Presented ta the
LiBRARY oj the
UNIVERSITY OF TORONTO
by
Prof. R. M. Saunders
COMMENT LA FRANCE
S'EST INSTALLÉE EN SYRIE
Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur en igzz.
Comte R. DE GONTAU T-BIRON
COMMENT LA FRANCE
S'EST INSTALLÉE
EN SYRIE
(1918-1919)
;-^y
AVEC DEUX CARTES
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et C'^ IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RITE GARANCIÈRE - 6°
Tous droils réservés
Copyright 1922 by Plon-iNourril et C».
Droits de reproducliuii et de traduction
réservés pour tous pays.
AVANT-PROPOS
L'installation de la France en Syrie s'est ejjcctuée en
deux périodes nettement distinctes. La première, d'octobre
1918 à novembre 1919, a duré tout le temps de l' occupation
militaire anglo-française pendant laquelle M. Georges Picot
a exercé les jonctions de haut cormnissaire. La seconde com-
mence à la relève des forces britanniques par les troupes
françaises; nos effectifs prennent pied d'abord sur la zone
littorale, puis, au lendemain de la prise de Damas, pénè-
trent dans toute la zone intérieure. Ces opérations ont été
confiées au général Gouraud, nommé à cet effet, Je^ octobre
1919, haut commissaire et commandant en chef de l'armée
du Levant.
Sur les conjonctures politiques et les événements militaires
qui se sont déroulés depuis l'arrivée du général Gouraud
en Syrie, le public français a été copieusement renseigné.
Des articles tiombreux et détaillés, parus dans les journaux
et les revues, des conférences, des études spéciales, enfin les
débats du Parlement ont régulièrement tenu l'opinion au
courant des progrès de notre action politique, des obstacles
surmontés, des problèmes économiques , en un mot des efforts
réalisés par la France dans le proche Orient.
Par contre, fort peu de choses ont été dites au sujet de
la première période, qui ne fut cependant ni moins ingrate
ni moins importante. Elle reste encore très imparfaite-,
ment connue: bien des faits qui l'ont marquée n'ont même
II LA FRANCE EN SYRIE
jamais été publiés en France; leur écho, fort empêché de
retentir, n'a pas dépassé l'Orient.
Ce fut pourtant au cours de cette année extraordinaire-
ment remplie que furent jetées les bases du mandat actuel,
et fondées les assises de l'édifice administratif tel qu'il a
subsisté jusqu'à présent, développé certes, mais à peine
transformé.
Lorsque les Alliés entrèrent en Syrie, aucun service public
n'existait plus; le régime turc en s' effondrant n'avait rien
laissé debout, et une famine terrible ravageait le Liban.
Il fallut tout créer, rebâtir à neuf, sur des plans hâtivement
conçus et avec des moyens matériels rudimentaires et res-
treints. Cette tâche déjà lourde se trouva compliquée par le
système d' occupation qui conférait au haut commandement
britannique une autorité politique, militaire et administra-
tive absolue. Or en ces régions dont, moralement tout au
moins, la France avait la responsabilité, vis-à-vis d'elle-
même comme envers les populations, nos intérêts ne con-
cordaient pas toujours avec ceux de nos alliés. Nombreuses
furent les circonstances où nous avons été contraints de nous
en apercevoir.
Au lendemain de la guerre, notre presse, à peine libérée
d'une censure ombrageuse, gardait encore certaines timi-
dités et reculait devant les révélations trop brutales. Elle
réprouvait en particulier toute atteinte à ce dogme de l'Al-
liance, dont nos alliés faisaient eux-mêmes pourtant déjà si
bon marché. Nos grands journaux hésitèrent visiblement à
ramener l'attention française, tout entière aux préoccupa-
tions européennes, vers ce Levant oii se jouait la première
manche de la rivalité franco-britannique renaissante.
Pour combler une lacune dans l'histoire des interventions
françaises en Syrie, j'ai donc cru nécessaire d'écrire la rela-
tion qui va suivre. Placé aux côtés du haut commissaire, je
me suis trovivé à même de connaître la plupart des questions
Avant-propos m
dajis leur ensemble et souvent aussi par le menu, d'en
suivre le développement et d'assister à leur solution. Tou-
tefois, il m'a semblé préférable, afin de faire œuvre plus
objective, de retarder jusqu'à présent la publication de cette
étude.
R. DE GONTAUT-BlKON.
COMMENT LA FRANCE
S'EST INSTALLÉE EN SYRIE
191 8- 1919
CHAPITRE PREMIER
LA FRANCE ET LA QUESTION D'oRIENT
LES NÉGOCIATIONS DE I915-I916
I. Prépondérance de la France dans l'empire ottoman avant 1914.
— Ambitions respectives des Alliés sur les provinces de l'em-
pire turc. — II. Les intérêts moraux et matériels de la France
en Syrie. — III. Les origines du mouvement d'émancipation
arabe. — La révolte du Hedjaz. — L'Accord anglo-franco-
russe du 19 février 1916. • — ■ L'Accord franco-britannique du
16 mai 1916.
I
Il est presque superflu de rappeler au seuil de cette
étude le rôle prépondérant de la France en Turquie avant
1914. Son amitié séculaire envers la Sublime Porte, la
protection vigilante qu'elle accordait aux chrétiens
d'Orient, lui conféraient une suprématie politique indis-
cutable ; la préséance de nos agents diplomatiques sur
leurs collègues étrangers en était le signe officiel. Aussi,
dans l'empire ottoman, nos nationaux jouissaient-ils de
privilèges très enviés. La langue française se parlait par-
tout, chez les .musulmans comme parmi les chrétiens,
I
2 LA FRANCE EN SYRIE
propagée principalement par nos missionnaires religieux
et laïques. Jusque dans les provinces les plus reculées
se dressaient leurs établissements, écoles, collèges, cou-
vents, hôpitaux, orphelinats et dispensaires ; on a pu dire
ainsi que l'Orient était élevé sur les genoux de la France.
Cette primauté morale devait logiquement s'accom-
pagner de la primauté matérielle. Que ce fût sous la forme
de prêts à l'État, d'opérations financières, d'affaires
industrielles ou commerciales, nos intérêts matériels en
Turquie, comparés à la somme de ceux des autres pays,
atteignaient au chiffre de 65 pour cent ; les banques, les
chemins de fer, les ports étaient en majeure partie en
des mains françaises, de même qu'ime foule d'autres
entreprises, mines, eaux, gaz, tabacs, routes, exploita-
tions agricoles, comptoirs et sociétés immobilières ; enfin,
Marseille et Lyon entretenaient un commerce actif avec
le Levant.
Bref, dans tout cet Orient, où ses couleurs flottaient
sur tant d'édifices, la France régnait sur les esprits et
devançait de fort loin toute concurrence économique.
Résultat grandiose, dû à sept siècles de persévérance,
position exceptionnelle que les rivalités coalisées de l'Alle-
magne, de l'Italie, de l'Angleterre et de la Russie n'étaient
point parvenues encore à battre en brèche.
Le fait même pour la Turquie de s'être laissé entraîner
dans la guerre aux côtés des empires centraux avait
rouvert la question d'Orient. Il est vrai que tout d'abord
les Alliés écartèrent la pensée d'un démembrement : la
vieille politique de l'intégrité de l'empire ottoman devait
en effet garder longtemps encore ses partisans en Angle-
terre comme en France. L'opération même des Darda-
nelles ne parut qu'un moyen de mettre la Turquie rapi-
dement hors de cause et de l'éliminer de la guerre. En
février 1915, les Alliés avaient bien proposé à la Grèce,
en vue d'un concours militaire éventuel contre la Bul-
LA FRANCE ET LA QUESTION D ORIENT 3
garie, certaine extension territoriale en Asie Mineure ; la
Grande-Bretagne offrit même l'île de Chypre. On sait
pourquoi ces ouvertures furent inutiles. Cependant la
France et l'Angleterre n'envisagèrent réellement le par-
tage de l'empire turc que le jour où la Russie réclama
Constantinople. Dès ce moment toutefois, bien que sou-
mise à des préoccupations im^médiates plus angoissantes,
la France ne pouvait se désintéresser du problème orien-
tal. Les Jeunes-Turcs avaient abrogé les capitulations,
massacré nos clients, confisqué nos établissements. S'ils
n'en étaient pas châtiés, nous disparaissions du Levant ;
nous nous trouvions par suite compromis jusqu'au bout
du Moghreb, pour avoir perdu la face devant tout le
monde musulman.
En vue de sauvegarder ses multiples intérêts, et de pré-
server sa situation morale en Orient, la France devait
intervenir. Mais elle se heurtait sur ce terrain à ses Alliés
du moment, dont les vieilles rivalités n'avaient pas
désarmé. Il lui fallut alors sacrifier ses ambitions légi-
times au maintien de l'union et à la nécessité primordiale
de vaincre, et se résoudre à de lourdes concessions.
Le 4 mars 1915, le gouvernement russe, apprenant
l'attaque projetée contre les Dardanelles, fait connaître
ses prétentions sur Constantinople et les Détroits. A leur
tour, les cabinets de Londres et de Paris formulent des
conditions : les desiderata russes seront acceptés, sous
réserve de déclarer Constantinople port franc ; par réci-
procité, les droits de la France et de l'Angleterre en Asie
Mineure seront reconnus. Sur cette base une négociation
va s'engager. La France et l'Angleterre, veillant à l'équi-
libre des forces en Orient, veulent en effet s'assurer la
protection de leur clientèle traditionnelle en présence du
développement énorme que l'annexion de Constantinople
va donner à l'action et à l'influence russes.
Toute une année durant, les entretiens diplomatiques
vont se poursuivre ; au fur et à mesure chacun des inter-
4 LA FRANCE EN SYRIE
locuteurs précisera ses vues. On en arrive bientôt au par-
tage en règle de tous les territoires qui ne sont pas essen-
tiellement turcs. Sans préjudice des premiers gains enre-
gistrés, la Russie parle maintenant de la Transcaucasie,
de l'Arménie et d'une portion du Kurdistan, régions sur
lesquelles, avant 1914, elle agissait plus ou moins direc-
tement, et qu'elle estime nécessaires à la protection de
sa frontière. Vers cette époque, l'Angleterre prépare une
expédition de grande envergure contre la Mésopotamie,
avec l'intention bien arrêtée de s'approprier sa conquête.
Et le Foreign Office réclame par avance la faculté de
relier directement cette province à la Méditerranée par
un chemin de fer aboutissant à Caïffa (i).
Quant à la France, elle regarde naturellement vers la
Syrie, où tout son passé l'attire, où elle possède accumulés
plus d'intérêts de toutes sortes qu'en aucune autre partie
de l'empire ottoman, et dont les populations lui ont donné
si souvent des témoignages irrécusables d'attachement et
de fidélité. D'ailleurs nul ne lui conteste sur cette contrée
des droits spéciaux ; en 191 2, par une rare prévision,
M. Poincaré, alors ministre des Affaires étrangères, a
obtenu de sir Edward Grey la déclaration suivante :
« L'Angleterre affirme son désintéressement politique en
ce qui concerne la Syrie. » Fort de cette garantie, M. Poin-
caré pouvait faire au Sénat, le 21 décembre 1912, une
communication dont les termes avaient été arrêtés à la
suite d'un échange de vues entre le Foreign Office et le
Quai d'Orsay : « Je n'ai pas besoin de dire qu'au Liban
et en Syrie notamment, nous avons des intérêts tradi-
tionnels et que nous entendons les faire respecter... Nous
n'y abandonnerons aucune de nos traditions, nous n'y
répudierons aucune des sympathies qui nous sont acquises,
nous n'y laisserons en souffrance aucun de nos intérêts. »
(i) li ne peut être qaeslion ici des promesses faites à l'Italie au traité
de Londres et aux conférences de Saint-Jeau-de-Maurienne, puisqu'elles
concernent exclusivement l'Anatolie.
LA FRANCE ET LA QUESTION D ORIENT
II
« La France ne possède en Syrie que des intérêts sen-
timentaux. » Rien de plus faux que cette boutade à
l'époque où Beaconsfield la proférait. Depuis lors, nos
intérêts moraux et matériels s'y sont encore multipliés.
Avant la guerre, dans toutes les villes, dans les villages
de la plaine ou de la montagne, le long des voies ferrées,
au bord des routes fréquentées par les caravanes ou les
pèlerins, s'élevaient des édifices, tantôt imposants et
tantôt plus modestes, dont, aux jours de fêtes, les trois
couleurs françaises dominaient les terrasses ou pavoisaient
l'entrée. C'est là que des moines et des religieuses appre-
naient aux enfants à connaître la France et à l'aimer, là
que, pionniers obscurs et désintéressés de l'expansion
nationale, par l'enseignement de notre langue, de notre
histoire et de notre science, ils initiaient les jeunes Orien-
taux à notre culttue et à notre civilisation ; c'est là enfin,
que, fraternellement penchés sur les innombrables misères
physiques et morales de ces pays, secourables aux infirmes
et aux indigents, ils soignaient les malades et les blessés,
recueillaient les orphelins et les vieillards.
Aussi le Français qui voyageait en Syrie entendait-il
avec surprise et fierté sa langue maternelle chanter par-
tout à ses oreUles, et, à la vue des démonstrations de con-
fiance et d'amitié qu'on lui prodiguait, croyait à peine
avoir quitté la mère patrie. « La Syrie est pénétrée jus-
qu'à la moeUe de l'influence française », écrivait naguère
M. G. Bevione, correspondant de la Stampa. En loyal
adversaire, le journaliste italien rendait hommage à ces
prêtres et à ces moines qu'il jugeait plus utiles à leur
pays que ses consuls, ses financiers et ses ingénieius.
« Tous les instruments de l'action française en Syrie,
6 La FRANCE EN SYRIE
ajoutait-il, intervention de 1860, action diplomatique,
action économique, perdent leur importance devant le
majestueux et silencieux corps d'occupation française
qui est campé en Syrie depuis cinquante ans, sans que
la France officielle s'en aperçoive, et qui travaille pour
elle sans rien lui demander. Il imprègne de sa culture
l'élite syrienne, accomplissant la plus grande œuvre de
pénétration politique qu'un gouvernement puisse dési-
rer... Les services que cette armée de religieux, parfaite-
ment équipée et organisée, rend à son pays, sont incalcu-
lables. )i
Agissant à la fois sur l'élite et sur la foule, les congré-
gations françaises (r) établies en Syrie avaient fondé
jusque dans les plus humbles agglomérations une quan-
tité d'écoles primaires où les plus pauvres recevaient, avec
l'instruction, la nourriture et le vêtement. Dans leurs
nombreux établissements d'enseignement primaire supé-
rieur et secondaire, ils instruisaient jeunes gens et jeunes
filles des classes aisées ; leurs anciens élèves s'en allaient
peupler toutes les carrières et développaient autour d'eux
la mentalité française. En outre, maintes écoles, fondées
et subventionnées par les prélats orientaux-unis, obéis-
saient également aux inspirations des religieux français ;
de sorte que, là aussi, bien des jeunes cerveaux recevaient
indirectement notre empreinte et participaient à notre
vie intellectuelle.
On ne saurait à ce propos passer sous silence la célèbre
Faculté de médecine que dirigent à Beyrouth les pères
jésuites. En 1914, elle vit naître à ses côtés une école
d'ingénieurs et une école de droit. Ces trois organes cons-
tituaient l'un de nos plus puissants moyens d'influence ;
(i) Citons parmi les principales : les frères maristes, les frères de ia
Doctrine chrétienne, 'es lazaristes, les jésuites, les ûUes de la Charité,
les dames de Nazareth et les sœurs de Saint-Joseph-de-l'.'^pparition. Une
multitude d'autres ordres français, moins répandus, peuplaient encore
les œuvres françaises de Syrie.
LA FRANCE ET LA QUESTION D ORIENT 7
ils formaient des médecins, des ingéniem^s, des avocats
qui, mêlés par la suite au mouvement économique social,
intellectuel et politique de l'empire ottoman, professant
à l'égard de la France une affection solide et éclairée, tra-
vaillaient et travailleront encore à nous attirer l'amitié
des masses sur lesquelles leur instruction exerce pleine-
ment son prestige.
Nul n'ignore l'influence profonde qu'en ces pays
d'Orient le clergé exerce sur ses fidèles ; il occupe le som-
met d'une hiérarchie sociale aux yeux de laquelle, sous
le régime turc, il incarnait la patrie. Nos missionnaires
avaient compris l'importance de diriger la formation intel-
lectuelle et morale du clergé catholique, et c'est à quoi
bénédictins, pères blancs et jésuites s'employaient avec
succès.
Parmi les institutions les plus utiles à notre influence,
nous comptions aussi l'Alliance israélite universelle. Cette
société avait fondé en Syrie et en Palestine de nombreux et
vastes établissements, doublés un peu partout d'ateliers
d'apprentissage et d'écoles d'agriculture ; on en admirait
l'organisation, non moins que l'excellence des méthodes
pédagogiques mises en œuvre par des professeurs formés
à Paris à l'École normale d'Auteuil. Les pères jésuites
de la Faculté de Be5n:outh déclaraient en effet que ceux
de leurs étudiants qui sortaient de l'Alliance israélite figu-
raient parmi les plus laborieux et les mieux préparés.
A l'automne 1909, la Mission laïque s'installait à Bey-
routh avec le programme suivant : « Propager la langue
et la culture françaises en toute indépendance des opinions
politiques, philosophiques et religieuses. » Toutefois, la
réalisation ne répondit pas toujours exactement aux buts
primitifs, et la Mission laïque ne rendit pas les services
que ses fondateurs en attendaient.
U Alliance française, au contraire, qui se réclamait d'une
pareille neutralité, sut lui rester strictement fidèle. Dans
son Comité central figuraient les personnalités les plus
O LA FRANCE EN SYRIE
diverses, le grand rabbin de Paris, des professeurs de
théologie protestante, M. Ernest Lavisse, etc.. Avec la
plus louable largeur d'esprit, elle subventionnait les éta-
blissements, confessionnels ou non, qui remplissaient le
mieux l'objet de l'œuvre, spécialement ceux qui se trou-
vaient en butte à la concurrence étrangère. ^
Le rayonnement de notre culture et de notre langue
avait répandu sur toute la Syrie une atmosphère fran-
çaise. Chaque année 50 000 enfants passaient siu les
bancs de nos collèges ; près de 300 000 malades venaient
frapper à la porte de nos hôpitaux et de nos dispensaires.
De tels chiffres nous autorisaient bien à regarder la S3Tie |
comme la France du Levant.
Inférieurs à nos intérêts moraux, nos intérêts matériels
en Syrie étaient loin d'être négligeables. Depuis le moyen
âge, nous commerçons avec la Syrie, et dans les temps
modernes sa mise en valeur fut presque entièrement notre
oeuvre. Nous y avons percé des routes, construit des che-
mins de fer, creusé ou amélioré des ports, et nos grosses
maisons lyonnaises y favorisaient l'industrie de la soie.
Nos compatriotes, plus spécialisés dans le commerce de
luxe, y faisaient toutefois encore sur une appréciable
échelle celui des vins, des céréales, des conserves, des
tissus, des ciments, etc., dirigeaient une quantité d'af-
faires et collaboraient ainsi, chacun dans leur sphère, à
la prospérité du pays et à la diffusion des idées françaises.
Hormis les voies ferrées purement ottomanes, telles
que la ligne du Hedjaz et celle de Déraâ-Caïfïa, tous les
chemins de fer de Syrie, représentant un capital d'environ
100 millions, appartenaient à des Sociétés françaises. La
principale, dite Régie générale des chemins de fer, ajoutait
à son réseau, connu sous le nom de Damas-Hamah et
Prolongements (i), l'exploitation du port de Beyrouth,
(i) Par abréviation D. H. P. — Ce réseau comportait la ligne de Bey-
LA FRANCE ET LA QUESTION D ORIENT 9
le plus important de la côte, dont l'outillage repré-
sentait environ 8 millions. La Société française d'entre-
prises avait de même acquis le monopole pour l'entre-
tien des routes syriennes et s'était chargée d'en compléter
le tracé.
La grande industrie S57rienne est incontestablement
celle de la soie. Sans parler des environs d'Antioche, les
mûriers couvrent près de 21 000 hectares dans le Liban
et ses alentours (i) ; la production moyenne de la soie
s'élevait à 465 000 kilos, et valait en année normale
25 millions de francs. On en expédiait la presque tota-
lité sur Lyon, dont les banques ouvraient à cet effet
à la place de Beyrouth un crédit de I2 à 15 millions.
Les Eaux et le Gaz de Bejn"Outh et quelques autres
entreprises réparties dans le pays appartenaient à nos
compatriotes ou tout au moins étaient confiées à leur
direction. Les actives succursales de la Banque otto-
mane, de la Banque de Salonique et du Crédit lyon-
nais s'associaient aux diverses manifestations de la vie
économique et secondaient utilement les affaires fran-
çaises.
On évalue à un minimum de 200 millions le total des
capitaux français investis avant la guerre en S>Tie ; ce
chiffre paraît modeste aujourd'hui, tant on a pris l'habi-
tude de jongler avec les milliards ; il était considérable
en 1914.
routh-Damas, prolongée vers ie sud par la section Damas-Mzérib ; la
ligne Rayak-A!ep, par Homs et Hainah ; la ligne Homs-Tripoli. — La
Régie générale des chemins de fer exploitait également les tramways
libanais, entre Beyrouth et Mameltein.
Le Jaffa-Jérusalem, français également, était indépendant de la com-
pagnie précédente.
(i) Chiffres d'avant -guerre. Pendant et depuis la guerre, à cause de
la famine et du malaise économique résultant des hostilités et de leurs
conséquences, beaucoup de mûriers ont été arrachés.
10 LA FRANCE EN SYRIE
III
En préparant la future répartition des territoires enlevés
à la Turquie, les négociateurs alliés devaient, cela va sans
dire, s'inspirer des intérêts des pays qu'ils représentaient.
II leur fallut aussi tenir compte des buts de guerre pro-
clamés par les Alliés, savoir la défense du droit et de la
justice et la libération des nationalités opprimées ; c'est
pourquoi le mouvement d'émancipation arabe retint leur
attention.
La fusion ne s'était jamais faite entre la race turque
et la race arabe ; vaincue, cette dernière se retrancha
farouchement dans un particularisme irréductible, prête
à s'affranchir au premier signal. Elle l'attendit longtemps.
Enfin, en 1884, l'émir du Nedjd, Ibn-es-Séoud, groupant
autour de lui les principales tribus de l'Arabie centrale,
réorganisa l'ancien empire des Ouahabites, étendant son
influence jusqu'aux approches de Damas et de la Méso-
potamie. Feizi Pacha marcha contre lui pour le réduire
à l'obéissance et fut écrasé en 1904, pendant que les
troupes ottomanes de Riza Pacha, envoyées dans le
Yémen pour réduire l'Imam Yahia, se faisaient battre et
passaient à l'ennemi. Révoltes féodales, de peu anté-
rieures à l'agitation intellectuelle.
A leur tour certains milieux syriens avancés commen-
çaient à rêver d'émancipation. Vers 1905, Negib Azoury
bey (i) et le Comité national arabe de Turquie se firent les
promoteurs d'un mouvement qui, d'ailleurs, ne pénétrait
pas les masses. Comme le remarquait M. René Pinon,
« les désirs des membres du Comité national ont devancé
la marche réelle des événements ; leurs proclamations
(i) Negib Azoury Bey, le Réveil de la nation arabe.
LA FRANCE ET LA QUESTION D ORIENT II
affirment par avance l'existence de sentiments qu'elles
sont précisément destinées à faire naître et à répandre ;
il semble que les organisateurs du mouvement aient avant
tout voulu, pour ainsi dire, prendre date, et affirmer, pour
le jour où viendrait à se produire le décès de « l'Homme
malade », le droit des Arabes à une grosse part de l'hé-
ritage (i). )i
Abd-ul-Hamid avait flairé le danger dont ce courant
d'idées encore superficiel menaçait la puissance ottomane
déclinante. Le panislamisme lui parut le moyen d'éviter
une séparation entre les deux races, tandis qu'il voyait
dans une ligne ferrée joignant Damas à La Mecque, et
destinée en apparence à faciliter les pèlerinages à la ville
sainte, un merveilleux instrument de politique turque :
l'Arabie rapprochée de Constantinople, les tendances
arabes à l'émancipation y seraient plus aisées à combattre.
Poursuivant son dessein, le Sultan s'efforça de tenir sous
sa main les principaux chefs arabes ; et c'est ainsi que,
demi-prisonnier, demi-comtisan, le chérif Hussein fut
contraint de vivre de longues années à Constantinople.
Lorsque éclata la révolution jeune-tiu-que de 1908, elle
éveilla en Syrie de grandes espérances ; la déception qui
suivit n'en fut que plus amère, et la doctrine de la renais-
sance arabe en bénéficia. Elle avait trouvé son apologiste
en Moustapha Kamel, le chef des Jeunes-Égyptiens. Des
vœux séparatistes se formulèrent tout bas, et même les
mots de « République » ou de « Royaume arabe » furent
prononcés. En 1912, un mouvement particulariste d'abord,
séparatiste ensuite, se dessina en Syrie. C'était le contre-
coup des défaites turques pendant la guerre balkanique.
Les Syriens de toutes confessions tenaient alors un
langage unanime : ils demandaient un gouvernement
moderne et national. La guerre, après 1914, devait faire
dévier l'idée ; elle permit au Hedjaz seul, affranchi de
(1) René Pi:>on, l'Europe tt l'empire oUoman.
12 LA FRANCE EN SYRIE
l'autorité ottomane, de jouer un rôle actit, et de pousser
à la création d'un grand empire arabe, dont les S5a-iens
n'avaient jamais conçu le projet.
Il est bon de remarquer que, bien avant 1914, l'Egypte
servait de foyer au mouvement arabe. Le Comité du parti
national arabe se réunissait au Caire, d'où il essayait de
fair.e pénétrer ses idées et ses agents dans l'Asie turque.
L'Angleterre se montrait débonnaire et tolérante. Ne
caressait-elle pas dès cette époque l'idée d'un Khalifat
arabe inféodé à l'empire britannique?
Cependant, le mouvement arabe ne gagnait guère en
profondeur. En 1917, M. André Duboscq pouvait écrire
— et, somme toute, son opinion reste encore vraie aujour-
d'hui : — « Ce qu'on appelle prématurément le mouve-
ment arabe n'est encore que l'expression de visées locales
n'ayant entre elles aucune concordance. Le Yémen, le
Nedjd, Bagdad, la Syrie ne sont pas à la veille de marcher
sous un même drapeau à la conquête de la suprématie
arabe (i). » Toujours est-il que, dans la Syrie de 191/,
parmi les populations aux mentalités si différentes qui
y vivent, la concorde et la bonne volonté communes, fac-
teurs essentiels du succès, semblaient une chimère.
Vers 1915, certains apôtres de l'émancipation arabe
crurent, à la faveur du bouleversement de la guerre,
l'heure venue de brusquer les choses. Le Mokattam et le
Journal du Caire se firent l'écho de leurs projets. A cette
date les rumeurs de réformes agitaient les Arabes ; les
hostilités provoquèrent des mécontentements, particu-
lièrement au Hedjaz, que la suppression des pèlerinages
privait de ses ressources, et dont le blocus et la difficulté
des communications réduisaient le ravitaillement. C'est
alors que l'Angleterre offrit au chérif Hussein des vivres,
des subsides, et la protection des Alliés, sous condition
(i) André Dubosq, l'Orient méditerranéen : Syric-TripoUtaine-Albame.
LA FRANCE ET LA QUESTION D ORIENT I3
de rompre avec la Porte ; elle faisait en outre miroiter
à ses yeux une large part des dépouilles du Sultan. En
janvier 1916, Hussein proclama donc l'indépendance du
Hedjaz ; après quoi, sous l'effet de suggestions favorables
à ses ambitions, il organisa une campagne occulte de
propagande dans les provinces appelées à former le futur
empire arabe, qui, dans son esprit, ne devait englober
rien de moins que la Syrie, la Palestine, la Mésopotamie
et l'Arabie. Ambitions utopiques, comme le constatait
le Cheikh Ali-el-Ghaïaty : « L'avenir des pays musulmans
d'Asie, d'Europe et d'Afrique ne peut, en aucune façon,
être envisagé dans l'organisation du futur royaume
d'Arabie, dont la base, la pierre aiigulaire se trouve posée
à La Mecque, et pas ailleurs. »
Dans le but de disloquer l'Islam et d'en tenir au moins
un des chefs à sa dévotion, l'Angleterre tenta enfin de
transférer le khalifat à La Mecque. Ce fut une grave
erreur ; le grand chérif en effet n'est en rien qualifié pour
revendiquer le khalifat universel, auquel sa dynastie n'a
jamais songé à prétendre. Les musulmans ne lui recon-
naissent aucun caractère sacerdotal ou pontificaJ spécial ;
il est seulement le gardien des Lieux-Saints. De plus
l'Islam n'eût jamais admis que le chérif de La Mecque
acceptât le khalifat de mains étrangères, et, qui plus
est, infidèles. Il est imprudent pour les nations euro-
péennes de s'immiscer dans une question confessionnelle
musulmane ; les Puissances chrétiennes ne sauraient jouer
du levier religieux dans le monde de l'Islam.
Les négociations anglo-franco-russes aboutirent le
19 février 1916 à la signature d'un Accord à trois qui déter-
minait la part russe (i), et marquait le domaine laissé
(i) La Russie recevait les provinces d'Erzeroum, de Trébizonde, de
Van et de Bitlis, ainsi que les territoires du Kurdistan du sud, suivant
la ligne Mouch-Seert-Djezireh ibn Omar-Amadia-frontière persane. Le
point terminus des acquisitions territoriales russes sur les rives de la
14 LA FRANCE EK SYRIE
aux deux autres contractants par des stipulations que
devait reproduire l'Accord franco-britannique du i6 mai
suivant. Les pourparlers, conduits du côté français par
M. F. Georges Picot, par sir Mark Sykes, pour la Grande-
Bretagne, et par M. Sazonow, au nom de la Russie, avaient
été laborieux. Les circonstances restreignaient malheu-
reusement beaucoup la liberté de notre représentant :
l'actualité pesait sur l'avenir ; l'issue victorieuse de la
guerre importait avant tout, et l'Angleterre tenait
l'Orient. Pouvions-nous, par intransigeance, risquer
l'échec de la discussion et nous abstenir de conclure un
pacte destiné à sauvegarder notre situation dans le
Levant? La fin des hostilités surviendrait sans qu'aucun
titre nous garantît de n'être pas évincés par nos
alliés, rendus heati -possidenies par une occupation mili-
taire éventuelle. Que de froissements, de déceptions,
peut-être de querelles en perspectives ! En poussant à
fond, dès 1916, les négociations relatives à l'Orient,
M, Briand fit preuve d'une louable initiative et d'un
sens juste de l'opportunité. « Je m'étais eHorcé, a-t-il
dit à la Chambre le 2g décembre 1918, en ce qui
concerne les droits et les intérêts séculaires de la France
en Asie Mineure, de régler préalablement la question
entre Alliés de telle manière qu'à la table de la Confé-
rence, il n'y ait pas de désaccord entre la France et ses
alliés. » L'ordre du jour du futur Congrès de la paix devait
s'en trouver allégé.
L'Accord franco-britannique devint effectif le 16 mai
igi6, à la suite d'un échange de lettres entre sir Edward
Grey, ministre des Affaires étrangères du Royaume-Uni,
et M. Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres.
On pouvait se flatter, quelle que fût l'étendue des sacri-
fices par nous consentis, d'avoir au moins déblayé le
mer Noire serait un point à déterminer ultérieurement à l'ouest de
Trébizonde. — La Pravda a donné en janvier 1918 le texte de 1' -accord
anglo-franco-russe du 19 février 1916. Voir ce texte aux annexes.
LA FRANCE ET LA QUESTION d'ORIENT I5
terrain d'un problème particulièrement épineux, et de
tenir un arrangement définitif. Illusion vaine : à peine
l'armistice conclu, tout allait être remis en question par
une manœuvre sournoise à laquelle nous eûmes l'incon-
cevable faiblesse de nous prêter.
CHAPITRE II
LE TRAITÉ DE I916
I. La Syrie. — Son importance. — Description géographique et
économique. — Races et religions. — II. L'Accord du 16 mai.
— Les cinq zones. — Alexandrette et Caïffa. — L'internationa-
lisation de la Palestine ; ses dangers. — Les États arabes. —
Mossoul et la Cilicie.
I
Pendant les deux années qui suivront la guerre, l'ap-
plication du Traité de 1916 provoquera un interminable
débat entre la France et l'Angleterre. Sans se rétracter
au sens strict du mot, cette dernière instituera une contro-
verse spécieuse, et, dans l'espoir de rendre inopérante
une convention qu'elle se repent d'avoir signée, elle met-
tra toute sa dialectique au service des formidables moyens
d'action qu'elle possède en Orient.
Il semble donc indispensable, avant de s'engager plus
avant, d'examiner dans le détail, au point de vue fran-
çais, les clauses de l'acte de 1916 et d'en dégager les avan-
tages et les inconvénients. Quelques mots sur la Syrie,
objet principal de l'accord, ne sont donc pas inutiles.
Un isthme entre deux continents, ou plutôt une
chaussée dont un flanc baigne dans la mer, dont l'autre
côtoie le désert, telle nous apparaît la Syrie. Ses fron-
tières étroites, mais si nettement accusées qu'au juge-
ment de Napoléon il n'existe pas de meilleure défense,
ne bornèrent cependant jamais un État, comme elles
16
LE TRAITÉ DE I916 I7
n'abritèrent pas une nation. C'est que, depuis les âges
les plus reculés, les grandes migrations d'hommes ont
emprunté les routes syriennes, parallèles et voisines au
point de sembler sur la carte les dérivations d'un même
sentier, les ornières d'un même chemin. Or, ce que la
Syrie fut dans l'antiquité, elle l'est encore, un carrefour ;
armées et marchands l'ont traversée ; c'est la « contrée
où l'Europe, l'Asie, l'Afrique se touchent et vivent sur
les mêmes rivages. Terrestre et maritime à la fois, elle
semble un marché aux cent villes, un port aux cent bas-
sins, où aboutissent et se croisent les routes commerciales
du vieil univers (i). » Jadis sa richesse et sa prospérité,
dues à des populations fortes et' laborieuses, l'avaient
exposée à bien des convoitises. Déchue aujourd'hui de
son ancienne splendeur, desséchée, ruinée, elle n'a rien
perdu de son prestige. Les convoitises sont demeurées,
leurs mobiles seuls ont changé. Aux yeux des financiers
et des économistes, l'importance de la Syrie s'est même
accrue, et les hommes d'État voient toujours dans sa
possession un gage d'hégémonie politique en Orient. Et
puis, l'étoile des Mages, l'apothéose du Thabor, les éclairs
du Golgotha ont laissé dans son atmosphère limpide le
rayonnement fascinateur de leurs glorieux mystères, où
les chrétiens de tous les pays viennent réchauffer leur
foi et rajeunir leurs espérances.
La nature a dessiné à la Syrie des frontières parfaite-
ment nettes : la Méditerranée à l'ouest, le Taurus et
l'Anti-Taurus au nord-ouest et au nord, le bassin supé-
rieur et moyen du Tigre (2) et le désert à l'est, enfin
l'Arabie et le Sinaï au sud.
D'Aïntab (3) aux premières assises du Sinaï, sur
(i) Lamy, la France du Levant.
(2) On assigne parfois aussi à la Syrie, comme limite est, le cours
du Khabour, affluent de l'Euphrate.
(3) Aïntab, sur le Nahr-Sadjour, affluent de l'Euphrate.
l8 LA FRANCE EN SYRIE
I 000 kilomètres environ, séparées pai" une dépression
longitudinale où coulent en sens inverse l'OfOnte et le
Jourdain, deux chaînes symétriques constituent, du nord
au sud, l'ossature de la Sj^ric. Tel un énorme rideau, l'une
d'entre elles surgit immédiatement du littoral méditer-
ranéen. Sous des vocables divers (Amanus, monts des
Ansariehs, Liban, montagnes de Galilée et de Judée) son
épais massif s'allonge, rarement coupé de vallées inté-
rieures, avec un relief de moins en moins prononcé, du
golfe d'Alexandrette aux dunes de l'isthme de Suez.
L'autre chaîne est parallèle et d'une hauteur à peu
près égale ; ce sont, du nord au sud, l' Anti-Liban, le
Mont-Hermon, le Djebel Adjloun, et enfin les monts
de la Moabitide. Aux confins du désert, à l'est du
Djebel Adjloun, se dresse un massif isolé, le Djebel
Hauran.
Entre ces berges escarpées, aux altitudes constamment
équivalentes, une fracture ininterrompue, tour à tour
dénommée vallée de l'Oronte, plaine de la Békaâ (i),
et dépression jordanienne, présente au contraire des
variations de niveau considérables. Ainsi, la Békaâ,
enserrée par le Liban et l' Anti-Liban, s'inscrit à une cote
moyenne de 900 mètres, alors que la mer Morte se
trouve à 394 mètres au-dessous du niveau de la Médi-
terranée,
Hormis l'Oronte, le Jourdain et le Nahr-Litani, les
rivières, courtes et torrentueuses, ne facilitent guère
l'irrigation. Cependant, le sol de la Syrie reçoit des pluies
suffisantes pour permettre, dans des conditions favo-
rables, les cultures d'hiver et de printemps, malgré la
sécheresse habituelle des étés et des automnes.
En 1919, la valeur en capital de la Syrie (2), établie
d'après l'impôt foncier, se montait à près de quatre mil-
(i) L'ancienne Coelésyrie.
(2) Ici il est question de la Syrie intégrale.
LE TRAITÉ DE I916 IÇ
liards cinq cents millions. Cette évaluation, volontaire-
ment basse, est infériem"e au moins d'un tiers à la réa-
lité ; la preuve en est que, malgré l'outillage primitif
encore en usage, le revenu atteignait, en se fondant sur
le rendement de la dîme, environ un milliard six cents
millions.
On devine la plus-value considéraWe qu'acquerra, au
bout de quelques années, une telle contrée, sitôt com-
mencée l'exploitation rationnelle et intensive de son sous-
sol, de ses montagnes et de ses plaines. Production de
coton en Cilicie, autour d'Antioche et de Naplouse, de
céréales dans les plaines d'Alep, la Békaâ, le Hauran, la
vallée d'Antioche (i), d'arbres fruitiers et de cultures
maraîchères sur la côte et à Damas, de dattes dans les
oasis méridionales, de vignes le long des pentes du Liban,
d'oliviers et de tabac. Élevage de bêtes à cornes, de mou-
tons, de chevaux, de mulets et de chameaux. Extraction
du pétrole à Mossoul, des bitumes et de l'asphalte du
Ghôr et de la mer Morte, des phosphates d'Es-Salt et
de Rabbat Ammon, des lignites libanaises, des minerais
de fer, de cuivre, de nickel, du plomb argentifère, du
manganèse, dont on a découvert un peu partout des gise-
ments, sans toutefois pouvoir encore en déterminer exac-
tement la richesse. Enfin, l'industrie de la soie, si pros-
père jadis, peut, soumise à des méthodes perfectionnées,
redevenir florissante (2).
(i) Les Chambres de commerce dô Marseille et de Lyon, ainsi que
l'Université de Lyon ont envoyé en 1919 une mission d'études en Syrie
et en Cilicie, sous la direction de M. Huvelin, professem: à la laculté
de droit de Lyon. Cette mission a estimé à cinq millions d'hectares la
superficie qui pourrait en Syrie être mise en culture et dont on ne
laboure actuellement pas le cinquiènie. Ces étendues seraient suscep-
tibles de produire environ trois millions de tonnes de blé.
(2) On trouvera une appréciation aussi exacte qu'on peut le désirer,
en l'état actuel des recherches sur les possibilités économiques de la
Syrie, dans la savante étude publiée par M. Huvelin sous le titre :
« Que vaut la Syrie? » en supplément à VAste française de novembre-
décembre 1921.
20 LA FRANCE EN SYRIE
*
* *
Pour mesurer la décadence où végète la Syrie, il suffit
de jeter les yeux sur le chiffre de sa population. A l'époque
d'Alexandre — ■ trois siècles avant notre ère — elle comp-
tait .environ 20 millions d'habitants. Ce nombre était déjà
réduit de moitié lors de l'invasion arabe du septième
siècle. De nos jours, il est tombé aux alentours de 4 mil-
lions d'âmes.
Les longs siècles de domination musulmane ont amal-
gamé les derniers conquérants avec les précédents envahis-
seurs déjà confondus avec les autochtones (i). Une
extrême division règne toutefois parmi ces populations,
et c'est, à l'exclusion des races, dans les différences de
religions qu'il faut en rechercher l'origine. Les groupe-
ments se sont faits autour des vieilles bannières reli-
gieuses qui symbolisent les souvenirs du passé et les
espérances de l'avenir : « La S3n"ie, a écrit M. René Pinon,
est un musée des religions, et les anthropologistes per-
draient leur science à mesurer les crânes pour supputer
les croisements d'où la population actuelle est sortie. »
Les musulmans dominent en Syrie ; à eux seuls ils
couvrent plus de la moitié des listes de recensement et
se divisent en deux branches distinctes, assez hostiles
l'une à l'autre ; les Sunnites, sectateurs d'Omar, et les
Chiites, sectateurs d'Ali. Les premiers se qualifient d'or-
thodoxes, ils représentent les descendants des Arabes de
la conquête, les Syriens islaminés (chrétiens, juifs,
païens, etc..) ; ajoutons à ceux-ci quelques Turcs massés
aux alentours d'Alep, les tribus bédouines de l'intérieur
(i) Les Syriens forment une race issue de tous les envahisseurs suc-
cessifs : Hittites, Perses, Assyriens, lÉgyptiens, Chaldéens, Romains,
Phéniciens, Araméens, Hellènes, Arabes et Turcs. Il est donc absolu»
ment inexact de prétendre que les Syriens sont des Arabes. La conquête
arabe les islamisa pour la plupart et leur imposa sa langue.
LE TRAITÉ DE I916 21
et les Tcherkesses qui vivent sur la frontière nord (i).
Les Chiites se partagent en deux groupes : les Kurdes,
installés dans la petite Arménie (2), vers Aïntab et dans
le Kurdistan (3), et les Métualis, restes probables d'an-
ciennes colonies persanes, aujourd'hui fixés dans la plaine
de la Békaâ, ainsi qu'en plusieurs points du district de
Saïda.
Les chrétiens tiennent en Syrie le deuxième rang par
le nombre ; ils ont conquis le premier par la situation.
Aux avantages précieux qu'ils retiraient du protectorat
français s'ajoute la supériorité incontestée de leur ins-
truction, de leurs relations, et souvent aussi de leur for-
tune. Ils se partagent en trois principales confessions :
catholique, orthodoxe et protestante.
Sauf les catholiques latins, presque tous Européens,
dont la petite phalange exerce une influence politique et
morale prépondérante, grâce aux nombreuses congréga-
tions établies dans le pays, les catholiques orientaux ont
conservé, sous l'autorité des patriarches élus et sous la
direction de la curie romaine, leur liturgie spéciale, leur
langue religieuse — presque toujours l'ancienne langue
nationale, — et divers autres usages particuliers. Rome
ne réclame d'eux qu'une formelle adhésion aux dogmes
et leur laisse une autonomie quasi complète en matière
de disciphne ecclésiastique. On connaît surtout parmi
eux les Maronites, unis à Rome en vertu d'un pacte
conclu dès les premières années du treizième siècle ; ils
habitent le Liban et, très groupés, possèdent une vie
nationale propre ; les Melkites, ou Grecs-catholiques,
répandus un peu dans toute la Syrie, les Arméniens-unis,
dans le nord ; les Syriens-unis, répartis sur les plateaux
(i) D'après M. Khaïrallah et le docteur Samné, les Tcherkesses appar-
tiendraient à la secte chiite. M. Pierre Redan les range parmi les sectes
orthodoxes, mais dissidentes.
(2) Au nord d'Alexandrette.
{3) C'est-à-dire les vilayets de Mossoul et de Diarbékir.
22 LA r^ANCE EN SYRIE
septentrionaux et dans la région de Jérusalem ; enfin les
Chaldéens-unis résidant auprès d'Alep (i).
La fraction « non rmie » n'est pas moins émiettée.
Séparée de l'union religieuse avec Rome par le schisme
de Photius, elle comprend deux groupes généraux, le
groupe orthodoxe proprement dit et le groupe mono-
physite (2). De ce dernier dépendent la communauté
chaldéenne, rattachée à la doctrine de Nestorius, et ies
communautés arménienne, copte et abyssine, adeptes
de l'hérésie d'Eutychès. Les Syriens-orthodoxes, au sud
de Beyrouth et dans la province de Damas, les Arméniens-
grégoriens de la Petite Arménie, les Jacobites et les Chal-
déens, tels sont, brièvement énumérés, les rites orthodoxes
de Syrie. Citons, pour mémoire, les Coptes et les Abyssins,
seulement représentés par deux monastères établis à
Jérusalem.
Depuis plus d'un demi-siècle, les protestants se sont
attaqués à la Syrie. Énergiquement soutenus par l'An-
gleterre, l'Allemagne et les États-Unis, disposant de res-
sources énormes, servant aussi bien des ambitions poli-
tiques que des convictions religieuses, ils ont entrepris
une lutte active contre le catholicisme et l'influence fran-
çaise. Tard venus, ils ont suppléé par l'argent aux tradi-
tions absentes ; pourtant leur propagande, longtemps
inefS-cace, n'a pas abouti aux résultats qu'ils en atten-
daient.
Une malédiction semble peser sur les Israélites de
Syrie, Gn les y considère comme le rebut de la population,
également en butte au mépris des chrétiens et des musul-
mans. Dès loeuvres spécialement destinées à les relever
eut fini par améliorer im peu le sort de certains d'entre
eux. Ils sont environ quatre-vingt-dix mille, cantonnés
à Jérusalem et en Palestine ; juifs autochtorares ou juifs
(i) Chaldéens-r.nis ou Nestoriens-jnis. Anciens adliéronts à l'hérésie
de Nestorius (sixième siècle), ralliés à Rome en vertu d'un accord âirect.
(2) Les monophysites ne reconnaissent qu'une -nature en Jésus-Christ.
LE TRAITÉ DE IQIÔ 23
étrangers mystiques, marchands ou politiciens venus pour
mourir sur la Terre Promise et y reposer, pour y faire le
petit commerce ou pour préparer les voies du Sionisme.
Quelques centaines de Samaritains vivent en outre à
Naplouse et aux alentours.
Certaines religions cachées, sociétés secrètes autant
que confessions religieuses, dont les rites demeurent mys-
térieux ou sont encore incomplètement dévoilés, néces-
sitent une brève mention. Le nombre de leius adhérents
est en effet relativement élevé. En premier lieu, les Druses
établis principalement dans le Hauran et le Liban méri-
dional, au voisinage de Be\Touth et de la côte. Ils croient,
selon toute apparence, à l'imité jde Dieu et à la mission
divine de quelques prophètes. Moïse, Jésus, Mahomet et
l'émir Hakim, et adoptent fréquemment les formes exté-
rieures des autres cultes. Les Ansariehs ou Alaouites n'ont
ni fondateur connu, ni livre révélé ; leur religion emprunte
la métempsycose et le culte de la déesse syrienne au
paganisme, Je prophète Ali à l'islamisme et la doctrine
de l'Incarnation au christianisme ; le pays montagneux
situé entre k Nahr-el-Kébir et l'Oronte leur sert d'asile.
Les Turcs, à la longue, sont venus à bout de cette race
turbulente et pillarde, impatiente de recouvrer son
ancienne indépendance et réfractaire à la civilisation.
Elle s'est inféodé les Ismaéliens du château de Massiad
et les Cadmoudistes enfermés dans la citadelle de Cad-
mous. Une peuplade Yézidis, dont les membres sont répu-
tés adorateurs du diable, formée de descendants dégé-
nérés d'adhérents au magisme, réserve son culte au soleil,
aux astres, aux éléments, aux phénomènes de la nature ;
elle s'isole dans les contreforts méridionaux du Taurus.
Dans le Levant, plus qu'en nul autre lieu du monde, les
religions revêtent une importance primordiale. Elles
servent à désigner les individus, provoquent les affinités,
favorisent les relations et ont, jusqu'à nos jours, rem-
placé la notion du patriotisme, à peu près étrangère aux
24 LA FRANCE EN SYRIE
Orientaux. Et c'est pourquoi, toute œuvre morale, toute
entreprise politique et sociale est tenue d'en respecter le
caractère et les manifestations, sous peine d'être vouée
aux plus lourdes déceptions et de courir au-devant d'un
échec assuré.
II
L'Accord franco-britannique de 1916 devait apparem-
ment sauvegarder les intérêts de la France comme ceux
de l'Angleterre, mais aussi préparer l'accession à la liberté
des populations délivrées du joug turc. Dans ce but, il
fallait premièrement aiguiller vers l'unité politique la
mosaïque de peuples dont le régime ottoman entretenait
soigneusement les divisions, et pour cela respecter l'unité
géographique de la Syrie. Avec le temps se serait cimentée
une unité nationale insensiblement agrégée par la com-
munauté des intérêts et l'atténuation progressive des
préjugés particularistes.
Tout au contraire, on préféra découper la Syrie en plu-
sieurs tronçons artificiels. Les desseins britanniques se
fussent en effet mal accommodés d'une Grande Syrie
française, solution de continuité entre l'Egypte et les
Indes qu'une occasion s'offrait précisément de relier.
L'Angleterre imagina donc la création de cinq zones dis-
tinctes en dehors de l'Arabie, regardée comme indépen-
dante, et de l'Anatolie qu'on laisserait aux Turcs (i).
1° Une zone Bleue, réservée à la France. Partant de
Tyr, cette zone s'allonge au bord de la Méditerranée jus-
qu'à la côte de Cilicie. Sa bande étroite dessine assez
exactement la région libanaise : limitrophe de la Palestine
suivant une ligne courant de T}t au lac de Tibériade,
(i) Voir aux annexes le texte de l'Accord franco-britannique du
16 mai 1916.
LE TRAITÉ DE I916 2$
se bornant à l'est aux crêtes de l'Hermon et de l' Anti-
Liban jusqu'à la pointe méridionale du lac d'Homs. Au
nord-est du lac d'Antioche, la zone Bleue se développe :
le cours supérieur de l'Euphrate jusqu'à Biredjick lui
appartient ; elle se pousse ensuite jusqu'à la frontière per-
sane à Djésireh-ibn-Omar. La moitié du Kurdistan et de
l'Arménie, avec Diarbékir et Kharpout, sont dévolus à
la zone Bleue ; celle-ci se prolonge même au delà de Sivas
ot englobe au sud la Cilicie jusqu'au Taurus (art. 2 de
l'Accord).
20 Une zone Rouge, destinée à l'Angleterre, comprenant
la plaine de Basse-Mésopotamie jusqu'en amont de Bag-
dad ; elle s'adosse à la Perse entre Khanikin et le golfe
Persique (art. 2).
30 Une zone A, à laquelle sont attribuées les provinces
de Damas, d'Alep et de Mossoul (art. i^^).
40 Une zone B, baignée à l'ouest par la Méditerranée,
entre la Palestine et la frontière d'Egypte. Elle contourne
la péninsule du Sinaï pour atteindre le fond du golfe
d'Akaba. Son aire s'étend ensuite au sud de la zone A et
borde complètement la zone Rouge à l'ouest et au sud
(art. ler).
Les zones A et B seront l'apanage d'un État arabe ou
d'une Confédération d'États arabes. La première rentre
dans la sphère d'influence française, tandis que la seconde
dépend de la sphère d'influence britannique.
50 Une zone Brune, s'adaptant à peu près aux limites
de la Palestine (art. 3). Cette zone sera internationalisée.
A ce partage de l'Asie ottomane, s'ajoutent un cer-
tain nombre de stipulations particulières aux deux signa-
taires : conventions douanières (art. 8), réciprocité de
garanties pour les intérêts antérieurement existants de
l'un des contractants dans les zones attribuées à l'autre
(lettre de sir Edward Grey — 15 mai 1916 — et réponse
de M. Paul Cambon en date du même jour).
Alexandrette et Caïffa sont déclarés ports francs
20 LA FRANCE EN SYRIE
(art. 5), et la Grande-Bretagne acquiert les ports de Caïffa
et de Saint -Jean-d' Acre (art. 4). Enfin l'Angleterre obtient
« le droit de construire, d'administrer, et d'être seule pro-
priétaire d'un chemin de fer qui doit faciliter la jonction
de Bagdad et de Caïffa. » Elle aura « en outre un droit per-
pétuel de transporter ses troupes en tous temps le long
de cette ligne » (art. 7).
La discussion du pacte de 1916 doit rester circonscrite
aux conséquences qui en découlaient implicitement et
logiquement. Il n'y a pas lieu de retenir ici les multiples
interprétations que, par la suite, et selon les besoins de
la cause, on imagina de l'Accord afin d'y déroger plus
aisément.
Après une lecture même superficielle des articles, on
demeure frappé des avantages considérables qu'en retirera
la Grande-Bretagne. Ils répondent en effet aux préoccu-
pations et aux calculs des spécialistes coloniaux anglais,
devant les exigences desquels nous avons été contraints de
nous incliner.
Aux yeux des Anglais, le nœud même de la question
du Levant est en Palestine. S'ils en proposent l'interna-
tionalisation, c'est qu'ils affectent d'y voir la protection
avancée de l'Egypte, dont pourtant 300 kilomètres de
dé&ert la séparent. Mais surtout, ils empêchent ainsi l'une
des routes terrestres des Indes de tomber en des mains
étrangères, préservent l'Egypte, si imprégnée de culture
française, du contact avec une France du Levant dont
eJle subirait peut-être l'attraction. Que signifierait pour
eux l'acquisition de Caïffa et de Saint- Jean-d'Acre, si ces
ports demeuraient enclavés dans une Palestine française?
Les Anglais s'assurent au contraire, sur une Palestine
internationalisée, l'hégémonie indispensable à la sécu-
rité de leur chemin de fer Caïffa-Bagdad, ainsi solidement
tenu à ses deux extrémités.
La neutralité imposée à Alexandrette, port franc, pèse
LE TRAITÉ DE I916 27
également, il est vrai, sur Cajiffa. Mais, prétend-on com-
parer cette rade foraine, qui, même ajnénagée, demeurera
toujours inhospitalière aux escadres, à la base navale de
premier ordre qu'offre Alexandrette ?
L'internationalisation de la Palestine est un non-sens
géographique doublé, on le verra, d'une imprudence poli-
tique. Ce pis-aller ménage le protectorat orthodoxe des
Russes et satisfait l'Angleterre, anxieuse de couvrir
l'Egypte. Si, momentanément, il semble favoriser certains
pians britanniques, il n'en témoigne pas moins, chez nos
alliés, d'une imprévoyance aveugle, à moins de masquer
im piège. Appliqué à la lettre, pareil compromis entraî-
nerait dans un avenir très proche les plus redoutables
complications. A toute hem"e des difficultés surgiraient
entre les Puissances qui se partageraient le pouvoir, dif-
ficultés d'ailleurs insolubles, personne n'aj^ant l'autorité
nécessaire pour les régler. Parmi la diversité des races et
des religions qui se coudoient eji Palestine, parmi les
pèlerins chrétiens, musulmans et juifs, venus des quatre
points cardinaux vénérer leurs Lieux-Saints, chaque Puis-
sance protectrice se ferait sa clientèle spéciale, et les
moindres conflits locaux risqueraient à toute occasion
d'embraser le monde. La Palestine est incontestablement
le pays où une autorité impartiale et forte soit le plus
nécessaire ; la France, grande Puissance à la fois chrétienne
et musulmane, paraissait bien la seule qualifiée pour
l'exercer.
Elle pouvait, pour en assumer la surveillance, faire état
non seulement de la situation exceptionnelle qu'au cours
des siècles elle s'y étaii acquise, mais des nécessités de
sa politique méditerranéemie. « La Méditerranée ne sera
libre pour nous, disait M. Georges Leygues dans un dis-
cours à la Société de géographie, en mai 1915..., que si
la Syrie reste dans notre zone d'influence. Il faut entendre
par là, non une Syrie mutilée et découronnée, mais la
Syrie intégrale, telle qu'elle se comporte politiquement.
LA FRANCE EN SYRIE
économiquement et géographiquement, celle qui va d'Èl
Arish au Taurus et de la Mésopotamie orientale aux
rivages de la mer... (i) ». De son côté, et vers la même
époque, M. Huvelin, professeur de droit à l'Université
de Lyon, joignait sa voix autorisée à celle de M. Leygues :
« On pose mal la question, disait-il, quand on demande :
la Palestine doit-elle être française? Car la Palestine est
déjà française, comme le reste de la Syrie. Il s'agit imi-
quement de savoir si nous devons y maintenir notre
influence ou l'abdiquer... et si notre abdication... n'im-
pliquerait pas une déchéance de la France. »
C'est pourtant à cette abdication que nos alliés britan-
niques exigèrent que nous souscrivions ; et le gouverne-
ment français dut céder, peut-être dans l'espoir de com-
pensations, mais surtout dans un esprit de conciliation
inspiré par le péril commun.
Inaugurant avant la lettre la politique wilsonienne,
l'Accord de 1916 n'impliquait pas d'annexion : les Puis-
sances contractantes s'étaient ralliées à une simple tutelle
sur les nationalités soustraites au joug turc. Partant de
ce principe, on pouvait s'en remettre à la sagesse de la
France pour organiser à son gré les territoires libérés dont
elle prendrait la charge. La France a passé l'âge de la
minorité et n'a pas besoin de leçons pour régler sa con-
duite. Assez de preuves de modération et de justice à
son actif lui permettent donc de s'étonner lorsqu'on pré-
tend la lier par des obligations définies et contraires à son
propre intérêt.
Ce geste courtois et habile de ménager l'amour-propre
d'une grande nation alliée, la Grande-Bretagne ne l'a
pas eu. Obéissant à des préoccupations plus positives,
elle cherchait alors à réunir les meilleures chances de
réaliser le plan ambitieux que révélera la suite des évé-
(i) Il faut noter ici que notre politique d'avant-guerre, très timide en
ce qui se rapportait à l'Orient, nous préparait mal au partage de l'empire
ottoman, dont la guerre précipita l'échéance.
LE TRAITÉ DE I916 29
nements. Et c'est ainsi qu'elle a conçu des États arabes
dont la création ne répondait à aucune nécessité, sauf à
celle de favoriser sa politique (i).
Dès l'abord, on observe que ces États arabes consti-
tuent une charge dont seule est grevée la zone d'influence
française (zone A). Celle-ci, en effet, renferme de grands
centres urbains, Damas, Alep, Homs, Hamah, Mossoul,
sans compter une multitude de villes d'importance secon-
daire. Dans la zone B, qu'ils se réservent, les Anglais ont
eu soin, par contre, de ne laisser inclure aucune agglomé-
ration notable ; cette zone est, à d'infimes exceptions
près, habitée par des Bédouins nomades qu'il sera, de
longtemps encore, impossible de discipliner sous une orga-
nisation même embryonnaire. C'est pourquoi, lorsque
l'Angleterre veut bien, en zone B, se plier aux mêmes con-
traintes qu'elle nous impose pour la zone A, il est difficile
de ne pas y voir autre chose qu'une concession de pure
forme, sans rapport avec les réalités, et propre tout au
plus à endormir en France de trop légitimes susceptibi-
lités.
L'Accord assure aux États arabes une indépendance à
peu près absolue, tout au moins vis-à-vis de la France.
Qu'est-ce en effet qu'un « protectorat » que l'on prive
de tous les moyens d'action efficaces (2)? La France s'en-
gage à fournir à ces États arabes des fonctionnaires et des
conseillers, mais seulement « sur leur demande » (art. i^^').
Bien plus — et là le paradoxe frise l'avanie — c'est la
France qui se trouve à l'égard des États arabes dans une
situation dépendante ; n'est-il pas admis '(art. 2) que,
dans sa zone propre, il lui faudra subir leur ingérence,
(i) Rappelons à ce propos que les habitants de Damas et d'Alep, s'ils
parlent l'arabe, ne sont point de ce fait de race arabe. 11= n'ont même
pas origine commime avec les Bédouins d'Arabie. La population de
Mossoul, chrétienne et musulmane, est composée d'Assyro-Chaldéens
et de Kurdes, on y distingue également fort peu d'Arabes.
(2) « La France et la Grande-Bretagne sont disposées à reconnaître
et à protéger... » (art. i"').
30 LA FRANCE EN SYRIE
n'ayant le droit d'établir « telle administration directe
ou indirecte, ou tel contrôle qu'elle désire », qu'après
entente avec eux? Ce terme entente renferme en outre une
menace. Il suppose une négociation préalable. Or négo-
ciation signifie discussion d'égal à égal, bien souvent
divergences de vues, et par suite, possibilités de conflits.
L'un de ceux-ci venant à surgir et à s'aggraver, pour
faire respecter ses volontés et ses intérêts, la France a
le choix entre deux alternatives : couper les subsides ou
recourir à la force. Dans le premier cas il est à prévoir
que maint préteur, jaloux de la grandeur française,
offrira, ouvertement ou non, aux États arabes l'appui
financier que nous leur refusons. D'autre part, nous avions
encore en 1916 la mémoire trop fraîche des difficultés et
des embarras diplomatiques qui nous furent suscités au
Maroc, pour oublier vers quelles périlleuses aventures
risque de nous entraîner une action militaire.
En outre, dans le cas d'un litige entre la France et
les États arabes, une seule médiation serait effective : celle
de la Grande-Bretagne, voisine en Egypte, voisine en
Mésopotamie. Des interventions de ce genre sont rare-
ment gratuites, et il est douteux qu'en l'occurrence la
diplomatie britannique dédaigne les bénéfices qu'elle
pourrait en recueillir.
L'indépendance des États arabes de la zone A sera-t-elle
au moins réelle? L'article 7 de l'accord vient à point nous
détromper. Il se rapporte au chemin de fer Caïffa-Bagdad
au sujet duquel « il doit être entendu par les deux gou-
vernements... que si les difficultés techniques et les dé-
penses encourues pour l'entretien de cette ligne de jonc-
tion dans la zone Brune en rendent l'exécution imprati-
cable, le gouvernement français sera disposé à envisager
que ladite ligne puisse traverser le polygone Barries-Keis
Harib-Tsil-Dcraâ-Tell Hotsda-Mesuire, avant d'atteindre
la zone B. » Les fertiles districts du Hauran, que drainerait
le nouveau tracé de cette voie ferrée, compenseraient ainsi
LE TRAITÉ DE I916 3^
partiellement l'improductivité du reste du parcours. Mais
ceci n'est qu'une considération accessoire.
Pour construire une ligne stratégique presque exclusi-
vement destinée aux transports de troupes, il faut être
auparavant assuré, et mieux que moralement, des bonnes
dispositions permanentes de l'État dont cette ligne
emprunte le territoire. Or le polygone prévu par l'article 7
se trouve en pleine zone A ; celle-ci demeure bien théori-
quement réservée à l'influence française ; en pratique
comment son gouvernement ne serait-il pas à la dévotion
de l'Angleterre, trop intéressée à le tenir en lisière et
résolue sans doute à faire jouer à cet effet les ressorts
opportuns.
La part concédée aux entreprises françaises, avec les
riches contrées de Damas, Alep et Mossoul, était belle ;
après le correctif qu'apporte l'article 7, on est obligé de
constater qu'en plus de la stérile zone B — qui d'ailleurs
enferme l'x^rabie entière sous le séquestre britannique —
les Anglais s'adjugent une hypothèque de premier rang
sur la zone A (i).
Et de cette façon se trouve consolidé le pont impérial
entre l'Egypte et la Mésopotamie. Il s'appuie désormais
sur la zone A, pile médiane, à la fermeté de laquelle veil-
lera la plus attentive des surveillances. « La frontière de
l'Inde est tranportée au bord de la Méditerranée (2). »
Il n'est pas superflu de souligner ici que les centres
(i) D'ailleurs, la délimitation des zones A et B attribue à la zone B
un territoire qui n'appartient géographiquement ni à la Palestine, ni
à la TransJordanie. Ce territoire, partie intégrante du massif hauranais,
avec les localités de Oumm el Kouten, Inak et El Anat, restera, pour
cette raison, après la fin des hostilités, administrativement rattaché à
la province de Damas, siège d'un des émirats arabes, auxquels la France
seule est qualifiée pour fournir des conseillers. Mais, faisant état de ces
quelques kilomètres carrés inclus en sphère anglaise, l'autorité britan-
nique s'estimera juridiquement fondée à se faire également représenter
à Damas par un conseiller, dont le rôle se bornera le plus souvent à
contrari r notre influence et notre action.
(2) Gazette de Francfort, juin 1915.
32 LA FRANCE EN SYRIE
musulmans contrôlés par la France sont tous situés dans
la zone A (zone d'influence tellement indirecte qu'elle
risque fort de rester nominale), tandis que ceux de la
Mésopotamie, parmi lesquels Bagdad, se trouvent com-
pris dans la zone anglaise de plein exercice (zone
Rouge). L'on est donc induit à conclure que le nationa-
lisme arabe, si diversement interprété suivant les zones,
est un paravent chargé de masquer des visées d'une tout
autre envergure. C'est d'ailleurs la seule explication plau-
sible de l'autonomie si généreusement octroyée aux habi-
tants de l'intérievir que rien n'avait jusque-là préparés à
se gouverner eux-mêmes.
Pour nous convaincre de l'opportunité que présentait
la création d'un ou de plusieurs États arabes, le Foreign
Office fit miroiter les services inappréciables qu'en Orient
la révolte imminente du Hedjaz rendrait aux Alliés.
Ceux-ci, en retour, pouvaient-ils moins faire que de faci-
liter l'émancipation arabe? C'était pourtant prendre des
engagements superflus, car l'insurrection du Hedjaz devait
être plus aisément provoquée et plus sûrement entretenue
grâce aux facilités de ravitaillement, aux subsides et à
la coopération militaire que lui offrait la Grande-Bretagne,
et auxquels d'ailleurs la France fut bientôt invitée à
contribuer. Mais la vérité était autre, et plus tard elle se
ferait jour parmi les polémiques de presse : déjà en 1916,
les Anglais s'étaient liés envers le chérif Hussein par des
engagements précis. Auprès de nous ils jouaient du phil-
arabisme, soucieux de nous faire inconsciemment ava-
liser mie signature qu'ils n'osaient nous avouer, car elle
méconnaissait totalement les intérêts de la France.
En temps ordinaire, nul gouvernement n'eût sanctionné
un document si désavantageux. Mais, à cette époque, où,
bien plus que l'avenir de l'Orient, se jouait l'existence
LE TRAITÉ DE igi6 33
même de la France, où, sur tous les points, le sort des
armes restait encore singulièrement précaire, il impor-
tait avant tout de maintenir entre Alliés l'union, condi-
tion essentielle de la victoire.
Moins directe pesait sur l'Angleterre la menace alle-
mande. Elle se crut ainsi la faculté et le droit de parler
plus haut. Sur les champs de bataille nos armées avaient
la plus lourde part ; la politique anglaise se dédommagea
sur le terrain diplomatique. Et puis, raison majeure, nous
étions absents de l'Orient ; l'Angleterre y était présente ;
en Egypte, où elle préparait l'effort puissant qui s'appel-
lerait la campagne de Palestine, en Mésopotamie, où ses
troupes immobilisaient d'importants effectifs turcs ; en
Arabie enfin, où, nous ne l'ignorions pas alors, elle exer-
çait déjà une influence indéniable.
Lorsqu'en mai 1916 furent arrêtées les stipulations de
l'Accord, la discussion était épuisée. Les concessions bri-
tanniques, acquises après d'interminables et laborieux
pourparlers, représentaient un maximum. Sir Edward
Grey n'en faisait pas mystère dans la lettre qu'il adressait
le 16 mai 1916 à notre ambassadeur, M. Paul Cambon,
pour lui notifier l'agrément définitif du gouvernement de
Londres : « J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence,
écrivait le ministre anglais, que l'acceptation de tout le
projet, comme il se comporte maintenant, implique
l'abandon d'intérêts britanniques considérables. »
Le dilemme se posait : accepter l'ensemble du projet ou
le rejeter en bloc. Cette dernière solution nous fermait
l'Orient, dont, à tout prix, nous ne devions pas nous laisser
éliminer. Elle laissait le champ libre à l'Angleterre, et
quelle probabilité que celle-ci nous en eût plus tard rou-
vert la porte, à des conditions meilleures, après s'y être
une fois installée? La France, si forte que fût sa déception,
se voyait contrainte par les événements à se courber sous
les exigences britanniques. Éncrgiquement, M. Georges
Picot leur avait résisté, disputant pied à pied tout lam-
3
34 LA FRANCE EN SYRIE
beau de territoire, déjouant chaque manœuvre attenta-
toire à nos droits. Finalement il lui fallut s'incliner.
Sacrifice douloureux. Ceux qui l'ont consenti semblent
avoir sauvé tout ce qui pouvait l'être ; l'obligation fut
cruelle, à cette heure où leur patrie, luttant pour la vie,
était dépouillée par ses plus fermes alliés, d'en contre-
signer la spoliation.
Pour défectueux qu'ils soient, les Accords de 1916
ouvrent cependant encore au développement des acti-
vités françaises de tout ordre une large carrière. La Syrie
qui leur est dévolue n'est plus une Syrie géographiquement
une que le temps eût rendue politiquement homogène.
Au sud, la Palestine nous échappe, et l'internationalisa-
tion y menace nos plus vieilles traditions. De plus récentes
au contraire se continuent : la Haute Mésopotamie nous
échoit. Cette province est en marge de la S3n:ie, mais
peuplée d'une majorité d'Assyro-Chaldéens, anciens et
fidèles clients de la France, et façonnés par elle. Par
un heureux concours, en ce coin de pays, les droits de
la France s'accordent avec les calculs britanniques ; pré-
cautionneuse, la politique anglo-indienne a eu soin de
glisser notre zone A entre sa propre sphère et la sphère
russe, pour faire office d'État-tampon. N'oublions pas
aussi combien l'héritage allemand, que nous a fait réserver
notre négociateur, améliore la situation économique de
la France, si battue en brèche avant la guerre dans toutes
les régions que parcourt le chemin de fer de Bagdad.
Si la zone Bleue s'enfonce profondément en Arménie,
jusqu'à même écorner l'Anatolie, contrées où nous
pouvons redouter plus d'embarras qu'escompter d'avan-
tages, elle englobe la Cilicie, province si extraordinaire-
ment fertile, que, non sans raison, on l'a comparée à
l'Egypte. Enfin, les liens d'intimité qui, depuis des siècles,
nous attachent au Liban, se resserrent encore. Là vit
une population française de cœur, française d'esprit, et
LE TRAITÉ DE I916 35
ce sont presque des compatriotes que nous retrouverons
en gravissant la Montagne.
La perte de nos privilèges historiques, de notre préémi-
nence dans l'empire ottoman, trouve-t-elle sa compensa-
tion dans les Accords de 1916? C'est toute la question.
En zone A et même en zone Bleue, nous acceptons de
lourdes servitudes. Sont-elles incompatibles avec le rôle
d'éducateurs que nous nous bornons à revendiquer là-
bas? Réflexion faite, non. Une différence de régime poli-
tique est prévue pour l'intérieur, habité par une majorité
musulmane, et le littoral que peuplent surtout des chré-
tiens. Là nous poursuivrons notre mission traditionnelle
d'émancipateurs, ici nous serons les conseillers d'amis
toujours plus enclins à s'identifier avec la France.
Mais, pour qu'au point de vue français, les Accords
de 1916 portent tous leurs fruits, il nous faudra, l'heure
venue, en exiger l'application intégrale, et, dès le début,
marquer fortement de notre empreinte les régions qui
nous sont confiées. Que par faiblesse, inertie, incapacité
d'agir ou tout autre motif, nous laissions remettre en
question ce qui fut stipulé, insensiblement la force même
des choses nous repoussera de l'Orient, et la garantie à
l'abri de laquelle nous nous serons endormis se transfor-
mera en machine de guerre contre notre influence.
Conclu en pleine crise politique, au seuil d'événements
impossibles à prévoir, encore plus à maîtriser, le traité
ne prétend pas résoudre sans appel les multiples problèmes
qui se posent dans le Levant. Dans le cas d'éventualités
nouvelles, il nous assure du moins une base solide pour
des négociations futures. L'avenir montrera malheureu-
sement quel médiocre parti nous en avons tiré. La suite
de cette étude ne sera que le récit des abdications dou-
loureuses auxquelles nous avons été contraints pour avoir
toléré les plus extravagantes interprétations, avant même
un commencement d'exécution et l'essai loyal qui s'im-
posait à la bonne foi des contractants.
CHAPITRE III
LA PARTICIPATION FRANÇAISE A LA CAMPAGNE
DE PALESTINE. — L'OCCUPATION
T. L'effort britannique en Palestine. — Les armées en présence.
— Le D. F. P. S. — Son rôle dans la bataille du 19 septembre.
— La mission du Hedja?. — Valeur de la coopération arabe
aux opérations militaires. — Affaire de Déraâ. — Chute de
Médine. — II. Tentative des chérifiens de s'installer en Syrie.
— L'émir Saïd à Damas. — Assassinat de l'émir Abd-el-Kader.
— Interdiction d'arborer les emblèmes nationaux. — Arrivée
des Français à Beyrouth. — Occupation de la Syrie par les
contingents franco-britanniques. — Situation lamentable du
D. F. P. S. à l'arrivée du général Hamelin. — Pénurie d'effec-
tifs et de matériel. — Les T. F. L. — IIÏ. Les T. F. L. chargés
de surveiller la retraite turque. — ■ La légion d'Orient. —
Incidents de Beyrouth, Deurtyol et Alexandrette. — La
légion d'Orient occupe la Cilicie.
I
Au contrat de 1916, les Alliés avaient vendu la peau
de l'ours. Pour le mettre par terre, l'Angleterre attaqua
l'empire turc à la fois en Mésopotamie et en Palestine ;
sur ces deux champs d'opérations, elle accomplit un
effort qui mérite d'être admiré.
Le 3 février 1915, un coup de main turc avait failli
enlever le canal de Suez entre Ismaïlia et Suez. Pris sous
le feu des bâtiments français, le Requin et le d'Entrecas-
teaux, embossés à Toussoum-Sérapéum, l'ennemi fut con-
traint de se replier. Les Turco-Allemands ne renoncèrent
36
LA CAMPAGNE DE PALESTINE 37
pas à leur tentative, et la renouvelèrent, sans plus de suc-
cès d'ailleurs, le 4 août 1916, à 20 kilomètres de Port-Saïd.
Il importait donc avant tout de mettre l'Egypte à
l'abri d'une incursion nouvelle. C'est pourquoi, au mépris
de difficultés inouïes, — il ne fallut rien moins que la
ténacité proverbiale de nos alliés pour les surmonter —
le commandement anglais n'hésita pas à porter audacieu-
sement la guerre chez l'ennemi. La campagne de Pales-
tine était commencée.
Le problème à résoudre, a dit le général Allenby, « con-
cernait plus le ravitaillement que la manœuvre ». Les
trois cents kilomètres de désert qui séparent l'Egypte de
la Palestine compliquaient singulièrement la tâche. Au
delà le pays se présentait absolument dépourvu de
moyens de communications : il fallut construire des voies
ferrées, percer des routes, établir des chemins et des pistes.
D'immenses dépôts d'approvisionnements et de muni-
tions se constituèrent à proximité des lignes ; on hâta
l'exploitation des pétroles du Sinaï ; un pipe-line colossal
déversa l'eau du Nil dans les citernes du front. Auprès
de cette énorme entreprise qu'exécutèrent 100 000 fellahs
enrégimentés dans VEgyptian Labour Corps (i), les opé-
rations militaires et la bataille décisive qui les clôtura
paraissent un jeu d'enfants.
En face de VEgyptian Expeditionary Force (2), supé-
rieurement équipée, dotée d'un outillage formidable,
s'alignait une misérable armée turque, encore imposante
sur le papier, mal vêtue, encore plus mal nourrie, parfois
même privée du matériel indispensable. Ses unités décou-
ragées, et qu'effritaient chaque jour un peu plus le feu,
les épidémies et les désertions, avaient perdu leur valeur
combative d'antan. En septembre 1918, les troupes turques
en secteur se trouvaient réduites approximativement à
(i) A cette armée de travailleurs on imposa une discipline d'une sévérité
si rigoureuse que les chefs d'escouade étaient munis de fouets.
(2) Par abréviation E. E. F.
38 LA FRANCE EN SYRIE
21 000 fantassins et i 700 cavaliers, appuyés, il est vrai,
par 660 mitrailleuses. Perdus au milieu de cette armée
vouée à la débâcle, trois bataillons allemands restaient
chargés de galvaniser la défensive, tâche impossible,
dont néanmoins, le jour venu, ils s'acquittèrent avec un
héroïsme désespéré.
Entre Allemands et Turcs, l'entente n'avait jamais été
parfaite. Les seconds, principalement dans les états-
majors, subissaient avec impatience l'arrogante autorité
des premiers ; avec les revers les dissentiments s'aigrirent,
à tel point qu'un jour Djemal Pacha avouait au patriarche
maronite : « Nous préférons mille fois voir subsister l'in-
fluence française plutôt que la lourde influence alle-
mande (i). »
L' Intelligence (2) britannique n'ignorait rien de l'état
lamentable de l'adversaire. En dehors de se? propres
moyens d'informations, elle utilisait les précieux ren-
seignements que lui communiquait la marine française.
Celle-ci tenait Rouad, îlot minuscule, tout proche de la
côte syrienne, entre Lattakieh et Tripoli (3). Le comman-
dant Trabaud y centralisait les informations que des
émissaires dévoués lui apportaient sur la situation et les
mouvements de l'ennemi. Sm" le rocher flottait le dra-
peau tricolore qu'à l'horizon les populations libanaises
pouvaient contempler comme le symbole de l'attentif
intérêt que la France ne cessait de leur porter (4).
A la puissante armée britannique qui s'apprêtait à con-
quérir la Palestine et la Syrie, le gouvernement français,
(i) G. G\UTHEROT, la France en Syrie el en Cilicie.
{z) Service de renseignements.
(.4) L' le Rouad avait été occupée dès le I" septembre 1915.
(l) 11 est à noter que Rouad fut le seul point du territoire syrien où,
pendant l'année qui suivit, le drapeau français ait pu flotter librement.
LA CAMPAGNE DE PALESTINE 39
pour « escorter « notre drapeau, adjoignit un petit corps
expéditionnaire. Celui-ci se composa primitivement (i)
de deux bataillons de tirailleurs algériens, et d'un batail-
lon du 115e d'infanterie territoriale, qui resta, jusqu'au
printemps 1919, la seule troupe d'infanterie française du
détachement. C'est en cette qualité qu'après la prise de
Jérusalem, une de ses compagnies fut appelée à fournir
la garde du Saint-Sépulcre (2).
Une partie de notre contingent se trouvait en ligne
depuis le 25 mai lorsqu'il reçut quelques renforts ; il
demeura cependant encore, pour les services, entièrement
tributaire de l'armée anglaise. A partir de février 1918,
le Détachement français de Palestine 'Ct de Syrie (3) se grossit
successivement des unités provenant des camps d'instruc-
tion de Chypre et de Port-Saïd où s'est formée la Légion
d'Orient. Celle-ci, créée en novembre 1916, comptait en
juillet 1918 une compagnie syrienne, trois bataillons
arméniens, une compagnie de mitrailleuses et un peloton
de canons de 37. Enfin un régiment mixte de marche de
cavalerie, spahis et chasseurs d'Afrique, deux batteries
de 75, une batterie de 65 de montagne, une section de
munitions, deux sections de transports automobiles com-
plétèrent le corps français à son effectif de 7 000 hommes
environ, avec lequel il allait être engagé à la bataille du
19 septembre 1918.
Notre détachement fut à maintes reprises l'objet des
appréciations flatteuses du commandement britannique ;
en France, le grand public ignora jusqu'à son existence.
« Ce serait cependant une injustice de faire une Cendrillon
de la force, si peu nombreuse qu'elle fût, qui a représenté
la France dans les opérations de Palestine. Son gros a joué
un rôle important dans la rupture du front turco-alle-
(i) Décision ministérielle du 28 janvier 1917.
(2) A sa démobilisation, vers avril-mai 1919, cette compagnie fut
remplacée par mi peloton de ca val. rie.
(3) Par abréviation D. F. P. S.
40 LA FRANCE EN SYRIE
mand le 19 septembre. Sa cavalerie a brillamment par-
ticipé à la poursuite, tandis que, à l'est du Jourdain, une
petite troupe française prenait une part décisive aux opé-
rations menées par les forces du chérif de La Mecque (i). »
A la veille de l'offensive, l'armée britannique appuyait
sa gauche à la Méditerranée, dans la plaine de Saron, un
peu au nord de Jaiïa. Ses lignes s'étendaient, entre le Jour-
dain et la mer, suivant une direction générale est-ouest.
La zone montagneuse de Judée n'eût pas permis une
avance rapide ; les plaines de la région côtière et les larges
ondulations des derniers contreforts des Monts de Samarie
sont au contraire propices aux vastes mouvements et aux
évolutions de la cavalerie. C'est donc de ce côté que le
général Allenby conçut le plan d'enfoncer l'ennemi. Celui-
ci attendait la poussée anglaise vers le Jourdain. On l'en-
tretint dans son erreur par 'des actions d'artillerie et des
engagements locaux, tandis que l'aile gauche britannique
se portait seule en avant.
Dans le dispositif britannique, le D. F. P. S. occupait,
à 40 kilomètres de la Méditerranée, le saillant de Rafat,
autour duquel devait pivoter la manœuvre. Sous le com-
mandement du colonel de Piépape, il reliait la partie
occidentale du front, qui devait s'ébranler vers le nord
et ensuite se rabattre vers l'est, à celle qui, restant immo-
bile, se bornerait à fixer l'ennemi. Il se trouvait donc en
un point particulièrement délicat de là ligne de bataille.
Vis-à-vis de lui, sur les hauteurs de l'Arara, les trois
bataillons allemands, le noyau le plus solide de l'armée
ennemie.
La droite française était tenue par la légion d'Orient,
avec le lieutenant-colonel Romieu ; la gauche, par le régi-
ment de tirailleurs commandé par le lieutenant-colonel
Régnier ; au centre, un détachement de cavalerie à pied
et la compagnie syrienne.
(i) Asie française, octobre igiS-janvicu 1919.
LA CAMPAGNE DE PALESTINE 4I
L'action s'ouvrit le 19 au matin ; presque aussitôt le
succès se dessina foudroyant : en quarante-huit heures,
l'armée alliée exécutait un bond d'une centaine de kilo-
mètres, raflant 25 000 prisonniers et 250 canons.
Pour sa part, le D. F. P. S. avait conquis tous ses
objectifs et cueilli au passage 212 prisonniers dont 16 offi-
ciers ; nos tirailleurs avaient même, dans un moment
difficile, soulagé les bataillons anglais placés à leur gauche.
Nous étions sérieusement éprouvés. Les légionnaires
arméniens, qui recevaient ce jour-là le baptême du feu,
ne bronchèrent pas sous la violence du bombardement ;
ils s'accrochèrent au terrain, et, faisant charnière, per-
mirent aux légionnaires syriens et aux spahis le mouve-
ment en avant ; ceux-ci n'eurent d'ailleurs pas raison sans
pertes graves de l'acharnée résistance des bataillons alle-
mands qu'ils avaient devant eux. Notre artillerie remplit
une lourde mission qui dépassait ses moyens, et la section
et demie du génie, dont nous disposions seulement, par-
vint à créer et à améliorer des pistes, puis aménagea,
jusque sous le feu, les points d'eau nécessaires aux com-
battants.
Par la brèche ouverte dans le front turco-allemand,
trois divisions de cavalerie anglaises s'engouffrèrent et
coururent bousculer la retraite ennemie. Notre régiment
de cavalerie, brillamment entraîné par le chef d'esca-
drons Lebon, s'élançait sabre à la main parmi les nids
de mitrailleuses et les positions de batteries ; dans Tull-
Kéram il capturait des trains entiers, ramenait 17 ca-
nons et I 800 prisonniers. Le lendemain, il pénétrait au
galop dans Naplouse, malgré un feu extrêmement vif,
y saisissant encore 2 canons avec 700 prisonniers.
Arrivés devant Damas, nos cavaliers contribuèrent à
l'encercler, et, le 2 octobre, im de leurs escadrons parti-
cipait à l'entrée officielle des Alliés dans la grande cité
syrienne.
A la suite de la glorieuse affaire de Naplouse, le capi-
43 LA FRANCE EN SYRIE
taine Coulondre (i), remplaçant le haut commissaire,
M. Georges Picot, alors en France, télégraphiait au mi-
nistre des Affaires étrangères :
Le régiment français de cavalerie a pris une part glorieuse à la
dernière bataille, enlevant au sabre la ville de Naplouse, faisant
2 500 prisonniers et capturant 18 canons et un grand nombre de
mitrailleuses.
Les officiers généraux sous les ordres desquels il a combattu
m'en ont fait l'éloge le plus flatteur.
Siçné : Coulondre.
La collaboration française ne s'était pas bornée au
front de Palestine proprement dit.
Dès le 5 juin 1916, le gouvernement français se dispo-
sait, de concert avec ses alHés britanniques, à prêter
main-forte au nouveau roi du Hedjaz, vivement pressé
par les Turcs. En août suivant, le pèlerinage et la mission
politique dirigés par Si Kadour ben Ghabrit, précédèrent
de peu l'envoi d'un secours militaire presque exclusi-
vement recruté parmi notre personnel musulman de
l'Afrique du Nord. Enfin, nous faisions parvenir au Hedjaz
des armes, des munitions et des approvisionnements en
quantités abondantes.
Le colonel Brémond reçut le commandement de la
mission militaire qui s'installa à Djeddah pour présider
à l'organisation des forces chérifiennes (2). Sous la menace
d'une attaque de flanc, les Turcs renoncèrent à partir
de ce moment à marcher de Médine sur La Mecque.
(i) Le capitaine de réserve Coulondre appartenait à la carrière diplo-
matique avec le grade de consul de France. C'est en cette qualité qu'il
fut adjoint à M. Georges Picot, pour le seconder et le remplacer au
besoin. Le capitaine Coulondre avait occupé, de 1912 à 1914, un poste
au consulat général de France à Beyrouth, oîi il collabora avec
M. Georges Picot.
(2) Le commandant Cousse succéda en 1918 au colonel Drémond à la
tête de la mission du Hedjaz.
LA CAMPAGNE DE PALESTINE 43
La mission du Hedjaz constitua de petits détachements,
commandés par le lieutenant-colonel Cadiy. le capitaine
■ Raho et le capitaine Pisani. Ces of&ciers devaient sou-
tenir dans ses opérations l'embryon d'armée régulière,
formé en majorité de déserteurs arabes de l'armée turque,
que le roi Hussein venait de confier à ses fils les émirs
Abdallah, Ali, Faïçal et Zeïd. C'est à la colonne du capi-
taine Pisani que revint par la suite le rôle le plus actif.
Une légende s'est créée, et qui fut largement exploitée
contre nous, tendant à affirmer que l'eâîcacité précieuse
du concours chérifien pendant la guerre autorisait les
Arabes à toutes les exigences. Notre participation mili-
taire en Palestine fut modeste. On en tira plus tard argu-
ment pour discuter et restreindre notre part en Orient,
et l'on prétendit mettre en balance le concours chérifien
qui, insignifiant en réalité, n'eut aucune influence sur le
résultat final de la campagne. Lorsque l'émir Faïçal parut
devant la Conférence de la Paix, un délégué britannique
le questionna sur l'importance de l'effort arabe. « L'Ara-
bie a fourni loo ooo hommes, » répondit l'émir. Or, l'ac-
tion du roi Hussein s'étendit à peine sur 40 ou 50000 Bé-
douins, bandes sans consistance et sans valeur guerrière, qui
apparaissaient et disparaissaient à leur gré ; ces « guer-
riers )), s'il fallait attaquer un riche convoi et le piller,
accouraient de tous les coins de l'horizon, mais, incapables
d'affronter une résistance quelconque, ils se dispersaient
même fréquemment aux premiers coups de feu. « Je ne
puis livrer de combats sérieux, avouait un jour l'émir Ali,
car lorsque j'aurais 100 hommes hors de combat, toutes
ces tribus me tourneraient le dos. »
Quant à l'armée dite régulière du chérif, elle ne compta
jamais alors plus de 4 000 soldats, malgré les subsides
considérables que lui faisaient passer les Anglais, M. Lenail
en a spirituellement fait le dénombrement et résumé les
exploits dans son discours à la Chambre, le 25 juin 1920 :
« Sur ces 4 000 hommes, dit-il, il y avait 600 généraux et
44 l'A FRANCE EN SYRIE
I 800 officiers. Les Arabes n'ont jamais agi tout seuls ;
ils étaient encadrés par des détachements tantôt bri-
tanniques, tantôt français ; lorsqu'il s'agissait de recevoir
des coups, ils prenaient la fuite. Des témoins racontaient
comment, lorsque nos sapeurs allaient placer leurs car-
touches de dynamite sur le rail qu'il s'agissait de couper,
les Arabes détalaient, laissant les soldats français tout
Seuls. C'étaient souvent nos soldats de couleur.
« Voilà comment les Arabes ont fait la guerre ! Ils
n'ont jamais réussi à prendre Médine, et je n'ai pas
entendu dire que Médine soit dans le domaine syrien.
Médine, la Ville sainte, la ville du Prophète, ils n'ont pas
réussi à la conquérir. Il a fallu l'armistice pour la leur
faire tomber sans coup férir entre les mains.
« Ils n'ont eu qu'une victoire ! La prise de la petite
ville de Maan. Et savez- vous comment ils l'ont prise?
« Ils en étaient à 5 ou 6 kilomètres, et c'est le capitaine
Pisani, commandant du petit détachement français de
140 hommes, qui s'y est jeté, l'a enlevée, et la leur a
livrée.
« Voilà la collaboration de l'armée chérifienne ! »
Les émirs Abdallah, Ali et Zeïd s'attachèrent à l'inves-
tissement de Médine, investissement que le manque de
discipline et de cohésion parmi les assiégeants rendit assez
relâché. Entre temps ils enlevaient des colonnes de ravi-
taillement et coupaient sur de nombreux points le che-
min de fer du Hedjaz avec l'appui d'un détachement fran-
çais. On ne saurait détailler ici la « guérilla » qu'enta-
mèrent les « armées » chérifiennes contre les 4 à 5 000 Turcs
« de la force expéditionnaire n du Hedjaz. Le pays se
prêtait à ce genre de guerre, et souvent les petits postes
qui surveillaient les i 000 kilomètres de la voie ferrée
Maan-Médine furent surpris et les rails endommagés ; ces
destructions pourtant furent médiocrement efficaces,
puisque les trains circulaient encore en 1918.
Parmi les troupes du Hedjaz un seul groupe fit œuvre
LA CAMPAGNE DE PALESTINE 45
utile. Fort de 400 hommes, il était encadré, il est vrai,
par des éléments britanniques et français. Cette colonne
se constitua dans la deuxième quinzaine d'août 1918 dans
la région de Maan. Les chérifiens de Djoudad bey, Arabe
de Bagdad transfuge de l'armée turque, avaient dans leurs
rangs une majorité de recrues nouvelles de Palestine et du
Hauran. Le détachement britannique se composait de
30 Gourkhas et de 33 Ég5^ptiens avec deux auto-mitrail-
leuses et un nombre variable d'avions. Le capitaine Pisani
avait amené deux sections de 65 à tir rapide, un peloton
de mitrailleuses, une équipe de fusils-mitrailleurs et une
équipe du génie. Cette petite force, véritable armature de
l'armée chérifîenne, compta au maximum i 000 hommes,
sous le commandement nominal du colonel chériiien
jSfoury Bey qu'accompagnaient les lieutenants-colonels
anglais Lawrence et Joyce ; l'émir Faïçal, entouré d'un
nombreux état-major, participa par intervalles à ses
-mouvements. Sans vouloir usurper en faveur du contin-
gent français l'honneur des succès rem,portés par l'armée
chérifîenne, on doit cependant voir en lui la cheville
ouvrière de toutes les opérations de quelque envergure, à
telle enseigne que les chefs bédouins, avant d'y prendre
part, s'enquéraient d'abord de la présence des nôtres.
La mission assignée à cette colonne fut la destruction
du nœud de voies ferrées de Déraâ. Elle y réussit les 17
et 19 septembre 1918, grâce en grande partie à la bra-
voure du capitaine Pisani, qui alluma lui-même les pétards
placés sur les rails vers Akbet Hedjazieh, tandis que les
Arabes se dispersaient sous la fusillade. L'ennemi se
trouva ainsi empêché d'évacuer son matériel de guerre
et d'organiser autour de Déraâ un centre de résistance
qui aurait étayé sa retraite. A Déraâ on fit 2 000 prison-
niers, dont 100 officiers. Le i«r octobre la colonne anglo-
franco-chéri fienne pénétrait dans Damas.
Plus tard, l'émir Faïçal se glorifia d'avoir préparé la
victoire alliée par son attaque de flanc sur Déraâ, puis
46 LA FEANCE EN SYRIE
d'avoir délivré des Turcs la Syrie du Nord. En réalité, la
colonne isolée, dont les manœuvres aboutirent à la rup-
ture du nœud de voies ferrées de Déraâ, fut, par ses
chefs et ses éléments vraiment actifs, une colonne franco-
britannique. Après l'occupation de Damas, quelques cava-
liers chérifiens galopèrent jusqu'à Alep, mais à ce moment
il n'était déjà plus question de se battre et la course
vers Alep ne fut qu'un raid dépourvu de risques.
L'armistice était déjà depuis longtemps en vigueur que
Médine 'résistait encore. Son gouverneur turc, Fakri
Pacha, dut enfin s'incliner devant un ordre formel de
reddition venu de Constantinople ; il remit alors la ville
à l'émir Abdallah qui, le 13 janvier 1919, prit enfin pos-
session d'une citadelle qu'il assiégeait depuis 1916.
II
La Syrie s'ouvrait à l'armée alliée.
Les Arabes crurent alors le moment venu de tenter
sur le pays un coup de surprise. Les mesures prises par
l'état-major britannique semblaient d'ailleurs les y inviter.
La progression de l'armée victorieuse avait été réglée de
telle façon que nulle part les troupes françaises ne furent
autorisées à faire leur entrée les premières. La marche
des unités britanniques s'opérait elle-même avec une len-
teur calculée. De sorte que les chérifiens purent en
toute liberté s'infiltrer le long de la côte et jouer aux libé-
ra.teurs.
Dans les premiers jours d'octobre, le général Chukri
Pacha el Ayoub, ancien colonel de l'armée ottomane, court
de Damas à Beyrouth, où il s'installe au Nouveau Sérail
dans le fauteuil du vali turc disparu, et prend en main
le gouvernement au nom du Chérif de La Mecque. A la
fin du mois les Arabes occupent successivement Lattakieh
LA CAMPAGNE DE PALESTINE 47
Antioche, Bejdan et Alexandrette. Vers le milieu de no-
vembre, 50 cavaliers de « l'armée du Hedjaz », jettent
la panique dans le district de Merdjayoun. Ils poussent
xme pointe vers Saïda ; à Koubaba, ils incarcèrent les
prêtres, frappent des femmes et emmènent des prison-
niers. Le 17 novembre se tient à Nébatyé une réunion
secrète où s'organise la propagande. Dans la zone Bleue
les environs de Zahlé sont infestés de déserteurs et de
bandits venus de l'est et armés de fusils de guerre dérobés
au dépôt de Rayak que pillent les nomades d'alentour.
Il est regrettable qu'en prévision de désordres toujours
possibles, le haut commandement britannique n'ait pas,
à mesure de l'avance de ses troupes, prescrit le désar-
mement général de la population. Pour n'être pas illu-
soire, une telle opération eût nécessité un contrôle rigou-
reux avec le concours effectif des forces militaires au
moindre symptôme de troubles.
Au moment de la débâcle turco-allemande (fin sep-
tembre 1918) la popularité de l'émir Saïd, petit-fils d'Abd-
el-Kader, mit tout Damas entre ses mains. Après y avoir
proclamé l'indépendance de la Syrie (i), aidé de son jeune
frère Abd-el-Kader, il prit la direction des affaires, assura
l'ordre, protégea les chrétiens et les juifs, fit éteindre les
incendies. Son prestige faisait ombrage à l'émir Faïçal
qui redoutait en lui un concurrent et n'eut pas de peine
à le rendre suspect aux Anglais comme incarnant la cause
(i) D'abord exilé à Brousse pendant la guerre, à cause de ses ten-
dances francophiles, l'émir Saïd avait été laissé libre de rentrer à Damas
à la suite de l'effervescence causée dans cette ville par la violation du
tombeau d' Abd-el-Kader et l'exécution de l'émir Omar, pendu en châ-
timent de ses sentiments pour la France. Il eut alors l'occasion de
sauver la vie à l'cmir Faïçal, qui, plus tard, sut lui en témoigner sa
reconnaissance à sa façon. Faïçal s'était compromis avec Diemal Pacha,
commandant en chef des forces turques, jusqu'à assister impassible à
l'exécution de membres éminents du parti arabe. Djemal Pacha n'en
complotait pas moins de se débarrasser pareillement de Faïçal. Celui-ci,
prévenu par l'ériiir Saïd, s'enfuit à La Mecque. Peu après éclatait la
révolte du Hedjaz.
48 LA FRANCE EN SYRIE
française. Le i^^ octobre, le premier détachement bri-
tannique faisait son entrée à Damas ; quelques jours après,
l'émir Saïd, arrêté, se voyait conduire sous bonne escorte
à Caïffa, tandis que son frère Abd-el-Kader tombait sous
les balles des chérifiens (i).
A Damas, où nulle contrainte ne les gênait, les chéri-
iiens s'installèrent en maîtres. Ils devaient s'y livrer à
de tels excès qu'ils lasseraient parfois jusqu'à l'excessive
bienveillance du haut commandement anglais. Sur-le-
champ ils établirent un semblant de gouvernement qui
ne s'effondrerait que dix-huit mois plus tard sous l'ac-
tion victorieuse du général Gouraud, à bout de patience
et de longanimité.
Après l'armistice, le général Allenby avait interdit le
déploiement des emblèmes nationaux, sous prétexte que,
jusqu'à la décision du Congrès de la paix, la Sjnrie restant
« territoire ennemi occupé », il n'était pas permis de pré-
juger du sort futur du pays (2). Que notre drapeau
ne pût être arboré sur une contrée où, depuis des siècles,
la tolérance des Turcs l'acceptait comme le symbole de
notre protectorat, c'était assurément pour notre amour-
propre un froissement immérité. Et cependant, à tout
prendre, ne valait-il pas mieux que les drapeaux restassent
dans leur gaine ? En hissant nos couleurs nous amenions
les Anglais à couvrir des leurs les lieux qu'ils occupaient,
et notre infériorité numérique s'en fût trouvée une fois
de plus douloureusement soulignée.
Les Arabes toutefois passèrent outre à la prohibition.
Toutes les villes du littoral comme de l'intérieur où ils
(i) L'émir Adb-el-Kader fut assassiné le lendemain du jour où, en
présence de certain major britannique, le gouvernement chérifien avait
décidé son arrestation. « Tu es .Vrabe, moi aussi, avait-il dit à FaVçal ;
de la race du i'rophète, moi aussi; d'une famille d'émirs, moi aussi. »
(2) A Constantinople cependant, également territoire ennemi occupé,
les drapeaux alliés flottaient par milliers. Et pourtant, selon toutes les
apparences, les Turcs devaient conserver leur capitale, tandis que nul
n'ignorait la Syrie destinée à leur échapper.
LA CAMPAGNE DE PALESTINE 49
parurent virent flotter leur pavillon multicolore. Confinés
en zone A, ils s'obstinèrent à pavoiser. Loin de les rap-
peler à l'ordre, les autorités britanniques recoururent à
une distinction subtile ; la zone A pouvait passer pour
libérée, la zone Bleue n'était qu'occupée.
Poiu- mettre fin aux incursions chérifiennes en zone
Bleue, le capitaine Coulondre, haut commissaire par inté-
rim, intervint auprès du général Allenby. Celui-ci, fai-
sant droit à la protestation, invita les agents chérifiens à
évacuer les villes où ils s'étaient indûment installés.
Déjà le 7 octobre 1918, sur un ordre du ministre de la
Marine, la division navale de Syrie avait pris possession
du port de Beyrouth. Le contre-a.miral Varney y débar-
quait le premier avec son chef d'état -major et sans escorte,
parmi des ovations indescriptibles. Le 8, avec le premier
détachement allié, arrivait le colonel de Piépape et l'état-
major du 21^ corps britannique ; et, le lendemain, Chukri
el Ayoub, sommé de se retirer, se vit interdire le Nouveau
Sérail d'où l'on descendit le pavillon chérifien. Le
10 octobre enfin, nos territoriaux, nos chasseurs d'Afrique,
et la compagnie syi-ienne, transportés par mer de Caïffa
à Beyrouth, défilaient dans la ville au milieu des vivats.
Le gros du D. F. P. S. ne rejoignit que le 20 et le
24 octobre.
Sitôt à BejTouth, le colonel de Piépape, nommé gou-
verneur militaire, reçoit, en cette qualité, le 14 octobre,
la soumission de diverses communautés : maronite, armé-
nienne, orthodoxe, musulmane, etc., venues lui exprimer
leur satisfaction de la domination française. Il reste encore
sans doute des méfiances à dissiper, des amitiés à gagner,
mais, si pleine liberté d'actions est Icdssée à nos officiers,
ils auront vite fait de nous rallier tous les concours.
Le 31 octobre seulement aura lieu la cessation officielle
des hostilités. Au cours de ce mois et dans les premiers
4
50 LA FRANCE EN SYRIE
jours de novembre, Tripoli, Lattakieh, Alep sont occupés
par des unités britanniques. Dès le 19 octobre, l'amiral
Varney est prêt à transporter un détachement français
à Alexandrette ; celui-ci n'y pourra cependant débarquer
que le 14 novembre, par suite de retards qui tous n'ont
pas été d'ordre militaire. Le 19 novembre, néanmoins, les
marins du torpilleur Coutelas, descendus à terre, ont hissé
sur le môle d' Alexandrette les drapeaux français et
anglais, qu'un ordre du 21^ corps d'armée britannique
prescrit aussitôt d'amener.
Le 7 décembre, nos soldats pénètrent dans Antioche.
Ils y trouvent une garnison chérifienne qui refuse de se
conformer aux ordres du Grand Quartier Général britan-
nique (i) et d'évacuer la ville. De jour en jour le nombre
de chérifiens s'accroît et passe de 150 hommes à 400.
Ceux-ci surexcitent contre nous les musulmans déjà mal
disposés à la vue des Arméniens, dont notre colonne est
en partie composée, et provoquent quelques désordres.
Le 20 décembre, Ibrahim Tanous Bey, représentant du
chérif, se présente même en tournée d'inspection. C'est
seulement le 19 janvier suivant que, sur les injonctions
réitérées du G. H. Q., les chérifiens consentent à se repUer
vers la zone A.
A cette date, et depuis plusieurs semaines déjà, le
colonel de Piépape a cédé le commandement du D. F. P. S.
au général Hamelin (2), et abandonné le gouvernement
militaire de Beyrouth pour les fonctions d'administra-
teur en chef de la zone Nord (3), auxquelles l'affecte une
décision du G. H. Q. de Caïffa.
Lorsque le général HameHn prend le commandement
(i) Par abréviation G. H. Q.
(2) Le général Hamelin a dirigé pendant sept années, de 1912 à 1918,
la section d'Afrique au ministère de la Guerre. Il débarque à Beyrouth
le 28 octobre.
(3) La zone Nord comprend approximativement l'ancienne zonç
Bleue jusgu'à Alexandrette,
I.A CAMPAGNE DE PALESTINE 51
du D. F. P. S., il le trouve dans une situation lamentable,
surtout en regard de la mission qui lui reste à accomplir.
Longtemps avant que la démobilisation n'achève de
désorganiser les cadres, ceux-ci sont déjà tombés au-
dessous du strict minimum ; certaines compagnies ne
comptent plus qu'un seul officier. Il a fallu pourvoir aux
services nouveaux dépendant exclusivement de l'auto-
rité militaire, procurer d'urgence les officiers et les hommes
réclamés par les différentes et nombreuses administrations
créées de la veille. Pour les doter du personnel nécessaire,
Paris n'avait encore rien fait ni même prévu. Le personnel
« troupe », réduit de 50 pour cent par suite des évacua-
tions, se voit sans cesse écrémer pour les besoins nouveaux.
Beyrouth se trouve ainsi presque dégarni de troupes fran-
çaises. Le peu de cavalerie qui y stationne, les territo-
riaux, quelques tirailleurs et la compagnie syrienne four-
nissent les détachements pour les services de garde, de
police et le service de place. Le dépôt de remonte mobile
ne dispose de personne pour soigner plusieurs centaines
de chevaux et de mulets dont il a la charge, et ces ani-
maux dépérissent, mal nourris, bivouaquant dans la boue,
sous la pluie d'hiver, sans pansage et sans exercice.
La pénurie de matériel où nous végétons rend particu-
lièrement malaisée la concentration à Beyrouth des
recrues arméniennes de Damas et des 800 légionnaires
encore au dépôt de Chypre. Comment, par nos propres
moyens, assurer notre ravitaillement, rappeler de Port-
Saïd l'ancienne base avancée de Lydda, puis diriger sur
Beyrouth, appelé à devenir base principale, une forte
proportion du matériel et des services de Port-Saïd? Ce
sont 4 600 tonnes à enlever immédiatement et, dans la
suite, 3 000 par mois ; et la division navale de S5'Tie n'aura
à sa disposition pour tous ces transports, durant l'hiver
1918-1919, que deux petits chalutiers !
Entre temps encore, il faut organiser des colonnes pour
montrer l'uniforme français dans le pays, « faire du
52 LA FRANCE EN SYRIE
volume » avec rien, fournir des postes pour le ravitaille-
ment, envoyer des garnisons dans les centres importants
sous peine de nous y voir supplanter par les Anglais.
L'état-major britannique laisse au D. F. P, S. une
certaine autonomie, à la condition de remplir effective-
ment son rôle de « corps d'occupation » dans toute la
zone Bleue. Nous sommes mis au pied du mur, sans effec-
tifs, sans matériel. Allons-nous déclarer forfait et donner
ainsi prétexte aux Anglais de nous soulager définitivement
de notre tâche?
Pendant toute la première année, mais surtout dans
les débuts, le général Hamelin et son état-major auront
à se débattre au milieu de difficultés de toutes sortes,
quelques-unes insurmontables ; le plus souvent ils en ont
triomphé avec plus d'adresse et de bonheur qu'il n'était
permis de l'espérer, mais au prix d'un labeur écrasant,
dont en France on n'a pas suffisamment apprécié l'éten-
due. Il n'est pas toutefois en leur pouvoir d'empêcher
que notre corps de 6 ooo hommes, compose d'éléments
hétérogènes, dépoui^vu du matériel indispensable, n'ap-
paraisse aux Syriens comme le parent pauvre de la
magnifique armée que le général Allenby a promenée à
travers la Syrie. Et ainsi, jusqu'à l'hiver 1919-1920, la
France gardera en Orient l'aspect d'une puissance mili-
taire appauvrie ; de cet effacement les conséquences seront
néfastes.
III
Depuis la bataille de Tull-Kéram, la composition du
D. F. P. S. n'avait pas varié. Il devait simplement changer
de nom au début de janvier 1919, et s'appeler dorénavant
les troupes françaises du Levant (i).
Par abréviation T. F. L.
LA CAMPAGNE DE PALESTINE 53
Le 5 décembre 1918, notre état-major est chargé de
hâter l'évacuation des armées tm-ques en talonnant leurs
arrière-gardes. Cette mission échoit à la légion d'Orient,
qui va bientôt nous causer de lourds déboires. Des élé-
ments trop disparates y figurent ; expatriés arméniens
revenus d'Amérique, anciens soldats ottomans faits pri-
sonniers. Syriens réfugiés, exilés et miséreux recueillis
par nous à Damas. On avait déjà reconnu combien il
serait difiicile d'en faire de bonnes troupes : Sxnriens et
Arméniens, les premiers d'esprit paisible, les seconds,
instruits, intelligents, batailleurs, ayant le goût des armes,
et susceptibles d'amour-propre, témoignent d'une égale
incompréhension de toute discipline militaire. L'ignorance
des langues arabe et arménienne où se trouvent les offi-
ciers et souvent les cadres subalternes, n'aide pas au rap-
prochement entre les chefs et les soldats, et complique
l'exercice du commandement. Les bataillons arméniens
surtout seront d'un maniement délicat. Animés d'une
haine implacable contre les Turcs, ne rêvant que ven-
geance, ils ne comprendront pas que, d'opprimés, il leur
soit interdit de devenir oppresseurs, et nous regarderont
comme les complices de ceux à qui nous épargnons leurs
représailles.
Ce fut une lourde erreur d'utUiser seuls ces hommes
dans leur propre pays, où ils purent contempler de leurs
yeux les ruines accumulées par les Turcs (i). La respon-
(i) Le contrat d'engagement des légionnaires prévoyait, il est vrai,
qu'ils ne devaient être employés qu'à la délivrance de leur propre pays.
On s'est même demandé si les Arméniens consentiraient à se battre en
S}Tie. Nous fûmes donc obligés, le moment venu, de nous servir des
contingents arméniens en Arménie. Toutefois, on eût évité bien des
ennuis en amalgamant la légion d'Orient avec des unités métropolitaines,
par exemple sous la forme d'une brigade, comprenant un régiment
arménien et un régiment français.
On doit rendre hommage à l'œuvre rema-quable du colonel Romieu
et de ses officiers. Pendant la campagne, ils surent communiquer à leurs
troupes, d'un maniement si difScile, un tsprit excellent ; et, lors des
mutineries qui se produisirent en Arménie, leur ascendant fut néan-
54 l'A FRANCE EN SYRIE
sabilité en remonte plus haut que l'état-major français de
Beyrouth : cehii-ci avait en vain réclamé des renforts :
ils n'étaient pas même annoncés, on en était réduit en
Syrie à faire flèche de tout bois...
A la un de 1918, la légion d'Orient fut divisée en légion
syrienne et légion arménienne. Déjà cette dernière échap-
pait à l'autorité de ses officiers pour suivre aveuglément
les suggestions politiques du Comité de l' Union nationale
arménienne, dont l'influence n'était rien moins qu'apai-
sante. Certains griefs furent exploités avec une évidente
mauvaise foi et démesurément grossis : l'inexistence de
la prime d'engagement, la solde inférieure à celle de nos
troupes d'Afrique, le défaut d'équipements chauds pour
une campagne d'hiver dans les régions montagneuses de
l'Amanus et du Taurus, tout cela exphque jusqu'à un
certain point le mauvais esprit qui régnait à la légion
arménienne.
Les premiers symptômes d'indiscipline se manifestèrent
lors du premier séjour de l'émir Faïçal à Beyrouth. Son
arrivée, le 18 novembre 1918, avait amené une certaine
effervescence ; une discussion futile tourna soudain en
bagarre entre la police et quelques soldats arméniens.
C'en était assez pour réveiller l'animosité latente entre
les contingents arméniens et la population musulmane
d'une part, les chrétiens et la gendarmerie musulmane
de l'autre.
Il semblait désormais hasardeux d'utiliser plus long-
temps en Syrie la légion arménienne sans risquer de
nouveaux incidents et nous aliéner les musulmans. On
la transporta dans le nord (novembre-décembre 1918).
A peine débarqués à Alexandrette, les légionnaires se
ruent sur les harems pour délivrer les Arméniennes qu'ils
y trouveraient enfermées ; à Beylan, la répression d'actes
moins assez fort pour empêcher les rébellious de dégénérer en insur-
rections.
LA CAMPAGNE DF. PALESTINE 55
de terrorisme analogues provoque une mutinerie ; les
soldats refusent d'obéir et se déclarent solidaires de
leurs camarades. Les mômes désordres se produisent
à Deurtyol où le général Hamelin lui-même essaye
de ramener les troupes au respect de la discipline et
de l'honneur militaires, sans réussir à empêcher les rixes
journalières entre Turcs et Arméniens (décembre 1918-
janvier 1919). Les désertions se multiplient, tandis que
le banditisme s'étend à Arab-Deresi et Khirik-Khan (jan-
vier 1919).
La garnison d'Alexandrette assiste sur ces entrefaites
au passage des rapatriés ramenés d'Alep et dirigés sur
la Cilicie. Leur colère dépasse alors toutes bornes et
s'abat sur nos tirailleurs musulmans envoyés pour les
Ltilir en respect, châtier leurs cruautés et refréner les
désertions. Le i6 février, une dispute éclate entre tirail-
leurs et légionnaires ; l'un de ceux-ci est atteint par un
coup de feu tiré d'une maison. Aussitôt les légionnaires
se répandent dans les rues, et en un clin d'œil la ville
est livrée à l'incendie, au pillage et au meurtre. Les quel-
ques marins du Coutelas, appelés à terre, parviennent à
désarmer les mutins malgré les dilhcultés et les dangers
que présente une telle opération exécutée sur une foule
en pleine révolte. Une sélection sévère s'impose ; la rési-
liation progressive des engagements permettra de l'ef-
fectuer peu à peu.
Aux termes de l'armistice, les AUiés doivent occuper
militairement le système des tunnels du Taurus. Les
bataillons arméniens empruntés à la garnison d'Alexan-
drette gardent le contact avec l'ennemi, qui se replie
suivant une régression établie par le G. H. Q. D'autres
éléments, débarqués à Mersine, occupent successivement
ce port, Hamidié, Missis, Adana, Tarsous, Bozanti
(29 décembre 1918). Le lieutenant-colonel Romieu assume
alors, avec le coirunandement des troupes d'occupation,
les fonctions d'administrateur de la Cilicie.
56 LA FRANCE EN SYRIE
Une émotion violente remua les populations musul^
mânes de Cilicie et particulièrement les Turcs, lorsqu'ils
virent l'armée alliée d'occupation presque exclusivement
représentée par des contingents arméniens. Les Jeunes-
Turcs de Cilicie gardaient par delà le Taurus des intel-
ligences suivies avec leurs compatriotes. Ils eurent vite
fait d'ourdir une conspiration que favoriserait le désordre
produit par le va-et-vient incessant des exilés sur le
chemin du retour, des démobilisés turcs, des déserteurs
et des vagabonds ; d'ailleurs la gendarmerie et les fonc-
tionnaires turcs demeurant en place, les agitateurs escomp-
taient leur appui.
En Cilicie même, les légionnaires arméniens eurent une
tenue plus correcte ; cependant des cas individuels d'in-
discipline, de vengeances et de représailles pouvaient
faire redouter un pendant aux événements d' Alexandrette
ou de Deurtyol. Des troupes plus nombreuses et plus
solides étaient nécessaires : du côté de l'Euphrate un
raid de 150 soldats turcs avait atteint Djerablous, puis
Akche-Keui, au nord-est d'Alep. Le même fait pouvait
se reproduire du côté de Bozanti, et nous n'étions pas
en état de le prévenir.
La relève des bataillons arméniens par des troupes
anglaises fut donc décidée par lé G. H. Q. Elle s'éche-
lonna du 18 février au 16 mars. La légion arménienne
demeura cependant en Cilicie, groupée à Adana, Mersine,
LIamidié. Mais son rôle actif était terminé.
Les douloureux événements qui précèdent avaient
grandement contribué à éloigner de nous certaines
sympathies. La présence de quelques régiments métro-
politains les eût évités. Elle nous eût aussi permis
d'occuper militairement Damas et Alep. Cette opéra-
tion était attendue ; elle n'eût étonné personne au
lendemain de l'armistice, et le haut commandement
britannique aurait eu mauvaise grâce à nous l'inter-
dire. Un jour elle semblera risquée seulement pour
LA CAMPAGNE DE PALESTINE 57
avoir été trop retardée ; et finalement il faudra toute
une campagne, couronnée par une éclatante victoire,
pour nous livrer les grands centres où pendant toute
la première année nous fussions entrés sans tirer un coup
de feu.
CHAPITRE IV
l'application des accords de 1916
I. Nécessité pour les Alliés de régler en premier lieu les questions
orientales. — La prédominance britannique en Syrie ; l'appli-
cation des Accords ajournée. — II. La Convention du 30 sep-
tembre 191 8. — Ses conséquences. — Le plan des coloniaux
britanniques. — III. La théorie de la caducité des Accords. —
La déclaration du 9 novembre 191 8. — IV. Les instructions du
22 octobre 1918. — Le rôle du haut commissaire de la Répu-
blique en Syi-ie. — Ses rapports avec le général en chef de
l'armée d'Egypte.
I
Ce fut, et l'expérience l'a prouvé, une grave erreur de
méthode de la part du Congrès de la paix de ne pas placer
la question d'Orient en tête de son ordre du jour. Pendant
quelques semaines les Alliés en furent les arbitres ; l'his-
toire leur enseignait de mettre sans tarder ce privilège
à profit ; avec non moins de force l'intérêt général pres-
crivait de pacifier au plus tôt l'Orient, puis de le restaurer.
Il suffisait pour cela de fixer le sort de la Turquie et de
pourvoir d'un statut régulier les territoires dont on l'am-
putait ; la création d'organismes permanents et stables,
recrutés et surveillés par les Puissances tutrices eût
ramené le calme et garanti l'ordre. Les populations, heu-
reuses d'échapper enfin à l'arbitraire, se fussent en effet
inclinées sans murmures devant tout pouvoir juste,
impartial et fort.
Entamé sans arrière-pensées, dès l'ouverture de la Con-
férence, le débat sur les affaires orientales se présentait
58
l'application des accords de 1916 59
de façon assez simple : les accords de la France avec l'An-
gleteiTe, les conventions entre l'Italie et les deux pre-
mières, les engagements pris par l'Entente envers la
Grèce pouvaient utilement servir de bases aux travaux
des Alliés. Ces textes à revoir, à remanier, à compléter,
s'il y avait lieu, constituaient l'ébauche même du traité.
Il suffisait en outre de s'inspirer d'un constant esprit
d'équité réciproque et des principes hautement proclamés
pendant la guerre par les Alliés. Enfin, la Turquie elle-
même, vaincue et amoindrie, demeurait une pièce maîtresse
de l'échiquier oriental. La sagesse conseillait à ses adver-
saires de la veille, après l'avoir privée des provinces
qu'elle était reconnue inapte à gouverner, à s'en refaire
une amie ; amie déférente certes et soumise à leurs direc-
tions, assez forte néanmoins, d'abord pour tenir, en même
temps que les Détroits et leurs abords immédiats, ce
bastion qu'est l'Anatolie, puis pour entreprendre sa
reconstitution économique au plus grand bénéfice de ses
créanciers français, anglais, grecs et italiens. La question
d'Orient ainsi résolue, les Alliés se trouvaient dorénavant
libres de concentrer entièrement leur attention sur l'Eu-
rope centrale et la Russie.
La logique voulait que l'on procédât ainsi ; on ne la
suivit pas ; le maintien du provisoire parut la suprême
habileté, et, pour comble, à ces peuples vifs mais impres-
sionnables, tout disposés au respect et à l'admiration,
les Alliés donnèrent tout de suite le spectacle mesquin de
lemrs rivalités, et les y associèrent même à l'occasion.
Aussi, pour avoir été trop différé, pour n'avoir pas
tenu compte de mille contingences particulières à
l'Orient, et, en un mot, s'être égaré dans l'abstrait, le pro-
gramme des Alliés dans ce pays fit faillite à l'heure des
réalisations. Ils avaient parlé de nationalités, de droit
des peuples à disposer d'eux-mêmes, de liberté, de pro-
grès et de civilisation : idées généreuses mais chimériques
en ces contrées où l'enchevêtrement des races, des reli-
60 LA FRANCE EN SYRIE
gions, des rites et des sectes, leurs ambitions extrêmes et
désordonnées, leurs traditions contradictoires, leurs
jalousies et leurs rancunes ancestrales rendent nécessaire
une autorité supérieure et redoutée. Les Orientaux com-
prirent vite que les temps n'étaient pas changés, que,
tout comme jadis, leurs pays restaient entre les mains
des vainqueurs objets de trocs et de compensatiouo. Quoi
d'étonnant à ce qu'eux-mêmes aient alors cherché à sau-
vegarder leur avenir et à fixer l'incertitude de leur des-
tinée. Parmi les esprits aigris dans une attente impatiente,
lassés de phrases creuses et de promesses négUgées, les
fauteurs de troubles trouvèrent un excellent terrain de
propagande et d'intrigue ; et dans tout l'Orient, de Cons-
tantinople à Bassorah, de Bakou à Ei-Arish, grandit une
fermentation dangereuse.
Au moins, en ce qui concernait la Syrie proprement
dite, il ne semblait pas qu'entre la France et l'Angleterre
des difficultés fussent à prévoir : les signatures échangées
en 1916, en prévision du résultat auquel les Alliés venaient
précisément d'atteindre, devaient jouer automatique-
ment. Tout au plus fallait-il, entre Paris et Londres, un
échange de vues préalable pour déterminer la date d'exé-
cution et fixer quelques points de détail. Il n'était pas
nécessaire d'attendre la promulgation officielle d'un traité
de paix qui se bornerait vraisemblablement à ratifier le
fait accompli, ni de se préoccuper de l'autorisation éven-
tuelle d'une Société des Nations encore inexistante. On
disait les États-Unis défavorables aux arrangements de
1916, conclus il est vrai en dehors d'eux, mais en un temps
où, neutres encore, ils restaient étrangers aux combinai-
sons entre Alliés ; le néant de leurs intérêts dans le Levant
enlevait beaucoup de valeur à leurs critiques. Quant à
la Russie, partie contractante en 1916, elle était forclose.
l'application des accords de 1916 61
Rien, en tout cela, ne modifiait les positions respectives
de la France et de l'Angleterre.
Lors de la débâcle turque, en dépit des rêves d'indé-
pendance dont se berçait le nationalisme arabe, la Sj^rie
attendait la France, prête à lui confier son avenir. Les
libérateurs parurent : c'étaient les troupes britanniques
de VEgyptian Expeditionary Force et leur formidable
appareil. Les Syriens les virent défiler, escortées du maigre
détachement français de Palestine et de Syrie. Partout
circulaient des soldats anglais, des of&ciers anglais, des
automobiles anglaises, des camions et des convois de cha-
meaux anglais ; des cargos et des destroyers anglais encom-
braient le port de Beyrouth ; enfin des garnisons anglaises
occupèrent même les villes soumises à notre influence.
Les Orientaux vénèrent la force et s'inclinent devant
la richesse ; le faste et les manifestations extérieures de
puissance les impressionnent et les fascinent. Les Anglais
n'épargnèrent donc rien pour frapper l'imagination popu-
laire. Prisonniers chez eux pendant la guerre, les indigènes
avaient mal connu la gloire, dont, sous d'autres cieux,
la France s'était couverte. Loin de dissiper cette ignorance,
nos alliés insistèrent complaisamment sur l'appauvrisse-
ment de la France. Leur pitié compatit aux ruines de la
généreuse nation déchue du premier rang par épuisement
militaire et financier, trop absorbée d'ailleurs à panser
ses plaies pour avoir encore un superflu d'énergie à pro-
diguer au dehors. Les Syriens ne pouvaient donc être
frappés que de ce qu'ils voyaient, et ils ne voyaient par-
tout que la force anglaise. Et ce fut la première atteinte à
notre prestige.
Il faut regretter à tous points de vue que les circons-
tances et la nécessité de tenir tête à l'ennemi sur les fronts
principaux nous aient ravi l'occasion de jouer au cours
de la guerre en ce coin d'Orient le grand rôle qui nous
revenait. Au moins, pouvions-nous, sitôt l'armistice avec
les empires centraux, reparaître là-bas tels que nos droits
62 LA FRANCE EN SYRIE
historiques confirmés par des accords récents nous en
faisaient un devoir.
On ne pouvait plus invoquer alors d'impossibilités
majeures. La défaite allemande rendait disponibles une
partie de nos forces ; sur le front autrichien d'Italie nous
avions deux divisions toutes prêtes, si l'on avait voulu,
à s'embarquer pour le Levant. Effectivement, un corps
expéditionnaire fut rassemblé, mais pour être transporté
sur les côtes russes de la mer Noire ! Malgré les avertisse-
ments les plus autorisés, le gouvernement français avait
négligé d'envoyer sur place en temps utile le personnel
voulu, ôtant ainsi beaucoup de poids à ses réclamations
ultérieures. Il se trouva donc bientôt en Syrie en présence
d'une de ces situations de fait dont il est toujours délicat
de demander ensuite la suppression en s'appuyant sur
le droit pur. o État de choses transitoire », écrivait
M. Clemenceau au président du Comité central syrien, le
6 décembre 1918, « la question sera réglée dans toute son
ampleur au Congrès de la paix. » La validité des Accords
dépendait-elle donc de l'agrément superflu des non-con-
tractants ?
Ici, comme en bien d'autres cas non moins graves, les
Alliés, à une ligne de conduite nette préférèrent une poli-
tique au jour le jour, pleine d'ambiguïtés, féconde en
malentendus, infiniment plus onéreuse pour eux et plus
énervante pour les populations. Une foule de complica-
tions désastreuses devaient en découler. Ce fut, au point
de vue français, la faute initiale. M. Franklin-Bouillon en
avertit la Chambre, le 27 décembre 1918 : « Nous sommes
en présence d'un traité, dit-il... Il engage la France et
l'Angleterre. Il s'agit de savoir quel usage nous en ferons.
Or, ce qui frappe d'abord, c'est qu'il n'a pas été appliqué
ou qu'il a été mal appliqué. »
Ce n'est donc pas aux yeux des Anglais seuls que notre
gouvernement donnait l'impression de négliger les intérêts
de la France en Orient. Ceux qui, chez nous, en avaient
l'application des accords de 1916 63
la responsabilité n'en montraient le souci que par boutades,
sans résolution ni méthode. Nous ne pouvions tout de
même pas demander aux hommes d'État britanniques
de prendre en main une cause que les nôtres défendaient
si mollement. Les propositions anglaises au Congrès de
la paix ne nous favorisaient guère ; elles reflétaient le
point de vue anglais en contre-partie duquel nous ne pro-
posions rien. Il aurait fallu avoir une politique, l'exposer
et s'y tenir, savoir dès le début où nous allions, ce que
nous voulions, au lieu de nous en remettre aux circons-
tances, et à la bonne volonté d'amis dont nous savions
les intérêts très différents des nôtres.
Cette observation de M. Poincaré, au sujet de l'Ac-
cord d'Angora, vaut pour la Syrie : « Nous avons paru
penser que nous désobhgerions moins l'Angleterre par la
souplesse et l'habileté que par l'énergie et la netteté, et
précisément nous avons adopté en cela la conduite qui
devait le plus lui déplaire (i). »
Si nous avions fait preuve de la même opiniâtreté
que le gouvernement britannique à imposer nos vues,
nul doute que celui-ci eût mis un frein aux fan-
taisies de certains anglo-indiens et anglo-égyptiens, qui,
en matière de relations anglo-françaises, semblaient
depuis 1904, voire même depuis 1898, n'avoir rien appris
ni rien oublié.
Que ce fût par insouciance ou par crainte d'indisposer
ses alliés, le gouvernement français ne crut pas devoir
exiger d'eux l'apphcation immédiate du Traité de 1916,
et consentit à la laisser remettre à une date indéterminée.
Cet accord, définitif dans son ensemble, n'était sans doute
pas im tout rigide auquel on ne pût rien changer. Encore
fallait-il l'expérimenter : les amendements pratiques se
fussent révélés à l'usage,
(i) Le Temps du 28 novembre 1921.
64 LA FRANCE EN SYRIE
Les raisons spécieuses ne manquaient pas d'ajourner
l'application des Accords de 1916. La Russie faisait défaut
et l'attitude défavorable des États-Unis obligerait, disait-
on, le Congrès de la paix à une nouvelle discussion géné-
rale, ainsi que l'avait annoncé M. Clemenceau lui-même.
De son côté, le royaume du Hedjaz, fort d'espérances plus
substantielles antérieurement consenties par l'Angleterre,
se refusait à admettre un pacte par lequel on avait, sans
son assentiment, disposé de territoires dont il revendi-
quait l'héritage. Les engagements de l'Angleterre envers
le Malik du Hedjaz présentaient en effet, à notre insu,
des contradictions avec ceux qu'elle avait souscrits vis-
à-vis de nous ; et certains Anglais se trouvaient soudain
pris de scrupules et d'hésitations entre les promesses
faites au « roi des Arabes » et la parole donnée à la
France.
De son côté, le haut commandement britannique ne
jugeait pas le moment venu d'autoriser l'application du
Traité, sous prétexte des « nécessités militaires » que, du
reste, il ne précisait pas. Qu'avait-il cependant à craindre
d'une armée turque en pleine dislocation et si peu redou-
table que, d'autre part, il ne trouvait pas imprudent, à
ce moment-là même, de la faire surveiller par de chétifs
éléments empruntés au D. F. P. S.? Quant à l'efferves-
cence provoquée par la débâcle turque, elle n'avait pas
de racines dans une population dont la masse désirait
avant tout la sécurité et la paix. Rien ne justifiait donc
un luxe de précautions qui prolongerait dans le paj's un
régime d'exception.
Mais la fiction d'un régime d'armistice favorisait les
plans de l'impérialisme britannique. La présence de ses
troupes permettait à l'état-major anglais d'agir efficace-
ment sur une race peu belliqueuse qu'impressionnait
l'application des accords de igi6 65
pareil déploiement de forces. En retirant ses armées de
Syrie, l'Angleterre eût perdu son meilleur moyen d'in-
fluence, c'est-à-dire d'intimidation. Cependant le gouver-
nement français pouvait-il encore faire respecter ses
volontés par le général Allenby lorsqu'il s'était sponta-
nément désarmé en laissant à celui-ci carte blanche ?
II
Dès l'origine, pendant la campagne de Palestine, cer-
taines divergences de vues, parfois assez graves, s'étaient
manifestées entre le haut commissaire de la République
française et le commandant en chef de l'armée britan-
nique. Ce dernier voyait sans bonne grâce à ses côtés
un témoin, dont le rôle, assez mal défini d'ailleurs, pour-
rait, le cas échéant, devenir une gêne. Afin de préciser
les attributions mutuelles, une convention organique
parut nécessaire. Elle fut signée à Londres le 30 sep-
tembre 1918.
Son texte maintenait l'autorité suprême du comman-
dant en chef, doublant ainsi ses pouvoirs militaires d'une
investiture politique. « Dans la zone des intérêts français
spéciaux déterminés par l'Accord franco-anglais de igi6 »,
le haut commissaire de la Répubhque était adjoint au
général commandant en chef, en qualité de « principal
conseiller politique » {Chief Political Adviser). Exclu de
tout débat ou conférence revêtant un caractère militaire,
il désignait les conseillers politiques réclamés par le ou
les gouvernements arabes de la zone A. Pour toutes les
questions politiques et administratives concernant cette
zone, le haut commissaire était l'unique intermédiaire
entre le ou les gouvernements qui y seraient établis et
le commandant en chef. Seulement, et cette clause annu-
lait sur-le-champ la précédente, le droit demeurait à « qui
5
66 LA FRANCE EN SYRIE
que ce soit » de s'adresser directement au commandant
en chef. Sans doute ce dernier devait-il à son conseiller de
lui communiquer « postérieurement la substance de tout
entretien officiel concernant des sujets non militaires, qui
pourrait avoir lieu entre lui et toute personne qui aura
été autorisée à l'approcher, sans passer par l'intermédiaire
du principal conseiller politique ; » réserve qu'en pratique
les niots postérieurement et entretien officiel, volontairement
imprécis, permirent d'éluder sous mille prétextes de
temps, de distance et d'opportunité.
Le principal conseiller politique recevait en outre la
mission d'établir « dans les villes du littoral syrien situées
dans la zone Bleue » des administrations civiles provi-
soires et d'en choisir le personnel, dont il serait respon-
sable vis-à-vis du commandant en chef. A cela se bor-
naient ses attributions. En retour, il demeurait soumis
à « l'autorité suprême » du commandant en chef ; quaiit
aux fonctionnaires choisis par lui pour l'administration,
ils relevaient, eux aussi, du commandant en chef, aux
instructions duquel ils étaient tenus d'obéir.
L'état -major britannique ne respecta la Convention du
30 septembre que dans la mesure où elle put lui servir ;
mais il s'en prévalut pour attribuer à notre haut commis-
saire le titre de principal conseiller politique à l'exclu-
sion de tout autre, procédé mesquin qui devait diminuer
son prestige en soulignant sa dépendance.
La Convention de septembre 1918, élaborée en vue de
prévenir les difficultés éventuelles, en accrut au contraire
les chances et la gravité. Elle consacrait en effet, entre le
commandement militaire britannique et l'autorité civile
française, un dualisme de fait, dont il ne pouvait manquer
de naître les plus regrettables frictions. Les attributions
du premier empiétaient sur les prérogatives de la seconde
et, comme on le verra, paralj^èrent à demi son action.
C'était entrer dans le jeu de l'Angleterre avec une rare
candeur que de consentir, ainsi que nous le fîmes, à subor-
l'application des accords de 1916 67
donner, jusque dans les zones réservées à notre contrôle,
le haut commissaire de la République au général en chef
de l'armée d'Ég\^te. L'on accordait implicitement à sir
Edmund Allenby, peu enclin à les refuser, pleins pouvoirs
sur l'ensemble des territoires libérés (i). Dès lors, agis-
sant en véritable dictateur, le commandant en chef pré-
tendit brider sans ménagements les initiatives de l'ad-
ministration française sur les régions qui lui étaient
imparties, interdisant, parfois sans motif plausible, jus-
qu'aux réformes les plus urgentes et les plus unanimement
réclamées. Ainsi, contre le gré des habitants, de nombreux
fonctionnaires décriés furent maintenus, et les anciennes
circonscriptions administratives conservées. Bej^outh
resta chef-lieu d'un vilayet arbitrairement délimité, et
la grande cité libanaise fut exclue du Liban, de même
que Sour et Tripoli.
Dans l'accomplissement de leur mission officielle ou la
remise en état de leurs affaires particulières, nos compa-
triotes se heurtèrent quotidiennement aux objections les
plus extravagantes du Grand Quartier Général britan-
nique et l'on put voir à maintes reprises les intérêts aus-
tro-allemands mieux préservés que les nôtres.
Le caractère impérieux du général et sa formation poli-
tique le prédisposaient spécialement au rôle qu'il allait
être appelé à jouer. Son entourage ne l'en détournerait
point, composé en grande partie de « coloniaux », parmi
lesquels le général Bols, chef d'état-major, peu suspect
de francophilie, exerçait une influence prépondérante.
Or les coloniaux anglais, dont les projets grandioses ne
sont un mystère pour personne, n'appréhendaient pas
sans amertume l'installation de la France en Syrie.
C'était pour eux l'effondrement de vastes espérances, au
(i) Le pouvoir politique presque absolu qu'exerça le général Allenby
en Syrie dépassait de beaucoup l'autorité limitée des commandants en
chef français sur le Rhin et à Constantinople, dont il était la contre-
partie.
68 LA FRANCE EN SYRIE
moment où la faillite russe leur inspirait la tentation
d'absorber l'empire turc tout entier.
Depuis Napoléon, un grand principe fondamental ins-
pire la politique extérieure britannique ; la défense et la
conservation de l'empire des Indes. Aujourd'hui, plus
que jamais, ce principe reste sa directive souveraine. Les
Indes font vivre la Grande-Bretagne et, plus qu'aucune
autre possession, contribuent à sa richesse ; elle en a fait
un immense marché, un colossal entrepôt ; elle y possède
315 millions de producteurs et de consommateurs. Aucune
alliance, aucun sentiment de justice ne peuvent donc
prévaloir contre la nécessité vitale pour l'Angleterre de
garder ce magnifique domaine et les routes qui y con-
duisent. Aussi, dans le but d'ajouter encore à sa sécurité
et d'en acquérir une nouvelle voie d'accès, nos alhés
avaient-ils projeté la création d'un pont terrestre entre
l'Afrique et l'Asie anglaises et préparé pour les Indes, à
travers la Mésopotamie et la Palestine, un débouché
direct sur la Méditerranée.
L'Accord de 1916 réalisait pleinem.ent ce dessein.
Cependant, certains Anglais ne s'en déclarèrent pas satis-
faits (i). Ils affectèrent d'estimer la protection des Indes
compromise par une Syrie française. On se demande
cependant si le voisinage immédiat d'un empire qui
s'étend de l'Himalaya jusqu'au Cap sans presque de
solution de continuité, n'est pas plus dangereux pour la
Sjn-ie que la Sjnrie pour cet empire. Pour tout dire, ces
coloniaux n'assistaient pas d'un œil serein à notre éta-
blissement dans le couloir S3^rien qui, au lieu de servir
de trait d'union à l'Egypte et à la Mésopotamie, les iso-
(i) Cf. les regrets exprimés par lord Curzon à la Chambre des Com-
munes : « Si les xcords de 1916 étaient à refaire, nous ne les referions
pas. »
l'application des accords de 1916 69
lerait désormais l'une de l'autre. Le Traité de 1916 avait
bien prévu un chemin de fer exclusivement anglais reliant
directement Caïffa à Bagdad et doublant le canal de Suez ;
mais sa construction serait ruineuse, son rapport nul et
sa surveillance à travers le désert difficile et coûteuse. Le
réseau S}Tien, par contre, entièrement achevé et rattaché
au Bagdad-Constantinople, se glissant à l'abri des mon-
tagnes syriennes, offrait l'avantage de drainer sur tout
son pai'coiurs des régions particulièrement productives ;
de Mossoul à la mer Morte, d'Adana à Gaza, les richesses
du sol et du sous-sol, les possibilités commerciales ne
pouvaient laisser insensible l'esprit d'entreprise des
busmessjnen d'outre-Manchc. Les militaires, qui rêvaient
d'un bastion syrien, flanquant l'Egypte et protégeant les
Indes, se ménageaient l'appui des hommes d'affaires ;
ils fortifiaient même leur thèse de considérations morales :
l'Angleterre, grande Puissance musulmane, ne pouvait
laisser hors de son orbite les deux pôles de l'Islam, La
Mecque, capitale religieuse, et Damas, foyer illustre de
la pensée musulmane. Le raisonnement, pour être valable,
devait logiquement conclure à l'introduction de la Syrie
dans le système d'États-tampons et vassaux, destinés à
couvrir les Indes.
Cette doctrine eut, à n'en pas douter, la faveur de
l'état-major britannique de l'armée d'Egypte. Le gouver-
nement anglais affirma officiellement, il est vrai, et en
plusieurs circonstances, n'avoir aucune intention sur la
Syrie, qui resterait française ; pourquoi donc laissa-t-il
si longtemps ses représentants libres de nous susciter les
piu.5 invraisemblables difficultés et multiplier les incidents
fâcheux?
On sait combien la situation de beaius possidens inspire
de tentations. Les conjonctures militaires avaient voulu
que la Syrie fût subitement inondée de troupes britan-
niques ; si absolue que fût notre confiance en nos alliés,
la prudence élémentaire commandait de ne pas les y
70 LA FRANCE EN SYRIE
laisser seuls, à plus forte raison de ne pas leur y concéder
la prédominance.
Le haut commandement britannique sut profiter des
dispositions conciliantes à l'extrême dont était animé le
gouvernement français. L'occupation militaire lui donnait
la haute main sur toutes les affaires du pays; il allait
tenter notre éviction du Levant, ou tout au moins nous
y réduire à la portion congrue. A l'heure opportune, un
concours de circonstances trop habilement ménagées et
de manœuvres trop suivies, pour n'être pas le fruit d'un
plan préconçu, devaient amener la France d'elle-même
au renoncement. Certains agents anglais répétaient à tout
venant qu'en Syrie nous étions des gêneurs et que, tôt
ou tard, il nous faudrait plier bagages. L'un d'eux le
déclarait ouvertement à un notable syrien : « Nous sau-
rons bien dégoûter la Syrie de la France, et la France de
a Syrie. » Tout fut mis en œuvre à cet effet, et nul con-
cours ne parut superflu : intrigues chérifiennes, propa-
gande américaine, inquiétudes des chrétiens, blessures
d'amour-propre, mépris de nos intérêts, difficultés diplo-
matiques. A nos droits historiques, impossibles à récuser,
on opposa d'autres droits, ceux-là purement factices, et
auxquels, en définitive, fut sacrifiée la plus belle partie
des nôtres.
On espérait qu'à la fin, lassée et découragée, la France
s'éloignerait, tandis que la Syrie entrerait à son tour dans
cette construction majestueuse qui, de l'Hindoukouch à la
Méditerranée, doit servir de péristyle à l'empire des Indes.
Avec des moyens rajeunis l'histoire se renouvelle :
dominés par la rivalité de l'Angleterre et de la France
en Orient, les événements de Syrie marquent un nouvel
épisode de leurs luttes séculaires pour l'hégémonie colo-
niale. Après les Indes et le Canada, l'Egypte, après
l'Egypte, la S3n:ie. A travers les siècles, la politique
d'expansion britannique reste extraordinaire ment iden-
tiqiie à elle-même.
l'application des accords de 1916 7T
III
La France n'a pas pris dès le début en Orient la place
que lui faisaient les traités ; elle a « laissé, sans raison
aucune, s'envenimer le plus grave problème posé hors
d'Europe (i). » Nous avons vu pourquoi : indifférence,
timidité, sacrifice consenti à la bonne harmonie de l'En-
tente. Toujours est-il qu'absents de l'Orient pendant la
guerre, nous le demeurons encore après. M. Briand l'a
constaté devant la Chambre le 15 juin 1920 : « Les Accords
de igi6 stipulaient qu'au cours des opérations en Asie
Mineure, la France jouerait son rôle. Quel était ce rôle?
C'était, au fur et à mesure de l'évacuation des zones, d'oc-
cuper la sienne ; dès qu'un pays était libéré, la France
devait en prendre l'administration. Elle ne l'a pas fait ;
alors les Anglais, eux, l'ont fait. »
Nous n'avons pas occupé notre zone. C'est que le
War-Office et le général Allenby se sont formellement
opposés à l'envoi de renforts français en Orient. Nous nous
sommes soumis à ce veto. Et le haut commandement bri-
tannique de prendre aussitôt argument de la faiblesse de
nos effectifs pour maintenir lui-même en Syrie, dans le
but que l'on sait, des forces considérables, tout à fait dis-
proportionnées avec les besoins réels,
La question de la relève des troupes britanniques par
les troupes françaises s'est posée alors pour la première
fois. Pendant une année, elle reparaîtra périodiquement
au plus grand préjudice des bonnes relations entre alliés.
La Convention de septembre 1918 stipulait, il est vrai,
que le général Allenby recevrait des instructions concer-
nant la place prépondérante à réserver aux troupes fran-
i) Le Temps, 7 avril 1919.
72 LA FRANCE EN SYRIE
çaises dans la zone Bleue. Mais on fit en sorte que cet
article demeurât lettre morte.
Le haut commandement britannique s'est employé à
retarder l'application du Traité de 1916. Il y a réussi.
Les coloniaux britanniques ont désormais la voie libre
pour exécuter la deuxième partie de leur plan : ils vont
plaider la caducité des Accords, et prétendront s'appuyer
sur le consentement tacite de la France elle-même ; comme
si tout doive être remis en question, ils s'appliqueront
sans relâche à créer une nouvelle situation de fait qui
nous contraigne à baisser le ton.
Cette théorie n'est d'ailleurs pas nouvelle : dès le
26 juillet 1918, le Near East commentait en ces termes
un discours de lord Robert Cecil aux Communes : « Une
tentative sera faite pour empêcher l'établissement de la
Pax hritannica sur la Mésopotamie et la Syrie, mais sur
ce point, on peut montrer que les intérêts des Arabes et
ceux de la paix du monde coïncident, et le contraste entre
le régime présent et ancien doit être constamment montré
pour empêcher l'idée fausse de se répandre que le nouvel
ordre peut être maintenu sans la direction de l'admi-
nistration britannique. » L'avertissement passa-t-il ina-
perçu? On doit le croire, puisque le gouvernement fran-
çais ne craignit pas d'abandonner à ses alliés le soin de
veiller sur nos droits et sur l'exécution des Accords.
Cette indifférence et les circonstances du moment ont
fait concevoir aux Anglais des espérances qui dépassent
singulièrement celles dont ils pouvaient se flatter deux
ans plus tôt. Pour mettre en doute la validité des Accords,
ils font état de la carence de la Russie. Ils soutiennent
en outre que les Accords de 1916 impliquaient une parti-
cipation effective de notre pays à la campagne de Pales-
tine. C'est que l'ogre russe n'est plus à redouter, et, désor-
mais, il suffit à l'Angleterre d'États indigènes bien en
main ; le Foreign Office adopte alors une politique dont
il ne se départira plus. La Grande-Bretagne ne saurait
l'application des accords de 1916 73
prétendre ouvertement à la Syrie, sans violer par trop
effrontément les droits reconnus à la France. Il sera plus
habile de nous évincer de S5n:ie par personne interposée.
La diplomatie britannique s'éclipsera dans les négocia-
tions pour nous laisser discuter avec les États arabes
qu'elle inspirera. C'est bien le sens d'un article publié par
le Times du 17 novembre 1918 et que l'on a attribué à cette
époque au colonel Lawrence : « La clef nécessaire, pour
comprendre notre politique en ce qui concerne les Arabes,
est que nous avons enfin reconnu la vanité de notre poli-
tique traditionnelle de soutenir la Turquie contre ses
ennemis, et que nous nous sommes occupés de substituer
un remplaçant libéral à l'empire corrompu et efféminé
des Turcs. Ce remplaçant est le peuple arabe ; les autres
remplaçants étant une Palestine nouvelle et une Arménie
nouvelle...
« Ceux qui connaissent l'Arabe dans ce qu'il a de meil-
leur, ont le plus grand espoir en son avenir ; et avec un
guide ferme et avisé, et avec une aide telle que nous
sommes mieux placés que tout autre pays pour lui don-
ner, ses espérances d'un nouvel État ou de nouveaux
États arabes ont bien des chances de s'accomplir. »
De la France, pas un mot. On semble déjà, et un peu
prématurément, considérer qu'elle a disparu de l'Orient
ou qu'elle est sur le point d'en disparaître.
Le gouvernement français, est-il besoin de le dire,
n'admit jamais la caducité des Accords ; ils avaient éta-
bli un parallélisme entre les droits de la France en Syrie
et ceux de l'Angleterre en Mésopotamie, et l'opinion n'eût
pas admis chez nous que les seconds fussent confirmés
tandis que l'on escamotait les premiers. Quel nouveau
principe de droit ou simplement d'équité autorise l'un
des signataires d'un pacte à en confisquer tous les avan-
tages, à les élargir même, tout en traitant ce pacte comme
caduc à l'égard d'un autre signataire, sous prétexte qu'un
troisième est défaillant? L'Angleterre renonçait-elle à
74 LA FRANCE EN SYRIE
ranger sous son influence la zone neutre de l'Accord anglo-
russe de 1907, relatif à la Perse, et même à agir déjà comme
tutrice de la Perse entière? s'effaçait-elle en Mésopotamie?
Elle s'assurait au contraire, et bien au delà, tous es
bénéfices des Accords de 1916. Pouvait-elle prétendre
ceux-ci caducs en ce qui concerne la France, parce que
sa coopération militaire en Palestine avait été secondaire?
Suivant la Convention de septembre 1918, il était
« recommandé aux gouvernements français et britan-
nique de saisir la première occasion pour publier une
déclaration... relative à leur attitude envers les territoires
libérés de la domination turque ». Cette déclaration,
était-il dit, « devra faire ressortir qu'aucun de ces gouver-
nements n'a l'intention d'annexer une partie du territoire
arabe », mais que tous deux se conformeront aux stipu-
lations de l'acte de 1916.
Alors que leurs soldats pénétraient en Syrie, le 9 no-
vembre 1918, l'Angleterre et la France publièrent en
conséquence une déclaration commune :
Le but que la France et la Grande-Bretagne avaient en vue,
en poursuivant en Orient la guerre déchaînée par l'ambition alle-
mande, c'est l'affranchissement complet et définitif des peuples
si longtemps opprimés par les Turcs et l'établissement de gouver-
nements et d'administrations nationales, puisant leur autorité
dans l'initiative et le libre choix des populations indigènes... Dans
le but de rendre ces intentions effectives, la France et la Grande-
Bretagne se sont mises d'accord pour encourager et assister la
création de gouvernements et d'administrations nationales en
Syrie et en Mésopotamie... Loin de chercher à imposer des insti-
tutions déterminées aux populations de ces régions, leur seul
objet est d'assurer, par leur aide et par leur assistance eâîcace,
l'exercice normal de la souveraineté aux gouvernements et aux
administrations adoptées par ces régions par le libre consentement
des populations...
I
l'application des accords de 1916 75
Cette déclaration, quoi qu'en ait dit le Daily Tele-
graph (i) sous l'inspiration de M. Lloyd George, n'avait
rien d'incompatible avec l'exécution du Traité de 1916,
qu'elle ne faisait que confirmer ; mais elle embrouillait
comme à plaisir l'écheveau des affaires orientales. Elle
était malheureusement conçue en termes vagues, telle-
ment vagues que les espérances les plus folles en naquirent.
La diffusion des idées wilsoniennes s'était opérée en
Orient avec une foudroyante célérité. La liberté promise
aux peuples de disposer d'eux-mêmes fut accueillie par
les populations au pied de la lettre. Les indigènes, sim-
plistes, en escomptèrent l'application immédiate. L'heure
était propice aux agitateurs de toutes sortes de persuader
aux populations que leur éducation politique et adminis-
trative était assez achevée, pour que les collaborations
étrangères devinssent une contrainte superflue. La décla-
ration du 9 novembre 1918 venait encore confirmer ces
dires et enraciner les indigènes dans leurs illusions. Il eût
été cependant sage aux Alliés de définir les limites qu'ils
entendaient poser à l'application des principes wilsoniens.
La franchise et la prudence leur conseillaient de spécifier
pour quelles raisons le droit de disposer d'eux-mêmes
ne saurait être reconnu aux peuples mineurs de l'Orient,
et quel genre de tutelle on pensait leur appliquer dans
leur propre intérêt, comme dans celui de l'ordre général.
Aussi peut-on juger des déceptions, lorsque ces popu-
lations constatèrent par la suite qu'elles n'avaient fait
que passer du « joug turc », que beaucoup se prirent à
regretter, à un régime militaire plus ou moins rigide, plus
ou moins brutal, toujours maladroit, souvent même vexa-
toire, tel que celui qu'inaugura le gouvernement arabe.
Les promesses d'un régime libéral, que la déclaration de
novembre rendaient si séduisantes, s'évanouirent. Les
Anglais s'empressèrent d'appliquer à la Palestine un
(i) Daily Telegraph du ir septembre 1919.
76 LA FRANCE EN SYRIE
régime d'administration directe et nous dûmes, avec
toutefois plus de ménagements, faire de même en zone
Bleue.
IV
Le 22 octobre 1918, sir J.-L. Bols, major général, signait
les Instructions sur l' administration des Territoires Enne-
mis Occupés (i) qui réglementaient le fonctionnement
d'une « administration militaire provisoire «.
Aux zones prévues par l'Accord de 1916, on substituait
en Syrie trois zones nouvelles ; une zone Sud, englobant
à peu de chose près la Palestine (ancienne zone Brune),
sous une administration britannique ; une zone Nord,
comprenant approximativement la zone Bleue jusqu'à
Alexandrette, attribuée à l'administration française ; une
zone Est, s'étendant sur les provinces d'Alep et de Damas,
confiée à l'administration chérifienne.
Théoriquement, si l'on se reporte aux Instructions du
22 octobre, il ne devait être question ni d'administration
anglaise, ni d'administration française, ni d'administra-
tion chérifienne. Le commandant en chef considérait que
de telles dénominations tendraient à faire préjuger des
destinées futures des pays occupés, alors que ces desti-
nées ne devaient être réglées qu'au moment de la signa-
ture du traité de paix.
Chaque administrateur en chef, déclaré « directement
responsable vis-à-vis du commandant en chef pour toutes
les questions », devait se conformer aux lois militaires
anglaises, tout en respectant, autant que possible, « le
système turc de gouvernement » et l'organisation admi-
nistrative déjà existante. Il était tenu de pourvoir par
(i) Par abréviation T. E. O., en anglais O. E. T. A. {Occupùd Ennemy
Territory Administration.)
l'application des accords de 1916 77
ses propres moyens aux grands services publics : finances,
justice, police et gendarmerie, prisons, travaux publics,
agriculture, commerce et industrie, postes et télégraphes,
instruction publique, cultes, hygiène.
L'Instruction se terminait ainsi : « Les administrateurs
en chef et les gouverneurs militaires doivent bien se
pénétrer de l'idée que l'occupation militaire est temporaire
et provisoire, et ne peut en aucune façon préjuger du règle-
ment final qui sera établi à la Conférence de la paix. En
conséquence, il leur est formellement interdit d'entreprendre
auctine propagande politique. »
Les Instructions du 22 octobre visaient en apparence
à appliquer les Accords de 1916. Elles consacraient
en réalité la suprématie britannique, modifiaient d'au-
torité les frontières prévues par le Traité de 1916, et, con-
trairement à l'esprit comme à la lettre de celui-ci, impo-
saient à la France, Scins même la consulter, un mode déter-
miné d'administration pour sa propre zone.
Depuis 1860, les Libanais revendiquaient inlassable-
ment la fertile plaine de la Békaâ, dont ils tiraient leur
subsistance en céréales, et que les Turcs avaient rattachée
au vilayet de Damas. L'Accord de 1916 avait enfin fait
droit à ce vœu et rattaché à la zone Bleue les districts
de Baalbeck, de la Békaâ, de Hasbeya et Racheya, qui,
antérieurement à 1860, faisaient partie du Liban.
Les Instructions du 22 octobre affectaient de nouveau
ces territoires à la zone Est. L'état-major anglais justifia
d'abord sa décision par des motifs de commodité admi-
nistrative, pour ne pas amputer le vilayet de Damas des
arrondissements qui lui appartenaient sous le régime
turc. Mais en ce temps-là Nazareth, Caïffaet Saint-Jean-
d'Acre dépendaient du vilayet de Beyrouth, auquel les
Anglais ne manifestaient aucune velléité de les resti-
tuer (i). Pris dans un dilemme, l'état-major britannique
(i) Il en était de même pour le caza de Safed, à la limite de la Pales-
78 LA FRANCE EN SYRIE
prétexta les nécessités militaires ; argument sans réplique
dont il se couvrira désormais toutes les fois qu'il ne pourra
invoquer une raison valable à l'appui de ses décisions.
Les Arabes devaient occuper la Békaâ, et les districts
qui en dépendent, car l'apparition des troupes françaises
y eût, au dire des Anglais, provoqué des désordres.
Les Instructions Bols continuaient le travail d'éviction
morale de la France. Notre haut commissaire, M. Georges
Picot, ne se résigna pas au rôle purement honoraire où l'on
prétendait confiner le principal conseiller politique. Il sut
se créer une place qu'on ne lui faisait pas, et s'imposer.
La connaissance qu'il avait acquise de l'Orient avant la
guerre (i) le qualifiait spécialement pour réaliser l'œuvre
dont, aux négociations du Traité de 1916, il avait contribué
à jeter les fondements. Il s'y attacha avec persévérance,
prodigue de son activité, sans avoir égard ni aux fatigues
ni aux obstacles. Sa souplesse d'esprit le servit en maintes
circonstances délicates, atténuant dans ses rapports avec le
général en chef bien des froissements et des malentendus.
La mission du haut commissaire l'amenait à entretenir
des relations permanentes avec l'administration française,
le haut commandement britannique, les administrations
des zones voisines, l'état-major des T. F. L., la division
navale française, le Conseil Administratif du Liban, enfin
les chefs des divers groupements religieux et les nota-
bilités indigènes. Il était l'intermédiaire obligé du gou-
vernement français et de la plupart de ces organismes ;
tine. Ce district appartenait sous le régime turc au vilayet de Beyrouth.
Le Traité de 1916 l'avait inscrit dans la zone Bleue, les Instructions du
22 octobre le rattachèrent à la zone Si'd, à laquelle il n'a plus cessé
d'appartenir.
(i) M. Georges Picot avait occupé en 1913-1914 le poste de consul
général de France à Beyrouth.
à
l'application des accords de 1916 79
entre les uns et les autres il remplissait fréquemment le
rôle d'arbitre, et la clairvoyance de ses avis sut aplanir
maintes fois les difficultés et calmer des mécontentements
trop prompts.
Étant donnée l'organisation administrative imposée par
le commandement britannique, le haut commissariat ne
pouvait être qu'une agence purement politique, sans
attributions nettement définies ; ses différents bureaux
furent constitués dans ce sens, mais les collaborateurs
immédiats de M. Georges Picot eurent cependant à tout
moment à résoudre une foule de problèmes connexes (i).
La politique en Orient, en cette période surtout, pénétrait
en effet les questions qui lui semblaient les plus étran-
gères. La France avait d'autre part en Syrie des tradi-
tions morales qu'il ne fallait à aucun prix laisser périmer.
Aussi, parmi les premiers conseillers dont il s'entoura,
M. Georges Picot fit-il appel au docteur Calmette (2),
qu'il chargea des questions d'hygiène et de santé, et à
M. Chevalley (3), auquel il confia l'instruction publique.
La gestion du budget du haut commissariat fut remise
à M. de Montréal, inspecteur général des finances ;
M. Puech, conseiller à la Cour d'appel de Douai (4), fut
appelé peu après à la charge de conseiller judiciaire.
Afin d'être à même de remplir utilement ses fonctions
de conseiller politique pour la zone A, le haut commissaire
avait détaché un officier de liaison à Damas {5), et un
(i) Parmi les collaborateurs de M. Georges Picot, le plus intimement
associîs à sa politique, il convient de cittr, o'itre MM. Coulondre et
Laforcade, le capitaine Dame, qui se distingua à la tête du bureau poli-
tique par une action personnelle très efficace, le capitaine de Jouffroy,
les lieutenants Wiet et de Gontaut-Biron, l'officier interprète Fleury.
Pour les questions musulmanes, M. Georges Picot s'était attaché le
capitaine Massignon, l'orientaliste bien connu, titulaire d'une chaire de
sociologie musulmane au Collège de France.
(2) Professeur à la Faculté de médecine de Beyro ith.
(3) Professeur de droit à l'école Sultanieh du Caire.
(4) Précédemment substitut au tribunal de la Seine.
(5) Ce fut d'abord l'officier interprète Mercier, puis le colonel
8o LA FRANCE EN SYRIE
autre à Alep (i). Par suite de l'hostilité que le gouverne-
ment chérifien ne cessa de nous témoigner, le rôle officiel
de ces délégués fut tout de représentation, sans aucun
droit de s'immiscer dans les affaires. Le haut commissaire
eut pourtant en eux de précieux et dévoués informateurs ;
ils le renseignèrent sur l'état des esprits et les courants
d'opinions qui se créaient autour d'eux. Par leur action
personnelle, ils acquirent en outre une situation et une
autorité suffisantes pour éclipser souvent celles de leurs
camarades britanniques envers lesquels cependant le
gouvernement chérifien affectait une considération qu'il
refusait à nos représentants. Il eût été nécessaire égale-
ment que des officiers de liaison français fussent admis à
séjourner dans les centres importants de Homs et de
Hamah. Le général Allenby se refusa formellement à l'au-
toriser (2).
Enfin, en Palestine, où la France avait tant d'intérêts
à sauvegarder, un délégué du haut commissaire fut
toléré (3). Mais, exposé plus que nul autre aux suspicions
des autorités britanniques, il eut à en vaincre l'obstina-
tion et à en subir le mauvais vouloir. Tâche ingrate et
pénible dans une zone où nos Alliés étaient maîtres
absolus.
Si étrange que parût la chose, le haut commissariat
ne possédait aucune des attributions consulaires. Celles-ci,
l'état de guerre n'étant pas aboli, restèrent dévolues au
consulat général des Pays-Bas, auquel la garde des intérêts
Cousse. Ce dernier avait servi à la mission du Hedjaz sous les ordres du
colonel Brémond, qu'il remplaça en 191 8.
(i) Le capitaine Pichon. Le lieutenant Pilley lui succéda dans ce poste
après les massacres d'Alep, et fut lui-même remplacé par le lieutenant
Dejean, à la suite des incidents Mundjem bey.
(2) Le général Allenby l'avait proposé tout d'abord, mais à une
époque où le haut commissaire ne disposait de personne pour occu-
per ces postes. Plus tard, lorsque M. Georges Picot fut en mesure d'y
déléguer des officiers, le commandant en chef s'y opposa en termes
très nets.
(3) Le lieutenant Durieux, puis M. Rais, vers le milieu de igiq.
l'application des accords de 1916 81
français avait été remise pour la durée des hostilités (i).
La Convention de septembre n'amena pas dans les rap-
ports entre le général Allenby et le haut commissaire la
détente espérée. Elle précisait que le principal conseiller
politique serait obligatoirement consulté siu" toutes
mesures politiques prises en zone Bleue comme en zone A,
ou qu'il en serait tout au moins informé. Les choses ne
se passèrent presque jamais ainsi. Et dans les rares cir-
constances où le général Allenby recourut aux lumières de
M. Georges Picot, il semble qu'il se soit ensuite apphqué
à éluder de son mieux les conseils qui ne lui agréèrent
point. Tous les moyens furent bons à l'état-major bri-
tannique de restreindre le rôle du haut commissaire et
de lui rappeler sa dépendance vis-à-vis du commandant
en chef. Celui-ci exigeait, d'être avisé de tout, sans user
d'une réciprocité à laquelle cependant il était tenu.
Lorsque, le 13 janvier 1915, le général Allenby opéra son
entrée officielle à Beyrouth, la place assignée dans le
cortège à la voiture du haut commissaire venait seulement
en troisième. Ce manquem.ent aux convenances offensait
gravement le prestige de la France. M. Georges Picot
s'abstint de se joindre au défilé et se contenta de venir
isolément saluer le général en chef à la gare. Le général
Hamelin se vit désigner de même la sixième voiture
pour des raisons de discipline militaire, il lui fut impos-
sible de se joindre à la protestation muette du haut com-
missaire.
La tâche si lourde de M. Georges Picot eût été allégée
par la certitude de voir ses efforts approuvés à Paris et
secondés. H eut au contraire trop fréquemment l'impres-
sion d'être isolé ; le gouvernement de Paris répondait à
peine à ses demandes d'instructions précises. On le tenait
(i) Ce consulat avait à sa tête M. Hotz, avec lequel le haut commis-
saire de France entretint constamment les rapports les plus cordiaux.
Il faut rendre hommage au dévouement et à l'activité dont M. Hotz
fit preuve dans la protection des intérêts français.
6
82 LA FRANCE EN SYRIE
insuffisamment au courant des négociations et des trac-
tations qui se poursuivaient à la Conférence de la paix.
Pour ne citer qu'un exemple, M. Georges Picot ignora
pendant longtemps la cession de Mossoul à l'Angleterre,
pourtant décidée dès décembre 1918. Aussi fut-il à trois
reprises obligé de s'embarquer pour la France afin d'ap-
prendre sur place ce dont il eût dû être informé jour par
jour.
On a reproché à M. Georges Picot d'avoir parfois man-
qué d'initiative et de sang-froid et fait appel au gouver-
nement français de ses litiges avec le commandement
britannique, au lieu de régler amicalement les questions
épineuses avec le général Allenby. Celui-ci n'ignorait pas
l'intérêt modéré que portait le cabinet de Paris aux affaires
orientales, jugées secondaires ; aussi quand son principal
conseiller politiqvie lui adressait une réclamation ou une
protestation — et le fait se reproduisit fréquemment, tant
les abus de pouvoir des autorités britanniques ou chéri-
tiennes se multiplièrent, — la réponse ne variait guère : « Je
suis général en chef des troupes alliées et n'obéis qu'au
War-Office. Je ne connais ni mon gouvernement ni le
vôtre. ))
Le moyen, après cette fin de non-recevoir, de pour-
suivre la conversation sans en référer à Paris?
CHAPITRE V
LE RAVITAILLEMENT
ET LES ŒUVRES D'ASSISTANCE
I. La famine au Liban. — L'organisation du ravitaillement. —
Les pères Sarloutte et de Martimprëy. ■ — Mesures adminis-
tratives. — Le ravitaillement de Beyrouth. — Le père Rémy.
— Le frère Goutaudier au Liban. — II. L'hospitalisation des
orphelins. — Les ouvroirs. — Organisation des services sani-
taires dans le Liban et à Beyrouth. — III. Le rapatriement des
Arméniens. — Rôle de la division navale et de la base na-
vale. — Les abus.
Les nombreux témoignages d'attachement à la France,
dont l'histoire du Liban est remplie, lui avaient depuis
longtemps attiré le ressentiment des Germano- Turcs. La
mort de quelques otages de choix, l'abbé Hayek, les frères
Khazcn, Mgr Chebli, n'apaisa pas la rancune de nos
ennemis. Le peuple entier dut expier. On le condamna
au supplice le plus silencieux, le plus cruel aussi, celui
de la faim. « Je ne vous dépeindrai, a dit le docteur Alfred
Khoury, ni les scènes déchirantes, ni les souffrances
inouïes de ce peuple mourant de faim, ni le spectacle des
faméliques tombant, faute d'herbes, le long des chemins.
Je ne vous décrirai pas ces villages transformés en cime-
tières, où la mère, de ses mains, enterrait ses enfants.
Pendant plus d'un an, le nombre des décès et le dépeu-
plement f lurent tels dans certaines régions que les inhuma-
83
84 LA FRANCE EN SYRIE
lions devinrent impossibles. Le Liban n'était plus qu'un
vaste charnier (i). »
Les marins français qui débarquèrent le 7 octobre 1918
à Be5n:outh ont gardé le souvenir du spectacle horrible
qu'offrait la malheureuse ville. Partout, des spectres
demi-nus, décharnés, se traînant lamentablement. Les
plus forts se disputent comme des chiens des restes de
cuisine sur les tas d'ordures. Dans les rues, à tous les pas,
des moribonds râlent ; près d'eux, des cadavres. Une
charrette passera qui porte chaque jour son funèbre char-
gement à la fosse commune. On y enfouit jusqu'à cent
victimes par jour.
Témoin de ces horreurs, le médecin du vaisseau amiral,
le docteur Pierre, obtient aussitôt de son chef, l'amiral
Varney, les premiers sacs de grain, qu'il va distribuer lui-
même, sous la conduite du docteur Bezri, dans des bouges
infects, où des misérables agonisent à côté de leurs parents
morts.
La victoire de Naplouse a ouvert la Syrie aux Alliés.
Le capitaine Coulondre, encore à Jérusalem, charge aus-
sitôt le père Rém)^ alors sergent au D. F. P. S., de se
rendre en Egypte, et d'y acheter tout ce qu'il pourra se
procurer de vivres. Le père Rémy était, avant la guerre,
supérieur du couvent des capucins de Beyrouth et curé
de la paroisse latine. Nul mieux que lui n'organisera les
premiers secours. En quelques jours, il a rassemblé pour
I 250 000 francs de farine, de riz, de légumes secs, et ce
stock est, par ses soins, immédiatement embarqué et
dirigé sur Beyrouth. On soulagera ainsi la misère la plus
immédiate et la plus visible.
Mais on ne meurt pas seulement à Beyrouth, on meurt
dans toute la Montagne. La misère y est même encore
(i) L'Asie française de février 1922 a publié, dans ses documents
annexes, un exposé très complet de l'organisation du ravitaillement,
sous le titre « la l'aminé au Liban et l'assistance française aux Liba-
nais ».
LE RAVITAILLEMENT 85
plus atroce. Les malheureux Libanais n'ont pas, comme
les citadins, la ressource de la mendicité. Villages vides
d'habitants morts de faim et ensevehs sous les terrasses
écroulées de leurs maisons ; le long des routes, des sque-
lettes aux jambes énormes, qui se laissent mourir ; on a
dit qu'en certains endroits, comme à Tripoli, des mères
s'étaient nourries de leurs enfants morts.
Le capitaine Coulondre a dû s'attarder quelques jours
à Damas pour y discuter avec le commandant en chef la
question de l'occupation française. Il arrive à Beyrouth
vers le 15 octobre, et confie aussitôt le ravitaillement du
Liban au père de Martimprey, chancelier de la Faculté de
médecine de Beyrouth, et au père Sarloutte, supérieur du
collège des lazaristes d'Antoura. Tous deux, encore offi-
ciers de marine, sont détachés à cet effet par l'amiral
Varney au service du haut commissariat (i). Le choix
de ces deux religieux est particulièrement heureux ; d'une
trempe peu commune, ils connaissent à fond le pays, où
l'un et l'autre ont vécu de longues années ; levir énergie et
leurs facultés d'organisateurs sont en outre le gage de la
dihgence avec laquelle sera menée cette entreprise écra-
sante. Ils s'adjoignent un Libanais, M. Antoine Eddé,
qui, pendant la guerre, a servi la France en quahté d'offi-
cier de marine (2). Celui-ci accepte la tâche ingrate d'as-
surer l'arrivage des approvisionnements à Beyrouth, et de
les réexpédier sur les dépôts de la côte ou de la montagne.
Sans se laisser rebuter par les obstacles presque insur-
montables auxquels ils se heurteront quotidiennement,
ces trois hommes vont à eux seuls ravitailler une popu-
lation affamée de plus de 200 000 âmes, en un pays
(i) Le père Sarloutte et le père de Martimprey furent, pendant la
guerre, les plus précieux auxiliaires du commandant Trabaud à l'ile
Rouad, en qualité, le premier, d'aumônier de la Marine, le second de
commissaire-interprète.
{2) M. Antoine Eddé avait fait partie du petit état -major de Rouad
où il avait rendu les plus éminents services. Il est mort en 1920.
86 LA FRANCE EN SYRIE
dépourvu en fait de toute organisation administrative, où,
par conséquent, nul concours régulier ne peut les seconder.
On est au i8 octobre. Il faut se hâter ; chaque jour de
retard se traduit par de nouveaux morts que ramasse la
sinistre charrette. Les deux missionnaires se partagent
également la besogne ; chacun ravitaillera la région qui
lui est la plus familière, le père de Martimprey, le Liban
Sud, du Nahr-el-Kelb jusqu'à Saïda, le père Sarloutte,
le Liban Nord, du Nahr-el-Kelb au delà de Tripoli. En
une demi-journée, les plans sont établis et discutés, le
mode de distributions et les rations approuvés par le capi-
taine Coulondre. Celui-ci ouvre au service du ravitaille-
ment un crédit d'un million par mois, et contresigne le
projet d'achat de vivres en Egypte et aux Indes, établi
par les pères Sarloutte et de Martimprey. Il leur donne
pleins pouvoirs, d'accord avec le président du Conseil
Administratif du Liban, pour réquisitionner locaux et
moyens de transport. En dix jours, on a fait remplir, non
sans peine, par les caïmakams, mudirs et cheikhs, et sous
leur responsabilité, des feuilles de recensement en sept
colonnes : mourants de faim, nécessiteux, riches, orphe-
lins, morts, émigrés, ouvriers possibles ; on possède, de
cette façon, une documentation à peu près complète, où
peu de fraudes ont pu se glisser. Entre temps, des carnets
de distribution à tickets mensuels ont été imprimés et
des mesures confectionnées.
Dans les petits ports de la côte, on a installé des postes
militaires, composés d'un sergent et de deux hommes,
qui serviront d'entrepôts et de centres de distributions.
Ils se doubleront, pendant l'hiver, de nouveaux postes
établis à mi-flanc de la montagne, afin d'éviter aux Liba-
nais un trajet trop long à travers les neiges. Leur nombre
maximum atteindra quatorze (i).
(i) On avait installé ces postes aux emplacements les plus accessibles.
Plusieurs d'entre eux ne purent cependant être qu'irrégulièrement
LE RAVITAILLEMENT 87
Pour transporter les vivres dans une zone montagneuse
longue d'environ 150 kilomètres, large de 60, où le mau-
vais état des routes et des chemins rendit, à cette époque
de l'année, toute circulation à peu près impossible, les
organisateurs ne disposèrent que de moyens de fortune :
au début, quelques goélettes, pour le service côtier ; afin
de desservir ]:■< dépôts de l'intérieur, il fallut mendier
auprès des Anglais leurs chameaux et leurs camions. Pour-
tant il fut impossible d'atteindre beaucoup de villages
perdus dans la montagne, jusqu'à huit heures de marche
et plus. Leurs habitants vinrent au-devant du ravitail-
lement, quelque long que fût le trajet ; ils avaient faim,
et c'est tout dire.
L'aide britannique fut assez parcimonieuse. Non seu-
lement nos alliés se firent beaucoup prier lorsqu'il fallut
aviser aux moyens de transport, qu'eux seuls possédaient,
puisque les chemins de fer étaient entre leurs mains, mais
ils nous suscitèrent toutes sortes d'embarras pour le débar-
quement et l'emmagasinage des grains sur les quais de
Beyrouth. Les Anglais n'en cherchèrent pas moins à tirer
profit de leur concours dans cette œuvre purement d'hu-
manité. Comme leurs hommes conduisaient les chameaux
et les camions qu'ils nous prêtèrent, ils répandirent le
bruit que ces largesses provenaient de la générosité de
l'Angleterre et non de la France. Plusieurs fois même leurs
officiers prétendirent contrôler nos distributions.
Afin d'organiser le ravitaillement, les pères de Martim-
prey, Sarloutte et Rémy furent obligés d'établir un dénom-
brement très serré de ce qui restait d'habitants. Suivant
la statistique de la Croix- Rouge américaine, les décès
par la faim s'étaient élevés à 250 000. Les calculs rigou-
reusement établis par les religieux français accusèrent un
minimum de 180 000 morts et 210 000 survivants. Avant
approvisionnés, et notamment ceux de la montagne, à cause de l'état
détestable des routes et des chemins.
88 LA FRANCE EX SYRIE
1914, la population du Liban n'excédait pas 400 000 âmes,
d'après les données officielles. Toutefois, comme tout
recensement en Turquie précédait une levée d'hommes
ou d'impôts, le chiffre de la population n'était jamais
exactement apprécié. On peut donc se dire très près de
la vérité en évaluant à 200 000 les victimes de la fa-
mine (i).
Four organiser et transporter le ravitaillement on fit
des prodiges ; le i^r novembre, tout était prêt. Les 830 vil-
lages du Liban avaient reçu leurs carnets de vivres, dûment
visés et signés. 175 000 personnes purent venir toucher
leurs provisions d'un mois. Et sur les routes et les sen-
tiers du Liban se croisèrent des caravanes loqueteuses,
qui descendaient avec des sacs vides ou qui remontaient
vers leurs demeures chargées des dons de la France.
*
* *
Tandis que le hautcommissariat s'est plus spécialement
chargé du Liban, l'administration centrale, à peine cons-
tituée, s'occupe de Beyrouth. Dès le 20 octobre, le com-
mandant Doizelet, gouverneur militaire, confie au zèle
de ses officiers le ravitaillement de la ville. Et le 22, les
distributions commencent sous la direction du père Rémy.
Des télégrammes avaient demandé d'urgence au gou-
vernement français l'envoi de bateaux chargés de grain.
De son côté, la division navale du Levant rapportait le
blé, le riz et les farines achetés par le père Rémy et ras-
semblés par l'intendance du D. F. P. S. à la base de
Port-Saïd.
(i) « Batroun, écrit le docteur Joseph Ziadé, possédait 5 000 habi-
tants; à la fin de 1916, il n'en restait plus que 2 000. Maméma, qui
comptait 200 habitants, n'en avait plus que 6... Abdelli, autrefois de
2 000 âmes, n'en a plus que 150 ; à Rucha sur 160 habitants, i' en reste
30 ; Abrine, de 3 000 résidents, en compte encore 500 ; Douk, de 300,
en conserve seulement 7 ; les habitants de Nahr-el-Daheb ont dis-
paru... »
LE RAVITAILLEMENT 89
Cependant, en attendant les secours demandés en
France, et dont on ne pouvait escompter l'arrivée avant
un mois au moins (i), il fallait faire ce qu'on pouvait avec
les ressources locales et celles des régions voisines. Les
autorités françaises eurent alors la triste surprise de cons-
tater que la famine n'avait pas eu pour cause unique une
disette générale des denrées, mais aussi l'accaparement
de certains approvisionnements par des commerçants peu
scrupuleux qui ne craignaient pas de spéculer sur la misère
de leurs compatriotes. Aussi, dès le 14 octobre, avait-on
procédé à la réquisition générale des blés de la ville de
Beyrouth. On prononça l'interdiction de toute sortie, et
l'on soumit les entrées à la déclaration obligatoire. Des
mesures analogues furent édictées pour le Liban.
L'armée anglaise céda environ 450 tonnes de blé par
mois, et l'on put tirer quelques ressources des territoires
de la zone Ouest qui n'avaient pas été éprouvés par la
famine (2) ; on effectua de plus des achats dans la région
du Hauran, et plus tard en Cilicie ; enfin, à partir de
décembre 1918, arrivèrent les envois de France, dont la
reprise relativement prompte de la vie économique
permit d'ailleurs de se passer rapidement.
C'est le service du ravitaillement qui fut chargé de la
réalisation et de la réunion de tous ces approvisionnements,
ainsi que de leur répartition et de leur acheminement vers
leurs destinations respectives. Il fonctionna dès l'origine
sous la direction personnelle de l'administrateur en chef
et du secrétaire général, secondés, comme on le verra, par
les services de santé, de l'hygiène et de l'assistance publi-
que. Car il fallait, non seulement lutter contre la famine,
mais contre les maladies de tous genres et les épidémies
qui ravageaient les malheureuses populations tombées au
dernier degré de la misère physiologique.
(i) L'Edouard S kaki, premier bateau de vivres venant de France,
arriva à Beyrouth dans les premiers jours de décembre 1918.
(2) La région d'Alexandrette notamment.
90 LA FRANCE EN SYRIE
Le gouverneur militaire de Beyrouth fit établir des
cartes de ravitaillement individuelles, gratuites, demi-gra-
tuites, et payantes, qui donnaient droit aux denrées sui-
vantes : farine, riz, sucre, café, pommes de terre. Au
i^r décembre, les cartes gratuites furent supprimées, le
ravitaillement des indigents étant désormais assuré par
l'intermédiaire des établissements d'assistance réorga-
nisés ou nouvellement ouverts (hôpitaux, asiles, orphe-
linats, ouvroirs, soupes populaires). Les cartes devinrent
donc uniquement payantes, à tarif plein ou réduit, sui-
vant la situation des ayants-droit constatée par une
commission de contrôle, composée de notables de
Beyrouth choisis dans toutes les communautés. Le
nombre des cartes à prix réduit, encore de 53 000 en
décembre 1918, pouvait être ramené à 24 000 en jan-
vier 1919, pour tomber à zéro à la fin de l'hiver. La
ration journalière, de 360 grammes de farine fut réduite
dès le mois de janvier à 200 grammes de farine et 100
grammes de riz. Le ravitaillement gratuit ou à prix
réduit fut toujours réservé en principe aux infirmes,
malingres, vieillards, ainsi qu'aux femmes et enfants
incapables de travailler.
Le ravitaillement payant, assuré par cinquante maga-
sins répartis dans toute la ville de Be3aouth et les dépôts
établis dans le Liban, rendit les plus grands services à
la classe moyenne. En dehors de l'appoint qu'apportèrent
ces magasins à l'alimentation de la population à des prix
raisonnables, ils eurent l'avantage de maintenir les cours
du commerce dans les limites normales, d'obliger les
stocks des négociants à sortir, et d'empêcher ainsi tout
accaparement et toute spéculation sur les denrées de
première nécessité. D'ailleurs, une des premières mesures
prises, sitôt le marché quelque peu réapprovisionné, fut
la taxation de ces denrées : celle-ci modéra l'âpreté au
gain des marchands. Elle subit des révisions périodiques,
qui ramenèrent le blé, entre novembre et décembre 1918,
LE RAVITAILLEMENT QI
de 10 et II p. E. (i) le rotol (2 kg. 500) à 8 et 8,5, et la
farine de 11 et 12 P. E. à 9.
En février 1919, les interdictions de sortie purent être
levées, tant la situation économique s'était améliorée à
Beyrouth.
Dans les deux premiers mois de son existence, le ravi-
taillement civil avait réuni et distribué à Beyrouth et dans
tout le Liban près de 2 500 tonnes de blé, de farine et
denrées diverses, représentant l'alimentation journalière
d'environ 200 000 personnes.
Le ravitaillement était en plein fonctionnement, lorsque
M. Georges Picot revint de France. Celui-ci confirma toutes
les dispositions prises par son collaborateur, le capitaine
Coulondre, et pressa de tout son pouvoir les expéditions
de blé et de céréales ; si bien qu'en fin de décembre, deux
mois après les premiers secours, la mort par la faim ne
faisait plus de victimes. Les pères Sarloutte et de Mar-
timprey pouvaient venir annoncer au haut commissaire
que la famine était enrayée et lui faire part de la recon-
naissance populaire, dont, en tous lieux, ils recueillaient
les témoignages.
Pour venir en aide à ceux que leur faiblesse rendait
incapables de se traîner jusqu'aux dépôts de vivres et
de transporter des charges, le père Rémy multiplia dans
le Liban les soupes populaires confiées à des religieux ou
des religieuses. On y délivrait journellement à tout indi-
gent un pain de 300 grammes, et une portion chaude
de légumes secs, cuits et assaisonnés. Le père Rémy put
ainsi distribuer pendant l'hiver 1918-1919, 3 600 000 repas
et nourrir 25 000 personnes.
Les pères Sarloutte et de Martimprey s'étaient dépensés
sans compter à l'organisation du service du ravitaillement.
En février, le second fut appelé par M. Georges Picot à
réorganiser la Faculté de médecine, tandis que le pre-
(i) Abréviation courante pour piastre égyptienne.
g2 LA FRANCE EN SYRIE
mier, à bout de forces, se voyait obligé de regagner la
France. Les quelques semaines qui suivirent amenèrent
un certain relâchement dans les postes, car leur personnel
indigène,, livré à lui-même, céda vite aux habitudes de
nonchalance du pays. Le lieutenant Goutaudier (i) fut
alors chargé du service du ravitaillement ; son premier
soin fut de resserrer la discipline et de remplacer les chefs
de poste syriens (2) par des Français, mutations difficile-
ment obtenues de l'état-major français, en peine d'effec-
tifs. D'autre part, l'armée britannique restreignait son
concours : ses camions, plus difficiles à obtenir, laissèrent
plusieurs postes démunis. Il fallut déplacer ces postes, et
en supprimer d'autres.
A partir de juin, malgré la sécheresse qui avait un peu
compromis les cultures, les premières récoltes, dont les
semences avaient été fournies par le haut commissariat,
commençaient à soulager la population. Le lieutenant
Goutaudier s'appliqua donc à réduire progressivement les
rations. Tandis qu'aux premiers mois les quantités avaient
atteint 800 tonnes, elles tombèrent en mai à 650 tonnes,
pour être réduites en juin à 550, en juillet à 500, en août
à 400. Beaucoup de gens en effet possédaient des res-
sources suffisantes pour se passer désormais du ravitail-
lement gratuit. Des supercheries avaient été découvertes ;
certains morts mangeaient. D'autre part, il y avait beau-
coup de pauvres honteux ; les atteindre était dif&cile,
car la famine n'avait pas étoufïé les haines et les jalousies
entre voisins. Partout où les renseignements donnés par
les autorités se révélèrent inexacts, le lieutenant Gou-
taudier se montra inexorable. Le ravitaillement fut à peu
près supprimé pendant l'été 1919. Il ne subsista que par
(i) Le lieutenant Goutaudier était un frère mariste, appartenant avant
la guerre aux missions que cette congrégation possédait en Syrie. — Il se
distingua à la tête de la compagnie syrienne à la bataille de Tuil-Kéram.
(2) Le personnel des postes était fourni par la 20* et la 23^ compagnie
syrienne.
LE RAVITAILLEMENT 93
petites quantités pour les indigents notoires, et le ravi-
taillement ne fut plus assuré qu'aux lo ooo orphelins et
enfants abandonnés que l'on avait groupés dans les asiles
ou les orphelinats.
Le lieutenant Goutaudier termina le ravitaillement
gratuit vers la mi-juillet, laissant en certains endroits des
quantités suffisantes pour juillet et août. A ce moment-
là, tous les postes furent rappelés.
Le ravitaillement fut fait vraiment à la française, vite
et bien. Pendant six mois, plus de 150 000 personnes par-
ticipèrent aux largesses de la France, qui représentèrent
15 000 tonnes de denrées et une dépense d'une vingtaine
de millions. Les musulmans et les Druses eurent, dans
les secours, les mêmes droits que les chrétiens, catholiques
ou non ; la misère fut le seul titre pour obtenir le carnet
de vivres.
Par mesure de précaution, le service du ravitaillement
fut encore maintenu pendant les hivers 1919-1920 et
1920-1921 ; toutefois son rôle principal se réduisit alors
à servir de magasin central pour les établissements
d'assistance, et, par ses disponibilités, à lutter contre
la cherté de la vie en servant de régulateur au marché
local.
A l'œuvre considérable accomplie restent attachés les
noms du lieutenant Clinchant, puis du capitaine Ruffat,
chefs successifs du ravitaillement à l'administration cen-
trale, des commandants Doizelet et Séchet, gouverneur
de Beyrouth et administrateur du Liban, du lieutenant
Chignac, chef du bureau des affaires civiles, enfin de
deux Libanais, MM. Charles Corm et Alexandre Issa,
dont on ne saurait oublier le dévouement et l'intelligente
activité.
94 LA FRANCE EN SYRIE
II
Parallèlement à l'œuvre du ravitaillement se dévelop-
pait avec la même activité celle des services de santé,
de l'hygiène et de l'assistance publique, qui en était le
complément indispensable. Elle fut dirigée d'abord par
le médecin-major Chatinières (i), et continuée par le
docteur Calmette, secondé par le docteur Bonan pour la
ville de Beyrouth, et le docteur Bellama pour le Liban.
A son arrivée à Beyrouth, le capitaine Coulondre avait
fait recueillir en une seule journée, dans les rues de la
ville, I 500 enfants qui erraient, mourant de misère et
de faim. C'étaient pour la plupart des orphelins venus
de la montagne, dans l'espoir de trouver quelque nourri-
ture. On leur ouvrit à Tayouni, dans la banlieue de Bey-
routh, un vaste refuge, où les petits abandonnés, dont
le nombre croissait sans cesse, furent triés, nettoyés,
habillés, puis de là, dirigés sur les divers asiles aménagés
à la hâte dans d'anciennes usines, dans les maisons aban-
données et dans les couvents de la montagne. En peu de
jours, 10 000 enfants avaient été rassemblés. A peine
débarquées, les sœurs de Saint- Vincent-de-Paul en pri-
rent I 500 dans leurs deux orphelinats et dans leurs six
maisons du Liban, sommairement reconstituées ; les
sœurs de la Charité de Besançon en accueillirent mi mil-
lier dans leur orphelinat de Beyrouth et dans ceux qu'elles
fondèrent aussitôt à Aley, Baabdeth, Araya et Biskinta.
Plus de 2 000 autres orphelins trouvèrent un abri chez
les sœurs de Saint-Joseph de l'Apparition, dans leurs
(i) Le docteur Chatinières avait, au fur et à mesure de l'avance des
troupes alliées en Palestine, créé dans cette province des intîrmeries
et des dispensaires (iniirmerie de Deir-Sineid, dispensaires de Jérusa-
lem, de Bethléem, de Jaffa).
LE RAVITAILLEMENT 95
établissements de Beyrouth et de Saïda, chez les sœurs
du Bon-Pasteur à Hamana, les sœurs du Sacré-Cœur, à
Batroun, Ghazir et Damour, enfin auprès des moines
maronites à Bahersaf.
On munit les principaux asiles d'infirmeries où les
malades furent traités et les suspects mis en observation.
Cette œuvre dirigée surtout par le père Rémy, et à
laquelle le docteur Calmette donna également tous ses
soins, dépendait spécialement du haut commissariat ; elle
se prolongea bien après que la crise de la famine eût été
enrayée, et sauva ainsi la vie à une multitude de petits
vagabonds et d'abandonnés.
Pour fournir ces asiles du nécessaire, et leur procurer
les vêtements, les matelas et les couvertures, des ouvroirs
furent créés sous la direction et la surveillance de reli-
gieuses. Là, un millier de femmes, jeunes pour la plupart,
furent hébergées et sauvées de la débauche. Avec des
étoffes arrivées de France ou envoyées par de riches
Syriens d'Egypte, les ouvrières, devenues rapidement
adroites, confectionnèrent des vêtements et des pièces
de lingerie. Le rendement fut remarquable ; il atteignit
25 000 pièces pendant les quelques mois où ces ouvroirs
fonctionnèrent, car ils ne tardèrent pas à se vider, lorsque,
dans leurs foyers reconstitués, les femmes trouvèrent à
gagner honnêtement leur vie.
Dès les premiers jours de novembre 1918, les services
sanitaires et hôpitaux étaient pourvus du personnel qui
leur manquait. L'hôpital Saint-Georges, appartenant à la
communauté grecque-orthodoxe, fut réquisitionné et con-
verti en hôpital municipal de 200 lits. Un cours d'infir-
mières s'ouvrit à l'hôpital français. En décembre, un
hôpital de 100 lits, pour maladies contagieuses, était prêt
à fonctionner en cas d'épidémie, un hôpital de 150 lits
pour enfants en voie d'organisation, des dispensaires et
des soupes populaires intallés dans les différents 'quartiers
de la ville. En même temps on réorganisait les hôpitaux
96 LA FRANCE EN SYRIE
de Tripoli, qui se doublaient d'asiles et de dispensaires ;
des orphelinats et des établissements d'assistance s'ou-
vraient à Saïda, Tyr, Nébatyé, Djedeidé, Lattakieh et
Alexandrette.
Au Liban, où la situation était particulièrement cri-
tique, des médecins furent placés à la tête des cazas, avec
des médecins adjoints, chargés d'assurer le service médical
des villages éloignés. Des groupes sanitaires mobiles par-
coururent la haute région, particulièrement déshéritée
et appauvrie : des hôpitaux furent organisés à Baabda,
Beiteddine, Zahlé, Batroun, Amchit, Zgorta et Djounieh.
Toute cette organisation recevait peu à peu son plein
développement : en décembre 1918, le personnel médical,
infirmier et administratif des services sanitaires fit l'objet
d'une réorganisation complète ; on réglementa et on con-
trôla l'exercice de la médecine.
Dès la levée du blocus, les services quarantenaires,
également réorganisés, purent fonctionner. Un peu plus
tard, fut créée une commission d'hygiène et de salubrité
publiques. Enfin, le service de santé entreprit et pour-
suivit avec succès la lutte contre le paludisme et la
peste.
Aussi était-il permis de conclure, dès les premières
semaines de l'occupation, que l'état sanitaire était bon,
et que tout danger d'épidémie paraissait écarté. Pour com-
prendre toute l'importance de cette observation, que con-
firmèrent les événements, il faut se souvenir que les
épidémies avaient été la règle les années précédentes
(typhus exanthématique, grippe, etc.). Lors de notre
arrivée, la misère, la malpropreté, les haillons envahis
de vermine dont étaient à peine vêtus ces malheureux,
tout pouvait faire redouter une nouvelle et grave épi-
démie de typhus. Mais les secours largement accordés aux
populations, le ravitaillement assuré partout furent la
meilleure coopération aux efforts médicaux. L'un des
principaux moyens de défense fut l'hospitalisation immé-
LE RAVITAILLEMENT 97
diate des enfants qui erraient par les rues. Beaucoup,
atteints du béribéri ou du typhus, semaient la contagion,
qui se répandait dans toute la ville avec une terrifiante
rapidité.
Ajoutons enfin à cette organisation importante les tra-
vaux qui furent immédiatement entrepris pour l'assai-
nissement des villes (construction d'égouts, incinération
des ordures ménagères, etc.). De son côté, le service vété-
rinaire surveillait et enrayait les épizooties, organisait
des abattoirs, instituait l'inspection sanitaire des viandes,
réglementait l'abatage du bétail et soiunettait les foires
et les marchés à la surveillance des vétérinaires.
III
Aux massacres, aux exécutions et à la famine, les Turcs
avaient, pendant la guerre, ajouté les déportations. Un
certain nombre de Syriens, connus pour leurs sympathies
envers la France ou le nationalisme arabe, furent exilés
en Anatolie, où beaucoup périrent misérablement ; parmi
eux se trouvait le vaillant archevêque maronite de Bey-
routh, Mgr Chébli. Cependant, c'est principalement sur les
Arméniens que les Turcs pratiquèrent en grand le système
des déportations. Ils en parquèrent des milliers en Syrie
dans des camps de concentration, où les Alliés les trou-
vèrent dans le plus complet dénuement. A ces malheu-
reux également la France allait aussitôt venir en aide.
Dès la libération de la Syrie, un Comité de l' Union natio-
nale arménienne s'était fondé à Beyrouth. Le haut com-
missaire s'entendit avec lui pour organiser avec toute la
célérité possible le retour des exilés dans lear patrie.
M. Georges Picot nourrissait en effet le projet de consti-
tuer, dans une Cilicie protégée par la France, un « foyer »
pour les Arméniens déportés. Ces derniers vécurent, en
7
g8 LA FRANCE EN SYRIE
attendant , dans des camps répartis entre Damas et Hamah.
La pénurie de nos moyens ne permit pas en effet d'exé-
cuter ce rapatriement aussi promptement que nous le
souhaitions. On ne pouvait songer à l'opérer par Alep et
Adana : le matériel des chemins de fer syriens était presque
totalement hors d'usage, et le peu que l'on en pouvait
encore utiliser servait exclusivement aux transports mili-
taires de l'armée britannique.
Il fallut recourir encore à la division navale du Levant.
Elle était déjà surchargée. Outre le blocus qu'elle avait
mission d'assurer, elle procédait alors à la recherche des
mines, et effectuait le transport du ravitaillement entre
Port-Saïd et Beyrouth. Elle put néanmoins débarquer
environ 250 personnes par semaine à Mersine et à Alexan-
drette. On ne saurait, à ce propos, ménager les éloges aux
équipages de notre force navale qui acceptèrent avec
bonne humeur et générosité ce surcroît de travail et
de fatigues. Loin de leur témoigner de la gratitude, leurs
passagers, remplis d'exigences, se plaignirent trop sou-
vent de n'être pas traités avec les égards que méritait
leur infortune.
La base navale de Beyrouth eut sa large part dans
l'effort à fournir. .11 serait injuste de l'oublier. Le com-
mandant Duchemin, qui la dirigeai' , sut, malgré l'exiguïté
de son personnel, mener à bien cette tâche supplémen-
taire. L'organisation des embarquements lui incombait,
ainsi que le contrôle minutieux de l'identité des rapa-
triés et de leurs bagages. Ces précautions n'étaient pas
superflues. L'Union nationale arménienne, du concours
de laquelle nous n'eûmes guère à nous féliciter, trafi-
quait en effet sans vergogne, des laissez-passer qu'elle
vendait aux Sjn-iens et à des Juifs. Quant aux émigrants,
ils cherchaient, malgré l'interdiction formelle, à faire
passer, parmi les bagages strictement personnels unique-
ment autorisés, des caisses de tabac, des bidons d'alcool,
des étoffes et des ballots de marchandises. Les fraudes
LE RAVITAILLEMENT 99
atteignirent même de telles proportions que la base navale
se vit obligée, pour les faire cesser, de menacer de sus-
pendre les embarquements. Les délégués de l'Union armé-
nienne dans les camps de réfugiés abusèrent pareillement
de leur situation. Chargés de déterminer les tours de
départ, ils les fixèrent arbitrairement, au plus offrant.
Le rapatriement des Arméniens par Be5n:outh porta sur
plus de 8 000 personnes. Il fut presque en totalité accom-
pli par nous sur des vaisseaux français. Depuis le petit
chalutier jusqu'au croiseur, tous les bâtiments de la divi-
sion navale participèrent tour à tour à cette besogne
onéreuse et ingrate. Les Anglais ne fii-ent que deux trans-
ports d'émigrants, de Caïffa à . Mersine. Ils choisirent
d'ailleurs de préférence les Arméniens protestants, pour
servir d'avant-garde aux missions protestantes qui se
proposaient de se rendre en Cilicie.
Plusieurs milliers de déportés arméniens se trouvaient
également aux alentours d'Alep. Le colonel Clouscard,
chargé de les rapatrier, les dirigea siu: la Cilicie par voie
ferrée. Cet officier subvenait à leur entretien jusqu'au
moment de leur départ. Il assurait même très largement
le concours financier de la France aux orphelinats de
Marach et d'Aïntab, que géraient les Américains et les
Anglais.
Arrivés en Cilicie, les Arméniens, réunis en groupements
dans de nombreux villages, furent provisoirement abrités
dans des baraques en briques de terre sèche, édifiées à
la hâte. Pour leur fournir de l'occupation, le colonel
Brémond, administrateur en chef, organisa des ouvroirs et
des ateliers ; des écoles reçurent les enfants. Enfin, pour
loger les orphelins, dont le nombre dépassa lo ooo, des
orphelinats s'ouvrirent dans tous les centres impor-
tants (i).
(i) A Adana, Sis, Hadjine, Deurtyol, Osmanié, Harounyé, Tarsous
et Mersine.
100 LA FRANCE EN SYRIE
L'énorme besogne, dont ce chapitre ne peut donner
qu'un aperçu trop succinct, fut, on l'a vu, l'œuvre d'un
nombre extrêmement restreint d'organisateurs et d'exécu-
tants. Plus que tout ce que nous fîmes en Syrie pendant
cette année de régime provisoire, elle impose l'admiration
et la fierté. Il ne s'agissait pas là d'ambitions politiques,
ni même de justes revendications à réaliser, mais de pré-
server des vies humaines et de sauver une race de l'extinc-
tion. C'était bien là un geste désintéressé conforme aux
généreuses traditions de la France.
CHAPITRE VI
LA RÉORGANISATION ADMINISTRATIVE,
JUDICIAIRE ET FINANCIÈRE
I. L'administration française des T. E. O. Ouest. — Situation
délicate vis-à-vis des autorités militaires britanniques. — Les
circonscriptions administratives de la zone Ouest. — Les admi-
nistrateurs français. — Mesures libérales. — Pénurie de per-
sonnel et de matériel de l'administration française. — II. Les
réformes judiciaires. — La question des loyers. — III. La réor-
ganisation financière. — Le bouleversement monétaire. —
Le budget.
Dès sa création, l'administration française de la zone
côtière se trouva en présence du plus délicat des problèmes
qui, chaque jour résolu, allait se poser de nouveau chaque
jour. Les instructions de l'état-major anglais, données le
plus souvent en dehors du principal conseiller politique,
contredirent parfois les directives de ce dernier. Elles con-
trarièrent fréquemment aussi les souhaits des habitants,
aux yeux desquels les Français portèrent d'abord la res-
ponsabilité de m_esures dont ils n'étaient qu'à regret les
exécutants. La perspicacité des indigènes ne tarda pas
néanmoins à percer à jour la tutelle imposée à notre admi-
nistration ; les Syriens en conclurent à la véracité de la lé-
gende d'une France épuisée ; ils l'avaient connue jadis pré-
pondérante en leur pays ; elle s'y tenait maintenant dans
l'ombre de l'Angleterre et comme à solde. L'une n'y ga-
gnait pas en sympathies, mais l'autre y perdait en prestige.
Le colonel de Piépape présida à la mise en train de
102 LA FRANCE EN SYRIE
l'administration française. Dans le courant de décembre
1918, il dut rentrer en France, et transmit ses pouvoirs
à son secrétaire général, le sous-intendant militaire Copin.
Cet officier eut l'habileté méritoire de faire œuvre émi-
nemment française sans contrevenir aux instructions du
G. H. O. Celui-ci, loin de nous simplifier la tâche, ne
nous épargna aucune des innombrables difficultés inhé-
rentes' à l'organisation improvisée d'un pays ; il nous en
suscita même de superflues et compliqua les situations
les plus simples. Ses interventions constantes et ses tra-
casseries entravèrent, sous couleur de la contrôler, l'action
des fonctionnaires français chargés de réparer le désarroi
causé par la famine et les ruines de la guerre. La situation
de nos administrateurs militaires de la première période
(1918-1919) fut ainsi singulièrement épineuse. Malgré le
régime de roccupation mixte et leur subordination au
commandement suprême britannique, pouvaient-ils ou-
blier qu'ils étaient, en Syrie, les fourriers de la France?
Les territoires qui, au moment de l'entrée des troupes
alliées en Syrie, avaient été remis à l'administration fran-
çaise, sous le nom primitif de zone Nord, comprenaient
les circonscriptions administratives ottomanes suivantes :
1° Vilayet de Beyrouth (i) — moins les sandjaks de
Naplouse et Saint- Jean-d' Acre, qui firent partie de la zone
Sud (Palestine), placée sous l'administration anglaise (2).
(i) On sait que l'empire ottoman est partagé en vilayets, vastes pro-
vinces à la tête desquelles sont placés des valis (gouverneurs géné-
raux) ; le vilayet se subdivise en sandjaks, équivalant à nos départe-
ments ; les sandjaks en cazas (arrondissements) ; les cazas en mudiriehs
(cantons) ; les mudiriehs en villages. Les sandjaks, cazas et mudiriehs
sont administrés respectivement par des mutessarifs (préfets), cat-
makams (sous-préfets) et mudirs (chefs de canton). Ensuite viennent
les moukhtars ou chefs de viilage, les localités importantes ayant seules
une municipalité constituée.
(2) Conformément au Traité de 1916.
LA REORGANISATION ADMINISTRATIVE J03
20 Province autonome du Liban.
3° Cazas d^\lexandrette, Antioche, Harim, Beylan et
Djisr-es-Shogur, détachés du vilayet d'Alep. Les quatre
premiers furent groupés sous le nom de sandjak autonome
d'Alexandrette, celui de Djisr-es-Shogur fut ratt;iché au
sandjak de Lattakieh (vilayet de Beyrouth).
40 Cazas de Hasbeya, Racheya et Baalbeck (plaine de
la Békaâ), détachés du vilayet de Damas. Toutefois, le
général commandant en chef spécifia, peu de jours après,
dans les Instructions du 22 octobre, que ces cazas reste-
raient f/ovisoir entent administrés par les gouvernements
arabes (i). Pendant toute la durée du régime d'adminis-
tration militaire, la zone Nord ne subit aucune modifi-
cation nouvelle. Dès le début, le sandjak de Beyrouth avait
été scindé en ville de Beyrouth, avec un gouverneur auto-
nome relevant directement du vilayet, et sandjak de
Saïda. Puisque Beyrouth restait exclue du Liban, son
importance et sa situation spéciale d'enclave dans les
territoires libanais justifiaient cette division.
Lorsqu'en janvier 1919, une administration particu-
lière française fut donnée à la Cilicie, cette province prit
le nom de zone Nord, tandis que la zone côtière s'appela
désormais zone Ouest (2).
(i) En fait cette situation dura jusqu'en juillet 1920, au moment où
le général Go'.:raud marcha sur Damas. Les autorités français >s n'eurent
donc, pendant la période qui nous occupe, aucune action sur ces dis-
tricts. Ceux-ci relevèrent uniquement de l'aMtorité chérifienne.
(2) Voici la composition détaillée de la zone Ouest :
I. — Vilayet de Beyrovth.
Ville de Beyrouth.
Sandjak de Sa da (cazos de Saida, Tyr, Mcrdjayoun).
Sandjak de Tripoli (cazas de Tripoli, Safita, Hosn-el-Akrad, Akkar).
Sandjak de Lattakieh (cazas de Lattakieh, Djiblé, Banias, Sahioua,
Djisr-es-Shogur) .
IL — Province du Liban.
Cazas de El-Koura, Batroun, Kesrouan, Zahlé, Metn, ElChouf,
Djezzin, Mudirieh autonome de Deir el-Kamar.
IIL — Sandjak autonome d'Alexandrette.
Cazas d'Alexandrette, Antioche, Harim et Beylan.
104 LA FRANCE EN SYRIE
Le régime institué par les instructions du G. H. Q.
britannique fut, en principe, celui de l'occupation militaire
en pays ennemi, suivant les règles de la loi militaire
anglaise (i). A la base se trouvait, dans toute la mesure
compatible avec 1 sécurité de l'armée d'occupation, le
respect et le maintien de l'administration locale établie (2) ;
dès l'origine, d'ailleurs, de très larges tempéraments
furent apportés à la loi de l'occupation, en raison du carac-
tère « non hostile » — disaient les instructioriS officielles
anglaises — des populations syrienne et libanaise. Seul, le
Tem'îoire, propriété de l'empire ottoman jusqu'à la rati-
fication des traités à intervenir, conserva la qualification
d' « ennemi », la seule correspondant à la condition Juri-
dique du moment : les habitants furent considérés comme
délivrés du joug d'un État représentant l'ennemi com-
mun pour eux et pour les Alliés.
*
* *
Le régime militaire interdisait de confier aucune fonc-
tion à des civils, les indigènes exceptés. Des officiers fran-
çais composèrent donc les cadres de l'administration cen-
trale, qui se substitua, pour l'ensemble de la zone Ouest,
au pouvoir central et aux divers ministères de Constan-
tinople, avec lesquels tous liens étaient rompus. Nos
officiers prirent de même la place des valis et des mutes-
sarifs. La plupart de ces hauts fonctionnaires avaient
disparu avant l'arrivée des Alliés. Il fut d'ailleurs décidé
qu'aucun Turc ne serait maintenu dans l'administra-
(i) <c Lois et vigueurs en usage en temps de guerre >\ chap. xiv, sec-
tion 8 de la loi militaire britannique.
(2) « So far as reasonably possible and having regard to military
interests and to the interests of the country, you will préserve the forms
of governinent, respect the rights of the inhabitants and inaiutain in
force the laws as they exist at the time o: the occupation. » (Lettre de
service délivrée par le général commandant en chef à l'administrateur
en chef.)
LA RÉORGANISATION ADMINISTRATIVE 105
tion ; des mesures furent immédiatement prises pour faci-
liter à ceux qui restaient encore les moyens de sortir de
Syrie. Il était, d'autre part, à peu près impossible de
les remplacer par des Syriens présentant des garanties
suffisantes à la fois de compétence et d'intégrité. Cela
forçait à restreindre l'autonomie qu'en principe nous
désirions appliquer aux populations, et à soumettre l'en-
semble de la zone, vilayets et sandjaks, à un régim.e d'ad-
ministration directe.
L'administrateur en chef s'entoura de collaborateurs,
qui se partagèrent les bureaux correspondant aux diffé-
rents services techniques (i). A la tête du vilayet de Bey-
routh et de la province du Liban furent nommés deux
administrateurs; des gouverneurs militaires, assistés de
quelques officiers adjoints, furent chargés des sandjaks.
Ces fonctionnaires occupèrent respectivement les postes
du vali, du gouverneur général et des mutessarifs révo-
qués ou défaillants.
Chaque caza fut doté d'un sous- gouverneur militaire.
Mais partout où la chose parut sans inconvénients, les
sous-gouverneurs ne firent pas d'administration directe :
les caïmakams étaient en effet souvent d'origine syrienne ;
ceux que leurs capacités et leur moralité permirent de con-
server furent maintenus ; on combla même les vacances
(i) A l'administration centrale, les serviœs furent répartis en huit
bureaux techniques relevant d'un secrétariat général ;
Finances, P. T. T., douanes.
Agriculture, ravitaillement, eaux et forêts.
Travaux publics.
Santé, hygiène, assistance publique.
Justice.
Commerc* et industrie.
Gendarmerie et police.
Instruction publique.
Le secrétariat général se composait lui-même d'un bureau des affaires
civiles, traitant toutes les questions d'administration générale et des
services communs du personne!, matériei, comptabilité et archives.
Enfin, l'administrateur en chef avait sous ses ordres directs, outre
le secrétariat général, un cabinet militaire et un secrétariat particulier.
I06 LA FRANCE EN SYRIE
par des indigènes, toutes les fois que la population locale
put fournir des candidats acceptables. Aussi, les sous-gou-
verneurs furent-ils seulement, pour la plupart, les délégués
de la Puissance alors occupante, plus tard mandataire.
Ils servirent d'intermédiaires entre les représentants supé-
rieurs de l'administration française et les fonctionnaires
syriens, et communiquèrent à ceux-ci toutes les direc-
tives nécessaires ; ils assurèrent la liaison entre les diffé-
rents services, centralisant les renseignements qui en
émanaient, constatant les résultats et coordonnant les
efforts (i). C'était déjà la conception même du régime du
mandat.
Il n'est pas superflu d'insister sur cette remajque ; elle
répond aux reproches d'administration directe qu'à la
légère on adressa souvent aux administrateurs de cette
époque. L'administration directe ne fut en réalité mise
en pratique que là où l'état de choses nous y obligea.
Dès l'origine, le système du simple contrôle avait été
institué à l'échelon du caza ; au mois de juillet 1919, l'ad-
ministrateur en chef, d'accord avec le haut commissaire,
M. Georges Picot, proposa au G. H. Q. britannique de
l'étendre au sandjak ; cette innovation, approuvée en
septembre, reçut, deux mois après, sa première appli-
cation dans le sandjak de Lattakieh. La même observa-
tion s'applique également aux assemblées locales élues
ou nommées (Conseil Administratif du Liban, conseils
généraux et municipaux), qui furent maintenues partout
où leur fonctionnement parut possible. Leur jeu régulier
tempéra l'application de la loi militaire. Leurs préro-
gatives légales furent toujours respectées, et leurs vœux
pris en considération, dans toute la mesure permise par
les circonstances, notamment en matière budgétaire.
Ainsi, les budgets particuliers de l'exercice 1919 furent
(i) Arrêté d'organisation de l'adininislrateur en chef en date du
14 octobre 1918.
LA RÉORGANISATION ADMINISTRATIVE lOJ
soumis à l'examen et à la discussion du conseil général
du vilayet de Beyrouth (i) et du Conseil Administratif
du Liban.
L'administrateur en chef adressait, le 13 décembre
1918, la circulaire suivante aux administrateurs et gou-
verne lurs :
Le mode d'alimentation en numéraire des services de l'admi-
nistration des T. E. O., au moyen d'avances faites par le service
de la trésorerie militaire anglaise, n'enlève rien aux attributions
des assemblées locales en matière budgétaire, notamment en ce
qui concerne l'approbation des demandes de crédit auxquelles ces
sommes sont destinées à pourvoir.
Il convient donc :
1° Pour toutes les dépenses déjà engagées ou les crédits
accordés, vu l'urgence, sur simple décision de l'administrateur en
chef, de soumettre ces crédits à la ratification des assemblées
compétentes ;
2° Pour les dépenses à venir, de les soumettre toujours, au
préalable, à l'acceptation des mêmes assemblées ; mention de leur
approbation devra être portée sur les projets de budgets ou
demandes spéciales de crédits soumis à ma décision {2).
Les membres de ces assemblées et les populations
apprécièrent d'autant plus ce geste libéral des autorités
françaises que rien de semblable ne fut fait dans la zone
Sud par les autorités britanniques (3).
Tenue en lisières par le haut commandement britan-
nique, notre administration souffrait en outre d'une
extrême pénurie de personnel et de matériel. Son organi-
(i) Arrêté n° 189, du 24 février 1919, fixant la nouvelle composition
du conseil général du vi ayet de Beyrouth, en raison du rattachement
des sandjaks de Na.'iouse et Saint-Jean-d'Acre à la zone Sud.
(2) Circulaire n° 96.
(3) Le Conseil général du vilayet de Beyrouth se réunit du 8 février
au 4 mars pour voter le budget. Il en résulta une augmentation très
visible de la confiance publique à notre égard.
lo8 LA FRANCE EN SYRIË
sation fut, au début, très embryonnaire. Il était difficile
de prélever sur un corps aussi réduit que le D. F. P. S.,
sans désorganiser les troupes et services militaires chargés
d'assurer l'occupation du pays, les officiers nécessaires et
suffisants, en nombre et en qualité, pour faire face à la
lourde tâche qui allait incomber à l'administration.
Et pourtant, au début de l'occupation, il avait fallu
a la hâte créer de toutes pièces un véritable gouvernement
et tous les services qui en dépendent. On choisit parmi
les officiers du D. F. P. S. ceux que leurs fonctions mili-
taires préparaient plus ou moins à ces emplois nouveaux.
Le poste de secrétaire général fut ainsi confié au chef du
service de l'intendance ; les bureaux des finances et des
P. T. T., de la santé, de la gendarmerie, furent occupés
par les chefs des services militaires correspondants du
D. F. P. S. ; mais pour les autres, on dut faire appel à des
officiers de complément dont les antécédents ou la pro-
fession civile avaient quelque rapport — parfois loin-
tain — avec les emplois à pourvoir. Ces officiers, mus par
un dévouement auquel il faut rendre hommage (i), prirent
(i) C'est une œuvre de justice de donner ici les noms des officiers qui,
dès l'arrivée des troupes françaises en Syrie {16-24 octobre 1918), furent
immédiatement chargés des principales fonctions administratives. Ce
sont réellement les fondateurs de l'organisation française en SjTie :
Administrateur en chef : colonel de Piépape, remplacé par le sous-
intendant Copin.
Secrétaire général : sous-intendant Copin, puis lieutenant -colonel
Niéger.
Administrateur du vilayet de BoîTOuth : commandant Capdejelle,
puis commandant Deluol.
Gouverneur militaire de la ville de Beyrouth : commandant Doizelet.
Gouverneur militaire du sandjak de Saïda : capitaine Feijerl, puis
commanda4jt Charpenti-r.
Gouverneur militaire du sandjak de Tripoli : commandant Dupuis.
Gouverneur militaire du sandjak de Lattakieh : lieutenant de la Roche,
puis commandant Minault.
Administrateur de la province du Liban : capitaine Beuscher, puis
commandant Séchet.
Gouverneur militaire du sandjak autonome d'Alcxandrette : capitaine
Mathiot, puis commandant Malinjoud.
LA REORGANISATION ADMINISTRATIVE lOQ
leur besogne à cœur et remédièrent en partie par leur
conscience et leur labeur aux lacunes professionnelles.
Ces qualités permirent d'obtenir des résultats remarquables
en comparaison des difficultés de tous genres que pré-
sentait la situation, et auxquelles s'ajouta une crise à
peu près permanente d'effectifs et d'instabilité.
Et cependant, nos officiers se tirèrent très honorable-
ment de bien des cas embarrassants. En général même,
leurs initiatives furent fécondes ; il y eut peu d'erreurs ou
de maladresses parmi les nombreuses réformes accomplies
avec l'unique souci du bien-être des populations et de la
reconstitution du pays. Dans la suite, timidement le gou-
vernement français introduisit en S3'rie presque un à un
d'autres officiers pour compléter les cadres de l'adminis-
tration. Mais on s'abstint d'ordinaire de se préoccuper
de leur compétence. Il fallait des spécialistes ; l'adminis-
tration et l'organisation d'un pays ne s'inventent point.
Police, travaux publics, commerce, douanes, adminis-
tration civile et politique veulent des hommes déjà
rompus aux affaires de ce genre. C'est parmi eux que le
gouvernement eût été bien inspiré de rechercher les
tuteurs appelés à diriger les autorités indigènes.
Nos administrateurs demeurèrent toujours en nombre
insuffisant. Leur chiffre resta notablement inférieur à
celui que l'on avait jugé rigoureusement indispensable.
Au mois d'août 1919, dans les services administratifs des
zones Nord et Ouest, il manquait encore 45 officiers. Le
faible effectif des T. F. L. nous empêchait de tenir gar-
nison dans beaucoup de villes où les Anglais eux-mêmes
nous offraient de les relever ; nous n'eûmes pas même la
possibilité d'y installer des gouverneurs.
Après une période d'augmentation progressive, le total
des officiers employés à l'adminitration de la zone Ouest
s'éleva à une quarantaine. Or le minimum jugé indispen-
sable avait été calculé à 64, chiffre modeste si l'on consi-
dère que, dans la zone Sud, les Anglais en employaient
IIO LA FRANCE EN SYRIE
à peu près le double pour un territoire beaucoup moins
vaste et moins peuplé. Dans la zone Ouest, ce nombre
de quarante ne put être dépassé pendant la période qui
nous" occupe (i) ; il venait à peine d'être atteint pour la
première fois lorsque la démobilisation nous enleva les
officiers de complément, au moment où ils commençaient
à être bien au courant de leur service. Les difficultés de
la relève ne permirent souvent de les remplacer qu'à
longue échéance, en multipliant les mutations.
Si l'on remarque que les derniers officiers démobilisés
quittèrent la Syrie en septembre 1919, on voit que l'admi-
nistration primitive resta pendant toute la durée de son
existence en mal d'organisation. Cela ne l'avait pas
empêchée de "se mettre résolument à l'œuvre, et de prouver
les facultés régénératrices du génie français : <> C'est un
symbole de la merveilleuse adaptation de notre esprit à
tout ce qui exige de l'initiative, du clair bon sens, et
de l'élan spontané. Ces officiers, d'origines diverses, tous
formés au dur creuset de la guerre, qui avaient remué
les tranchées de notre sol, pour le défendre contre l'en-
nemi, apportaient dans ce pays rien que leur bonne
volonté, et l'amour de leur patrie pour l'y faire aimer.
Ils n'avaient point toutes les compétences, mais ils avaient
mis tout leur courage à bien faire, à faire oublier à ce
peuple opprimé les dures époques de la servitude et de
la famine, à l'aider à reconstruire sa maison. Sans moyens
matériels, ou si précaires, au milieu des difficultés de
toutes sortes, entourés d'adversaires peu scrupuleux,
voire même d'amis mal intentionnés, ces officiers n'ont
pas failli à leur tâche. C'est là vraiment la leçon française :
elle est à méditer parce qu'elle est encourageante (2). »
(i) En 1919-1920, sous le régime de l'occupation purement française,
le personnel de la zone Ouest atteignit une centaine d'ofl&ciers et fonc-
tionnaires civils.
(2) Discours prononcé par M. Chignac au banquet de dissolution de
la zone Ouest (31 août 1920).
LA RÉORGANISATION ADMINISTRATIVE III
Aussi bien, un vaste champ d'action leur était -il ouvert :
un pays ruiné, Beyrouth et le Liban ravagés par la
famine et les épidémies, une situation financière lamen-
table, une administration locale le plus souvent inca-
pable ou corrompue, habituée depuis trop longtemps au
régime du « bakchich », une justice vénale, plus de trans-
actions commerciales, l'industrie et l'agriculture para-
lysées, tous les services publics désorganisés, un réseau
de voies de communication mis à mal par quatre ans de
guerre ; telle était la situation dont le rétablissement s'of-
frait à leur activité.
La pauvreté de notre matériel allait de pair avec la
pénurie de personnel. Dans un pays aux communications
difficiles, aux routes rares et mal entretenues, nos offi-
ciers, obHgés à de perpétuels déplacements, manquaient
de moyens de locomotion. Beaucoup n'avaient pas de
chevaux. En juin 1919 seulement, le port de Beyrouth
débarquait le premier échelon des automobiles demandées
d'urgence à Paris en octobre 1918 ! Jusque-là on se con-
tenta des quelques voitures usagées qu'avaient bien voulu
nous céder les Anglais, et l'on pouvait ainsi rencontrer
le gouverneur du Liban, l'un des principaux fonctionnaires
français, effectuant ses tournées sur une camionnette
Ford; le haut commissaire lui-même circulait dans une
Ford cahotante et ferraillante, et croisait, confortable-
ment installés en d'imposantes voitures, des officiers
anglais pourvus d'emplois subal^-ernes. Les nôtres mai-
chaient à pied parmi la fou|e. En Orient, où les signes de
richesse ont une influence directe sur l'opinion, ce qui
paraît ailleurs futile ou luxe superflu acquiert de l'im-
portance.
Nous manquions pareillement de camions ; le petit
nombre qu'en possédaient les T. F. L. suffisait à peine
à leurs besoins. A tout propos, il nous fallut solliciter les
112 LA FRANCE EN SYRIE
troupes britanniques de nous prêter les leurs. S'agissait-il
de transporter le long de la côte du ravitaillement ou des
troupes, c'était encore aux Anglais que nous devions
quémander des bateaux. S'ils nous avaient refusé les
moyens de transport, nous eussions été paralysés.
Les Français de Syrie s'efforcèrent de leur mieux à
dissimuler la pénurie au sein de laquelle ils se débattaient.
Combien de fois durent-ils pallier aux moyens inexistants
par des expédients indignes du nom glorieux de la France !
La finesse et le coup d'œil des indigènes ne furent pas
dupes, A qui la faute, si les Syriens, malgré leur très sin-
cère attachement pour notre pays, se prirent à douter
de sa puissance? Rien de visible ne démentait les alléga-
tions tendancieuses qui nous diminuaient, et, comme il
faut vivre, qu'en Orient, plus que partout ailleurs, les
réalités priment les sentiments, beaucoup s'interrogeaient
là-bas pour savoir si nous étions toujours la Grande Nation
à l'abri de laquelle il fait bon se grouper.
La France oubliait trop de donner à ses représentants
l'aspect prestigieux de vainqueurs. Et il est profondément
attristant que dans cet Orient à l'imagination vive, mais
au sens pratique encore plus développé, l'héroïsme de
nos soldats, la noblesse de notre cause, le triomphe de
nos armes soient demeurés méconnus au bénéfice prin-
cipal de nos alliés.
On a reproché au gouvernement français l'insuffisance
des moyens financiers qu'il fournit à ses agents. Loin
d'imiter la prodigahté du gouvernement britannique, la
Commission des finances de la Chambre avait accordé en
janvier 1919 seize millions pour la zone côtière, autant
pour la Ciiicie, et dix-huit millions pour les services du
haut commissariat. Si l'on fait entrer en ligne de compte
les dépenses du ravitaillement et l'urgence de tout réor-
ganiser, afin de permettre à la France de faire figure
honorable en Orient, ce budget ne permettait certes pas
une politique de magnificence. C'était bien un peu le
LA RÉORGANISATION ADMINISTRATIVE II3
« festin d'Harpagon » dont on a parlé, auquel nos agents
en Orient étaient invités. Sans doute eût-il été plus pro-
fitable à l'influence française d'allouer à nos services
administratifs les subsides considérables dont on verra
l'émir Faïçal faire contre nous un si mauvais usage.
Les obstacles auxquels se heurta notre administration
du fait de la pénurie extrême de personnel français se
doublèrent de ceux qu'elle rencontra auprès du personnel
indigène des administrations locales. Il apparut bien
vite en effet que le corps des fonctionnaires légué par les
Turcs aux vainqueurs ne constituait en général qu'un
instrument fort imparfait. On procéda donc à une révi-
sion des cadres, le plus souvent pléthoriques, et des trai-
tements, parfois dérisoires, mais que leurs titulaires
savaient augmenter, en un mot, à une épuration générale.
Tous ceux que leurs capacités ou leur moralité ne ren-
daient pas dignes du poste qu'ils occupaient furent éli-
minés ; une réglementation minutieuse détermina les
conditions des nominations, des mutations, des révoca-
tions, et les entoura de toutes les garanties nécessaires,
tant pour l'administration que pour les intéressés. On
s'efforça de répandre dans tous les services les méthodes
françaises de travail, avec tout ce qu'elles comportent
de conscience et de probité administrative, et ce ne fut
pas la partie la moins difficile de la tâche.
Une réforme analogue fut poursuivie dans la magis-
trature, où elle s'imposait davantage encore.
Aux premiers temps de l'occupation, en dehors des
juridictions religieuses particuhères que l'on respecta, la
justice militaire fut seule à fonctionner, Elle subsista
114 LA FRANCE EN SYRIE
d'ailleurs sur tout le territoire tant que dura le comman-
dement suprême britannique. Un tribunal militaire per-
manent siégeait à cet effet à Beyrouth.
Cependant on décida tout de suite de rétablir une jus-
tice locale, compétente pour les affaires qui ne présen-
taient pas un caractère d'exception.
La répartition des services administratifs entre des
officiers qui, pour la plupart, n'étaient en rien préparés
à leur nouvelle mission, s'était heurtée à de nombreuses
difficultés. Le choix d'un chef pour les services judiciaires
ne fut pas le moins délicat ; il fallait en effet trouver, dans
le corps des officiers, un homme qui possédât les connais-
sances juridiques indispensables. L'administration fran-
çaise fut, à cet égard, heureusement servie par la présence
du lieutenant Maze ; ce dernier, docteur en droit et
avocat, était par conséquent très qualifié pour jeter les
bases des réformes les plus urgentes. Dès les premiers
jours, il mit sur pied un plan de réorganisation de la jus-
tice, et fut en la matière le très utile conseil de l'adminis-
trateur en chef.
Le lieutenant Maze se préoccupa tout d'abord de rem-
placer les magistrats turcs, dont la fuite ou la destitution
laissait vacants presque tous les postes élevés. Ce pre-
mier recrutement, patiemment opéré, porta sur le bar-
reau local et quelques S5n-iens récemment rentrés. On
ne pouvait, en effet, guère compter sur les magistrats
indigènes que nous léguait le régime précédent. En géné-
ral, confinés dans des fonctions inférieures, ils présentaient
d'insuffisantes garanties de science et de moralité pour
en occuper de plus hautes. En même temps, la situa-
tion matérielle des magistrats fut l'objet d'améliorations
notables, ce qui leur permit l'indépendance.
On rectifia la hiérarchie ; les juges de première instance
et d'appel étaient élus par la population dans des condi-
tions de régularité tout à fait douteuses ; ils furent sup-
primés'et remplacés par des fonctionnaires de carrière,
LA RÉORGANISATION ADMINISTRATIVE 11$
plus stables et surtout plus compétents. La réouverture
de la Faculté de droit, dès le 8 novembre 1918, permit
de hâter la formation à la fois de magistrats et avo-
cats nouveaux.
Une amnistie pour les faits antérieurs à l'occupation
fut accordée à un gi-and nombre de détenus dont l'in-
culpation pai'ut mal fondée. De cette mesure d'indulgence
bénéficièrent également les condamnés déjà aux deux
tiers de leur peine ou atteints de maladies incurables.
Un comité de contrôle de la justice, provisoirement
créé, proposa les sanctions qu'il estima nécessaires, tran-
cha les conflits de juridictions, examina les titres des
candidats, étudia toutes les réformes propres à améliorer
le fonctionnement des tribunaux. Ce comité se composa
de l'officier chef du service et de quatre membres indi-
gènes. Lorsque après la première période boiteuse on put
revenir au cours normal des affaires, ce comité fut sup-
primé.
Après la réorganisation des tribunaux, la première
réforme importante devait être la création d'un barreau
et la réglementation de la profession d'avocat. La ques-
tion fut étudiée de très près par le lieutenant Maze, et
mise au point par le conseiller judiciaire, M. Puech, arrivé
à Beyrouth en janvier 1919. Un texte détermina les con-
ditions d'exercice de la profession pour les avocats actuels
et à venir ; il institua un conseil de l'ordre et un conseil
de discipline, et nomma un bâtonnier. L'administration
crut préférable, au moins pour la première année, de
désigner elle-même le chef de l'ordre ; mais, par la suite,
des dispositions complémentaires permirent aux avocats
d'élire les membres du conseil de l'ordre et le bâtonnier.
La séparation des territoires occupés d'avec l'empire
ottoman empêchait radicalement la transmission des
pourvois en cassation à la Cour de Constantinople. On se
vit donc obligé, par un arrêté du 17 juin 1919, de cons-
tituer à Beyrouth un tribunal supérieur faisant fonctions
Il6 LA FRANCE EN SYRIE
de Cour de cassation. Ce tribunal comprenait un président,
un vice-président et cinq conseillers d'une part, un pro-
cureur général et un avocat général de l'autre. Sa com-
pétence s'étendait au civil et au criminel ; U siégeait en
outre comme chambre de discipline. A ce tribunal fut
adjointe une Chambre musulmane appelée à stafuer sur
toutes les décisions, susceptibles de pourvois, rendues par '
les tribunaux religieux musulmans, et sur celles qui,
jadis, pour être exécutoires, devaient être approuvées ou
visées par le Cheikh-ul-islam.
Malgré les difficultés extrêmes que présente une telle
question en pays musulman, on tenta la création d'un
casier judiciaire central. S'inspirant de la méthode adoptée
en France pour les étrangers, dont l'état civil ne peut
être absolument établi, la direction des services judiciaires
reprit le système institué par la loi ottomane du 25 avril
1333 ; cette loi, excellente dans son principe, comme la
plupart des textes ottomans, n'était jamais entrée en
application ; elle fut simplifiée et mise au point. Il fau-
dra cependant plusieurs années encore pour constituer
un caisier judiciaire complet ; ce sera seulement après de
longs efforts qu'il sera possible d'avoir la certitude que
toutes les condamnations prononcées en Syrie seront
portées sur le casier judiciaire, et communiquées, sur leur
demande, aux diverses juridictions. En elle-même, la
tentative était un pas très sérieux vers le progrès ; elle fut
perfectionnée par la suite.
La question des loyers fut une des graves préoccupa-
tions de l'administration. Le renchérissement de la vie
et des matériaux interdisait presque absolument toute
construction ; la population de Beyrouth avait en outre
ensiblement augmenté ; la crise des logements atteignait
donc, là aussi, un état aigu. Les locataires éprouvés par
LA RÉORGANISATION ADMINISTRATIVE II7
la guerre ne payaient pas ; les propriétaires majoraient
d'une manière inacceptable le prix de leurs locations. Une
loi ottomane, loi de guerre du 8 avril 1334, avait édicté
des dispositions très sages, limitant à 50 pour cent l'aug-
mentation des loyers servant à l'habitation ; ces mesures
devaient avoir leur effet jusqu'à une date de six mois
après la fin des hostilités. L'administration reprit ce texte
à son compte ; le commentant et le développant, elle en
fit un arrêté de base qui produisit pour la population des
effets heureux.
Cette loi ne frappait primitivement que les locaux à
usage d'habitation ; le 9 septembre 1919, l'administra-
tion dut réglementer également l'augmentation du prix de
location à autres usages. Les contribuables étaient en
effet victimes par contre-coup de l'augmentation des frais
généraux imputés aux commerçants. Une commission
détermina la proportion dont les propriétaires eurent le
droit d'augmenter leurs baux.
Le moratorium devait enfin retenir toute l'attention
de la direction des services judiciaires. Tout au début de
l'occupation, le 26 novembre 1918, l'administration de
la zone Ouest avait institué le moratorium pour toutes
les créances exigibles. Cette mesure, dont on pourrait
discuter l'opportunité, parut nécessaire par suite de la
transformation de la monnaie légale. Le papier turc avait
subi une dépréciation considérable : la livre turque, d'une
valeur au pair de 22,85, était tombée à 2,28. Le cours
forcé donné à la monnaie égyptienne bouleversa tous les
paiements ; les créanciers ne consentaient à recevoir leur
dû qu'en L. E. au cours fixé par l'administration (87 pias-
tres et demie par L. T.) ; les débiteurs, qui avaient reçu
pour la plupart du papier ottoman déprécié, se refusaient
à régler en papier égyptien.
L'administration commit, à ce moment, l'erreur de ne
pas tenir compte de ce fait que le moratorium ottoman
avait pris fin en décembre 1917, c'est-à-dire onze mois
Il8 LA FRANCE Ex\ SYRIE
plus tôt ; clic aurait dû, scrable-t-il, se borner à inviter
les intéressés à régler entre eux leurs dettes et leius
créances, conformément aux lois précédemment en
vigueur, avec la monnaie antérieure pour base. En pre-
nant cet arrêté moratoire, elle crut pouvoir réglementer
d'une manière satisfaisante cette question si aiguë : l'expé-
rience démontra qu'elle ne fit que la compliquer. Il faut
toutefois se souvenir qu'à ce moment le change était à
peu près au pair, tandis que, par la suite, la dépréciation
du franc et la majoration correspondante de la livre vin-
rent augmenter les difficultés dans des proportions alors
insoupçonnées.
Des études approfondies furent activement poussées à
ce sujet à la fin de 1918 par la direction des finances et
celle des services judiciaires ; elles aboutirent en mars
1919 à plusieurs projets transactionnels. Enfin, un projet
sérieusement étudié fut soumis à une commission ins-
tituée par l'administration ; la solution, établie d'après
les textes ottomans, d'ailleurs sur ce point identiques
aux textes français, était sur le point d'être adoptée. La
Banque ottomane, que lésaient les décisions à l'examen,
intervint alors auprès du ministère des Affaires étrangères,
et ce dernier donna l'ordre au haut commissariat de pro-
longer le moratorium. On reprit le problème sur de nou-
velles bases, mais l'époque qui nous intéresse se termina
sans que la question fût résolue.
Entre le 22 octobre 1918, date à laquelle l'adminis-
tration française fut instituée, et le 21 novembre 1919,
date de l'arrivée du général Gouraud, le conseiller judi-
ciaire et ses collaborateurs accomplirent une tâche d'au-
tant plus ardue qu'entreprise au milieu d'embarras de
toute espèce, ehe se poursuivit malgré les interventions
constantes et souvent abusives des autorités anglaises ; ces
dernières s'immisçaient à tout propos dans les opérations
judiciakes, soi-disant pour protéger des individus plus ou
I, A REORGANISATION ADMINISTRATIVE II9
moins rocommandables contre les persécutions des auto-
rités françaises. Par ailleui-s, les entraves politiques inhé-
rentes à la situation ne permettaient pas, quelle que fût
la bonne volonté des agents français, limités dans leurs
pouvoirs, de prendre toutes les mesures qui leur parais-
saient opportunes. Toutefois, l'effort accompli fut appré-
ciable, et prépara dans une large mesure le travail ulté-
rieiu".
Mais le plus difficile fut d'inculquer à la masse l'idée
qu'il y avait quelque chose de changé, et que ce change-
ment devait être considéré comme un bienfait parce qu'il
représentait un acheminement nécessaire vers une mora-
lité supérieure.
« L'impression générale qui se dégage, dit un rapport
de l'administratiour en chef, est que la population, trop
longtemps soumise au régime de l'arbitraire et du bon
plaisir, du favoritisme résultant de la corruption d'une
administration et d'une magistrature toujours prêtes à
toutes les compromissions, n'a pas encore saisi le sens
réel de l'équité et la haute portée sociale du rôle morali-
sateur de la justice : nombreuses sont encore les démarches
et les sollicitations des justiciables ou de leurs mandataires
auprès des magistrats ou des autorités supériem^er, qui
démontrent la survivance des idées anciennes, et l'opi-
nion chez un grand nombre que la justice ne doit être
strictement et rigoureusement appliquée qu'en ce qui
concerne les autres. On peut être certain qu'en y tenant
la main, on fera pénétrer peu à peu, dans l'esprit de la
population la notion de l'égalité de tous sans distinction
devant la justice impartiale : mais l'expérience montre
néanmoins que cette conception suppose une évolution
nécessaire qui ne peut être l'œuvre d'un jour (i). »
A la réorganisation de la justice correspondait celle de
(i) Rapport measuel de l'administrateur en chef en d .te du 13 jan-
vier 1919.
120 LA FRANCE EN SYRIE
la police urbaine et rurale. La pacification du pays néces-
sitait une police assez nombreuse et assez solide pour
assurer à elle seule le maintien de l'ordre, sans le concours
d'aucun élément militaire étranger.
L'administration française reprit en main les gendar-
meries libanaise et syrienne et le personnel de la police
des villes. Elle en opéra l'épuration non sans de très grandes
difficultés. L'élimination des mauvais éléments obligea à
réduire notablement les effectifs, sans que, de longtemps
encore, la qualité du personnel maintenu pût suppléer à
la quantité. Pour y remédier dans le plus bref délai pos-
sible, et obtenir un recrutement de confiance, des écoles
de gendarmerie furent ouvertes à Beyrouth et Baabda
(Liban).
III
La création ou la réorganisation de tous les services,
l'exécution de toutes les mesures dont l'ensemble cons-
titue le gouvernement d'un pays, se trouvaient, comme
toute entreprise, fonction du facteur financier.
Nos administrateurs trouvèrent les finances de la zone
Ouest dans un état lamentable, qu'allait encore aggraver
une révolution monétaire. Le paj'eur principal Gastam-
bide (i) et le payeur adjoint Milliand, qui en furent char-
gés, s'attachèrent à les restaurer, et y réussirent en moins
d'une année.
La question monétaire s'était posée en Syrie dès l'oc-
cupation du pays par les armées alliées. La zone Bleue
devait, aux termes du Traité de 1916, être placée sous une
administration française. L'on était donc induit à croire
(i) Mobilisé comme payeur principal aux armées, M. Gastambide était
conseiller référendaire à la Cour des comptes. Il débarqua à Beyrouth
le i<" décembre 1918. Jusqu'alors M. Milliand avait seul, en des circons-
tances particulièrement difficiles, dirigé les finances de la zone française.
LA RÉORGANISATION ADMINISTRATIVE 121
que, dans le cas probable où la monnaie turque serait
déclarée sans valeur légale (i), la devise française devien-
drait la monnaie officielle.
En prévision de cette éventualité, le haut commissa-
riat invita le « Trésor et Postes « du D. F. P. S. à se
munir, dès le mois de septembre, de la somme, en argent
français, nécessaire aux premiers besoins. Un télégramme
au ministère des Finances (2) demanda cinq millions,
et posa la question de principe. Le ministère des Finances
donna un avis défavorable. Il estimait l'envoi en Syrie
d'un stock important de billets français de nature à
augmenter une inflation fiduciaire dangereuse pour le
crédit de la France.
En même temps, dans des conférences préliminaires,
auxquelles prirent part des experts financiers anglais,
l'introduction du billet français avait été envisagée.
Mais cette proposition fut rejetée par le G. H. O. ; celui-
ci décréta le cours forcé de la seule monnaie égyptienne ;
le papier turc, précédemment en usage, perdit son cours
légal. Le haut commissariat ne put que s'incliner.
La décision du G. H. Q. avait entraîné un fléchissement
très accentué de notre change. Pour le relever, le haut
commissariat, d'accord avec le délégué financier anglais,
proposa à l'état-major britannique de fixer officiellement
au pair le change entre la livre sterling et le billet fran-
çais. Le général en chef refusa cette combinaison. Et
cependant, à ce moment-là même, le général Allenby
sanctionnait l'admission au pair des billets anglais par
le Trésor de l'armée britannique, où les paiements
s'effectuaient en monnaie égyptienne. Des arrangements
étaient intervenus à cet égard entre la Banque d'Angle-
(i) C'était d'ailleurs contrevenir au droit international dont le haut
commandement britannique se montrait en d'autres occasions sévère-
ment respectueux. En pays occupé, l'armée occupante est tenue de
laisser en circulation la monnaie en cours.
(2) En date du 2 octobre 1918.
122 LA FRANCE EN' SYRIE
terre et certaines banques égyptiennes ; ces dernières
avaient pris l'engagement de recevoir au pair les billets
anglais présentés par le Trésor de l'armée britannique.
Toutes ces raisons expliquent la brusque et considé-
rable dépréciation de la monnaie française par rapport
aux devises anglaise et égyptienne pendant les premiers
temps de l'occupation (i). Toutefois, dès le mois de
décembre 1918, le cours de notre monnaie se releva sen-
siblement ; un équilibre s'établit entre les trois devises,
lorsque le haut commissariat se résolut à accepter au
pair le billet français en paiement des denrées achetées
dans les dépôts de vivres du ravitaillement. Cependant
nos alliés n'en recueillaient pas moins l'influence et le
prestige qui s'attachent à une monnaie en circulation.
La substitution de la monnaie égyptienne à la monnaie
turque ne se fit pas sans difficultés ; il fallut arrêtés sur
arrêtés, avec peines d'amende et de prison, pour arriver
à imposer à la population la livre égyptienne papier pour
sa valem- nominale de 166 P. T. (2) or (ou la livre turque
or pour 87 P. E. 75). La spéculation et l'agiotage, si en
honneur chez les Orientaux, purent se donner libre cours
sur la nouvelle monnaie (3). Tout le papier turc qui se
trouvait dans les caisses publiques fut im.mobilisé : et
les choses se passèrent par conséquent comm.e si ces
caisses étaient vides. Est-il besoin d'ajouter qu'en l'état
(i) La dépréciation du billet français fut au début maintes fois l'occa-
sion de désordres et même de rixes. Une dispute à ce sujet entre bouti-
quiers musulmans et légionnaires arméniens devint le prétexte des
troubles qui éclatèrent à Beyrouth en novembre 1918.
(2) P. T., P. E., L. T., L. E. — Abréviations courantes pour piastres
turques, piastres égyptiennes, livres turques, livres l'gyptiennes.
(3) L'adoption de la monnaie égyptienne devait être plus tard pour
la France la source d'embarras sérieux, qu'aggrava encore la baisse
ultérieure du franc. Quand on créa la monnaie syrienne liée au franc,
les prx qui s'établirent tinrent compte do la perte au change par rap-
port à la ivre égyptienne ; ce'.le-ci cessant d'être l'étalon monétaire
resta en fait, et d'une façon occulte, l'étalon des valeurs; ce fut là une
cause importante de la persistance de la vie chère en S>Tie.
LA RÉORGAN'ISATION ADMINISTRATIVK I23
de perturbation d'où le pays n'était pas encore sorti,
iJ ne fallait guère songer à un rendement sérieux des
impôts ; les recettes des trois premiers mois de l'occupa-
tion furent presque nulles ; dans le vilayet de Beyrouth,
il rentra 4 846 L. E., soit, au pair, environ 126 000 francs !
Au Liban, à peu près rien.
L'exercice financier ottoman se terminait le 28 février ;
l'ancien budget turc de 1918 continua donc en principe
à être exécuté pendant les premiers mois de l'occupation ;
cependant, les circonstances obligèrent d'y apporter
quelques profondes modifications. Durant cette période,
la situation financière fut franchement mauvaise ; en
face de besoins considérables, les recettes s'avéraient
presque inexistantes. Il fallut recourir au système des
avances de fonds. Les premières furent faites pai" le haut
commissariat ; mais à la suite d'mie entente intervenue
entre Paris et Londres, c'est à la Trésorerie de l'armée
britamùque que cette charge incomba désormais. Tou-
tefois, le haut commissariat continua à allouer, sur le
chapitre de son budget partictilier Subventions aux bud-
gets locaux, les sommes nécessaires aux dépenses d'une
portée politique : ravitaillement du Liban, indemnités
aux administrateurs, etc.
En regard de l'œuvre esquissée précédemment, dont
une grande partie fut accomplie pendant les premiers
mois, il est intéressant d'indiquer le montant des sommes
consacrées à son exécution : elles ne dépassèrent pas un
million et demi par mois. C'est donc sur la base d'un
budget annuel de 18 millions seulement que l'adminis-
tration, tant qu'elle ne put escompter que des rentrées
locales insuffisantes, procéda à sa réorganisation com-
plète et assura le relèvement du paj's au sortir d'mie crise
effroyable. L'exemple vaut d'être souligné.
124 LA FRANCE EN SYRIE
Désormais l'année linar.cière, pour la zone Ouc-st tout
au moins, devait concorder avec l'année du calendrier.
L'administration s'attacha donc à préparer, pour la fin
de l'exercice turc expirant fin février, un budget rationnel
applicable aux dix derniers mois de l'année 1919. Pour
plus de clarté, et surtout pour respecter les autonomies
locales, trois budgets distincts furent établis : vilayct de
Beyrouth, Liban, sandjak d'Alexandrette. Chacun d'eux
comprit la totalité des recettes et des dépenses, tant de
l'ancien budget général voté à Constantinople que du
budget particulier de la circonscription à laquelle il se
rapportait. Le budget du vilayet de Beyrouth et celui du
Liban furent, conformément à la loi, préalablement
soumis au vote, le premier du conseil général du vilayet-,
le second du Conseil Administratif.
Pour le vilayet de Beyrouth, les recettes de l'exercice
1919 furent évaluées approximativement à 411 305 L. E.
et les dépenses arrêtées à 653 752 L. E. L'équilibre bud-
gétaire devait être assuré par une subvention de la Tré-
sorerie britannique de 242 447 L. E. Les dépenses furent
celles de l'ancien budget, augmentées des crédits impor-
tants nécessités par les conséquences de la guerre. Ces
crédits portèrent principalement sur les travaux publics
et l'assistance.
Les recettes prévues comportaient, sauf exception, le
maintien de tous les impôts et de toutes les taxes résul-
tant des lois de l'empire ottoman, c'est-à-dire l'impôt
foncier (wirgho), l'impôt personnel et des patentes
(temetiu), les revenus du cadastre (enregistrement), l'im-
pôt sur les troupeaux, les dîmes, les droits de douane,
les recettes postales, les retenues sur les traitements des
fonctionnaires pour les retraites. La Dette publique otto-
mane continuait toutefois à percevoir pour son compte
les revenus qui lui avaient été assignés par la loi (droits
de timbre, droits de sel, dîmes avec affectation spéciale,
3 pour cent sur les recettes douanières).
LA RÉORGANISATION ADMINISTRATIVE 125
L'évaluation des recettes présentait, pour une première
année, de grandes difficultés. Elle fut faite avec une
extrême prudence, avec le désir de se tenir dans l'esti-
mation au-dessous de la réalité et d'éviter les mécomptes.
D'une façon générale, on prit comme base la moyenne
des trois années précédentes, à laquelle on fit subir une
diminution générale de lo à 20 pour cent, suivant les
cas. Pour certaines catégories de produits — les douanes
par exemple — cette règle ne put être appliquée ; les
recettes douanières a\'ant été, pendant les années de
guerre, réduites à néant par le blocus économique des
.\lliés ne purent servir à l'établissement de prévisions
budgétaires. On prit le quart de la moyenne des années
igi2 et 1913, afin de tenir compte de l'aléa de la reprise
du commerce pendant l'année 1919. On ne manqua pas de
prévoir aussi que, dans le cours de l'année, le Liban et
la zone Est pourraient réclamer une partie des recettes
douanières. L'administration des douanes fut toutefois
longtemps gênée par l'étroitesse des locaux où l'avaient
confinée les services de l'armée britannique, qui occu-
paient la majeure partie de ses bâtiments. Elle manquait
aussi de techniciens, et dut s'en tenir aux procédés
surannés du régime turc.
Les impôts furent recouvrés conformément aux règles
et traditions en vigueur sous l'empire ottoman. Poiu^ la
perception des dîmes, qui depuis quelques années était
effectuée en régie, il fallut revenir à l'ancien système de
l'affermage, malgré ses graves inconvénients. L'adminis-
tration militaire en effet manquait de personnel pour
exercer un contrôle sur les agents dîmiers ; cependant,
afin d'éviter les exactions des fermiers, la surveillance
de l'affermage fut confiée à la Dette publique ottomane,
dont la compétence et l'intégrité sont hautement appré-
ciées dans les pays du Levant.
Pour le budget du Liban, les prévisions de recettes
s'élevèrent à 98 517 L. E., tandis que les dépenses furent
126 LA FRANCE EN SYRIE
votées pour 139 995 L. E. Ici, comme pour Beyrouth,
le déficit, s'élcvant à 41 478 L. E., devait être couvert par
la Trésorerie britannique. Il y a lieu de noter que ce
déficit eût été beaucoup plus considérable si le budget
administratif du Liban avait compris toutes les dépenses
de la province. Mais cette année encore, certaines lourdes
dépenses d'assistance et celles des écoles, entretenues
jusque-là par les Puissances protectrices, furent suppor-
tées par le budget du haut commissariat.
Enfin le budget du sandjak d'Alexandrette, avec
141 671 L. E. de recettes contre 105 142 L. E. de dépenses,
se trouva le seul à présenter un excédent de recettes et
à pouvoir se passer des subventions de l'autorité mDi-
taire.
Dès le i®"" mars 191g, l'administration était en mesure
de faire fonctionner ses services dans le cadre d'un budget
régulier. De ce budget, elle surveilla étroitement l'exécu-
tion. Les ordonnateurs durent s'en tenir strictement aux
crédits qui leur étaient délégués; ou adresser à l'adminis-
trateur en chef des demandes motivées de crédits addi-
tionnels. C'est ainsi qu'au cours de l'exercice, les petits
fonctionnaires se virent allouer une augmentation aux
indemnités de cherté de vie primitives, reconnues insuffi-
santes. On invita les comptables à faire rentrer les impôts
comme par le passé ; ils fournirent à la direction des
finances des états réguliers rendant compte de l'apurement
des rôles. Quelques sanctions prises contre des agents
malhonnêtes, quelques nominations d'hommes jeunes à
des postes importants indiquèrent à tous les méthodes
nouvelles que l'administration entendait appliquer désor-
mais.
Les résultats heureux du rétablissement de l'ordre dans
la machine financière ne tardèrent pas à se faire sentir.
Seul le budget du Liban dut faire appel, comme il avait
été d'ailleurs prévu, aux subventions de la Trésorerie
/^
LA RÉORGANISATION ADMINISTRATIVE I27
militaire (i). Non seulement le budget du sandjak
d'Alexandrette et celui du vilayet de Beyrouth s'équili-
brèrent par leurs propres ressources, mais, en fin d'exer-
cice, la situation des finances du vilayet de Beyrouth
présentait même un excédent de recettes, se montant
à 314 971 L. E. Les plus-values des recettes douanières y
avaient contribué. Les droits de douane, perçus en Syrie
ad valorem, avaient en effet bénéficié de la reprise du
commerce et de la hausse des prix, trè^ notable en 1919.
Observons enfin que l'administration financière^ de la
zone Ouest put être assurée, dans des conditions en
somme satisfaisantes, avec le personnel local, dirigé et
contrôlé par les deux seuls techniciens français de la
direction des finances.
Cet exposé sommaire suffit à rappeler la patience, la
méthode et l'esprit de suite des administrateurs français
de la première heure. Ils ont assidûment travaillé, sans
se laisser décourager par la pauvreté des moyens dont_ ils
disposaient, sans même se rebuter devant les mille
difficultés d'une situation fausse, et en quelque sorte
paradoxale, résultant de leur subordination directe aux
représentants d'une nation alliée, dont les intérêts dans
le Levant étaient manifestement en opposition avec les
nôtres. Après un an d'efforts, ils laissèrent la place à ceux
qui, débarrassés de toutes les incertitudes et dégagés de
toutes les équivoques, allaient pouvoir poursuivre et
achever dans des conditions meilleures l'œuvre ébauchée.
Ils eurent alors conscience d'avoir préparé le pays aussi
bien que possible à la mission civilisatrice de la France.
(i) Cette subvention se monta à 41 475 L. E.
CHAPITRE VII
l'administration française
et le relèvement économique et intellectuel
, La réfection du réseau routier. — Les chemins de fer syriens.
— Dans quel état les Alliés les ont trouvés. — I-es grands tra-
vaux britanniques en Mésopotamie et en Palestine. — Mainmise
britannique sur nos chemins de fer et nos ports. — Entraves
à la reprise du commerce français. — L'indifférence française
pour le marché syrien. — Réorganisation du service postal. —
L'aide donnée à l'agriculture par l'administration française. —
II. Situation des œuvres d'enseignement françaises après la
guerre. — En Palestine. — Difiicultés opposées par les autorités
britanniques. — Le service de l'instruction publique en Syrie.
— L'enseignement officiel. — L'enseignement privé. — Les
établissements congréganistes français. — Les Facultés fran-
çaises. — La Faculté de médecine.
II ne suffisait pas de rendre la vie au pays par le secours
artificiel et provisoire qu'était le ravitaillement ; il fal-
lait en même temps lui procurer les moyens de se suffire
au plus tôt à lui-même, et de retrouver aussi prompte-
ment que possible la prospérité. La distribution des vivres
garantissait le présent, mais la remise en marche des
services publics et leur fonctionnement régulier devait
assurer l'avenir. A cette tâche également l'administra-
tion militaire française se consacra dès son entrée en
fonctions ; elle y rencontra des difficultés inattendues, et
la plus insurmontable provint du mauvais vouloir de nos
alliés britanniques.
l'administration française 129
I
La réfection des routes et des ouvrages d'art, laissés
sans entretien ou détruits par l'ennemi, ne souffrait aucun
délai. Il importait avant tout de faciliter aux camions du
ravitaillement, comme aux transports de l'armée d'occu-
pation, l'accès vers l'intérieur. Il ne pouvait être question
de confier à des étrangers les travaux importants, et,
d'autre part, aucun règlement n'était encore intervenu
en faveur des sociétés sur lesquelles, avant la guerre, le
gouvernement ottoman se déchargeait du soin d'entre-
tenir et de compléter son réseau routier (i). Pendant
toute une année encore, la Société générale d'entreprises
ne fut pas en mesure de reprendre l'exécution de ses
contrats ; l'administration militaire française se vit donc
obligée de se substituer à elle, et d'organiser de toutes
pièces une régie directe poiu" effectuer les travaux urgents.
Le service des travaux publics évita d'ailleurs de se
lancer dans un programme trop vaste, susceptible d'en-
gager des dépenses sur plusieurs exercices, et se borna
aux réparations provisoires et aux consolidations par-
tielles.
On se mit immédiatement à l'œuvre sur les principales
artères, dites « routes d'État », rayonnant autour de Bey-
routh (route de la mer, Sour-Saïda-Beyrouth- Tripoli ;
et route Beyrouth-Damas, pour le tronçon compris dans
la zone Ouest). Entre Chekka et Tripoli, la route était
(i) Li Société générait- (Vcntreprises dans l'empire ottovmn et sa filiale
i.i Société française d'entreprises, spécialement créée pour la Syrie En
1914, ces compagnies poussaient activement la réfection ou le percement
des routes Beyrouth-Caifla, Beyrouth-Damas et Alep-Alexandrette ; leur
contrat prévoyait en outre 817 kilomètres de voies nouvelles à travers
les vilayets d'Ourfa et d'Adana. Pendant la guerre, tout leur matériel
fut détruit ou confisqué.
130 LA FRANCE EN SYRIE
entièrement à refaire. Son tracé, fort long et sinueux,
pouvait être avantageusement raccourci en suivant la
côte par Enfé ; un projet détaillé dans ce sens, immédia-
tement mis à l'étude, fut ratifié, et les crédits inscrits
au budget de 1919, après approbation du conseil général
du vilayet. Au mois de décembre 1918 la nouvelle route
était commencée, et livrée à la circulation dès la fin de
l'été suivant (i). Les moyens d'action réduits dont nous
disposions ne permirent pas d'aménager encore la piste
Tripoli-Lattakieh. On se contenta d'en réparer les parties
devenues impraticables, et d'y effectuer les dérochcments
et dérivations nécessaires pour permettre tout au moins
le passage des arabas (2) et des autos légères. On procéda
de même sur les routes provinciales des sandjaks, dont les
services des ponts et chaussées furent réorganisés.
Dans les villes, où la voirie était en général à l'abandon,
d'importantes améliorations furent aussi rapidement
apportées. A Beyrouth, on restaura les anciennes artères
principales, et l'on acheva le déblaiement des rues nou-
velles percées par les Turcs ; on construisit enfin un sys-
tème d'égouts absolument indispensables. Ceux qui
avaient circulé à Beyrouth et dans le Liban aux premiers
jours de l'occupation purent, trois mois après seulement,
constater les progrès accomplis. Et cependant, l'adminis-
tration disposait enccre uniquement, pour la capitale,
d'un rouleau compresseur et d'équipes d'ouvriers munis
de dames en bois !
Enfin, dans le but de faire dresser un tableau d'en-
semble et raisonné des travaux prévus pour les grands
centres m-bains, le haut commissariat en fit lever les
plans par le commandant Veyrier, of&cier du génie spé-
cialisé dans cette branche.
(i) M. Georges Picot inaugura cette route au début d'octobre IQ19.
(2) Charrettes légères indigènes.
l'administration française 131
Dès avant la guerre, la Syrie p>ossédait un réseau ferré
relativement développé. Des compagnies françaises
exploitaient la ligne Jaffa- Jérusalem et le chemin de fer
D. H. P. (i). Ce dernier mesurait 681 kilomètres, et com-
portait les lignes Beyrouth-Rayak-Damas, Damas-Mzérib,
qui desservait le Hauran, et Rayak-Alep, par Homs,
d'oià se détachait l'embranchement de Homs à Tripoli (2).
Pour relier Damas à La Mecque, le gouvernement
d'Abd-ul-Hamid avait construit le chemin de fer du
Hedjaz destiné au transport des pèlerins. A cette ligne
se raccorda quelques années plus tard une antenne qui,
de Deraâ, gagnait Caïffa par la vallée du Yarmouk.
Pendant la guerre, à la fois pour gêner la progression
vers l'intérieur d'une expédition, dont les Turcs redou-
tèrent toujours le débarquement, et pour récupérer le
matériel nécessaire à la construction de nouveaux che-
mins de fer stratégiques, le commandement ottoman déca-
pita la voie Jafîa- Jérusalem et démonta les sections
Alexandrette-Osmanié (3) et Homs-Tripoli, inutiles au
point de vue stratégique, ainsi que celle de Damas-
Mzérib, qui faisait double emploi avec le Damas-Déraâ.
En Palestine, au contraire, les nécessités militaires avaient
mené les belligérants à compléter le réseau ferré qui
alimentait les fronts. De sorte qu'à la fin des hostilités,
une ligne nouvelle directe se trouva construite entre le
(i) Le D. H. P. [Damas-Hamah et prolongements) appartenait à la
Régie générale des chemins de fer.
(2) La ligne Beyrouth-Daïaas-Mzérib, d'une longueur de 247 kilo-
mètres, «Bt à voie étroite de i m. 05 d'écarteroent. ELe franchit le Liban
,\ I 500 mètres d'altitude par une section à crémaillère de 35 kilo-
mètres.
La seconde partie du réseau est à voie normale, et s'allonge, avec les
lignes Rayak-Alep et Homs-Tripoï, sur 434 kilomètres.
(3) La ligne Alexandrette-Osmanié reliait Alexandrette au chemin de
fer de Bagdad.
132 LA FRANCE EN SYRIE
Caire et Caïffa, par El-Kantara, sur le canal de Suez,
Gaza et Lydda, où elle coupait le Jaffa- Jérusalem.
Lorsque les Alliés entrèrent en Syrie, ils en trouvèrent
les chemins de fer dans un état lamentable. Voies fati-
guées, ouvrages d'art détruits, gares incendiées, matériel
détérioré, tel fut le bilan du premier inventaire. L'ennemi,
en se retirant, avait fait sauter les principaux ponts, que
le génie britannique remplaça vaille que vaille par des
passerelles en bois.
Pour ne parler que des chemins de fer français, le
Jafïa- Jérusalem était privé de ses rails sur 20 kilomètres
entre Jaffa et Lydda, et l'on estimait au moins à qua-
rante millions les dommages subis par le D. H. P., amputé
des sections Damas-Mzérib et Homs-Tripoli, respecti-
vement d'une longueur de 100 et 103 kilomètres. Les
bâtiments des gares avaient été livrés aux flammes sur
le parcours Alep-Rayak, ainsi qu'à ce dernier croisement,
les grands ateliers de réparations de machines et de
wagons. On constata en outre la destruction d'un pont
métallique de trente mètres de portée sur l'Oronte, et
d'un autre, qui enjambait une gorge dans le Liban.
Le matériel roulant était presque inutilisable. Avant la
guerre, le D. H. P. disposait de 60 locomotives, 116 wagons
de voyageurs et 850 wagons de marchandises. On retrouva
environ 60 wagons de voyageurs et 300 de marchandises ;
le reste avait été brûlé ou brisé, et même à beaucoup de
voitures encore existantes certaines pièces essentielles
manquaient; dans tous les compartiments de voyageurs les
portières et les vitres n'existaient plus, les garnitures et le
capitonnage avaient été arrachés. Le pillage en règle du
magasin complet de pièces de rechange que possédait la
compagnie (i) ne permit d'effectuer, sur les 17 locomotives
qu'il fut possible de remettre en service, que des répara-
tions de fortune ; la puissance de traction de ces machines
(i) Ce magasin était évalué à un million, chiffre d'avant guerre.
l'administration française 133
s'en trouva notablement amoindrie. Enfin, le mobilier
des gares, les appareils téléphoniques et télégraphiques
avaient disparu.
Il paraissait urgent de restituer de puissants moyens
d'action à un pays qui ne demandait qu'à renaître. Les
Anglais le comprirent, et n'hésitèrent pas, dans les régions
où leur occupation avait toutes chances de se maintenir,
à entreprendre des travaux gigantesques. En Mésopo-
tamie, ils firent de Bassorah un port énorme, et trans-
formèrent Bagdad, au grand détriment du pittoresque
d'ailleurs. Ils consacrèrent pareillement une centaine de
millions au port de Caïffa, à peu près inexistant avant
leur arrivée, et en préparèrent l'aménagement suivant le
dernier mot du progrès. Sous leur active impulsion, les
lignes aboutissant à Caïfîa, et venant, l'une du Caire,
l'autre de Damas, acquirent chaque jour un rendement
plus intense.
Dans la zone française, les autorités britanniques
agirent à l'inverse. Sous le prétexte commode des néces-
sités militaires, elles gardèrent la direction du port de
Beyrouth et des chemins de fer. Les Sociétés françaises
concessionnaires se virent pratiquement confisquer leurs
exploitations.
L'état-major britannique refusa de voir en ce qu
subsistait du D. H. P. autre chose qu'un moyen d'action
militaire. Dans cette vue, il conserva la haute main sur
tous les chemins de fer syriens, où rien ne se fit plus sans
son autorisation. Les Anglais se bornèrent donc à remettre
provisoirement en état le matériel strictement indispen-
sable à leurs besoins. Ils s'opposèrent à tout programme
un peu plus large qui eût embrassé les besoins du com-
merce. Le réseau demeura donc une ruine ; les pièces en
mauvais état achevèrent de s'user, et la situation s'ag-
grava de jour en jour ; on ne parla naturellement pas de
134 LA FRANCE EN SYRIE
rtconstruire les sections démontées. La compagnie fran-
çaise ne fut pas même autorisée à passer en Europe les
importantes commandes qu'exigeait l'urgente réfection de
son matériel, et dont les délais de livraison, très longs à
cette époque, ne devaient déjà que trop retarder la récep-
tion.
Durant toute la période où les autorités britanniques
disposèrent souverainement de nos chemins de fer, elles
n'accordèrent qu'avec une extrême parcimonie des
wagons aux négociants du pays, voire aux Chambres de
commerce. La famine datait à peine de la veDle ; faute
d'être écoulées à temps vers leurs destinations, les denrées
s'avariaient sur les quais des gares et dans les docks ;
débarquées à Jaffa, Beyrouth, Tripoli ou Alexandrette,
elles ne pouvaient s'acheminer vers Jérusalem, Damas,
Homs ou Alep qu'à dos de chameaux ou par d'autres
moyens aussi archaïques. Ces villes furent, nonobstant,
presque au lendemain de l'armistice, abondaaiiraent pour-
vues.
En effet, si, pendant trois mois, le blocus empêcha
théoriquement toute entrée en Syrie, l'expansion com-
merciale française fut seule à en souffrir. Voilà l'unique
raison de son maintien dans un paj's ami, si longtemp-s
après la fin des hostilités, alors qu'aucun motif de stra-
tégie ou de sécurité ne le justifiait plus. L'arrière -pays
syrien était devenu, par la ligne ferrée Le Caire-Caïffa-
Damas, une dépendance économique de l'Egypte, et
l'état-major britannique n'avait garde de laisser échapper
une si belle occasion d'acquérir sans concurrence un
marché si important. Une tolérance calculée atténuait
la rigueur du blocus pour les marchandises venues
d'Egypte qui se glissaient en Sjnrie. La comparaison
devenait éloquente entre l'intérieur, où les Anglais lais-
saient pénétrer jusqu'au superflu, et la côte, où la France
paraissait administrer, et qui restait privée du néces-
saire.
l'administration française 1J5
Lorsque le blocus fut enfin levé (24 décembre 1918),
la mesure parut illusoire, tant furent sévères les forma-
lités imposées par le commandement britannique à un
commerce qui se faisait principalement avec la France.
Les licences d'importations ou d'exportations et les permis
de transports ne favorisèrent que les échanges avec
l'Egypte et l'Angleterre ; seuls les anglophiles en obtin-
rent. Un consortium, autorisé à commercer avec Alep,
se composa exclusivement de marchands apparentés à
l'Intelligence. Les feuilles d'expédition, sans distinction
d'origine, durent être rédigées en deux langues, et en
deux langues seulement, l'anglais et l'arabe.
Ne pénétrèrent par mer ou par terre dans les zones
réservées que les marchandises d'origine anglaise. A celles
qui venaient de France, on fit rebrousser chemin, tel
ce wagon-foudfe plein d'alcool à 80" de provenance fran-
çaise, qui fut arrêté au Caire. Un jour le capitaine anglais
du port de Jaffa vit le Guadiana débarquer du ciment
marseillais ; il notifia à l'agent des Messageries maritimes
qu'à l'avenir toutes les importations en Palestine seraient
tenues de porter la marque britannique. Le commerce
avec la France fut donc confiné à une étroite bande litto-
rale, le long de laquelle un mouvement de cabotage assez
actif se produisit d'ailleurs presque aussitôt.
Notre influence en Syrie aurait gagné à voir nos indus-
triels, nos ingénieurs et nos commerçants rejoindre promp-
tement leur poste ; un jeu avisé de formalités et les délais
nécessaires à l'obtention de passeports les en tint le plus
longtemps possible éloignés. Et tandis qu'ils se morfon-
daient en Egypte, un nombreux personnel anglais pas-
sait en Syrie. La succursale du Crédit lyonnais à Jérusa-
lem avait été fermée pendant la guerre ; sitôt la VUle Sainte
délivrée, le Conseil d'administration crut le moment venu
de reprendre ses opérations en Palestine, et fit sur-le-
champ repartir l'ancien directeur. Ce dernier dut attendre
en Egypte, pendant plus de six mois, l'autorisation de
136 LA FRANCE EN SYRIE
franchir la frontière palestinienne. Sans le moindre délai
cependant, l'Anglo Egyptian et la National Bank of Egypt
s'étaient installées à Jérusalem, ainsi que les banques
juives incontinent créées.
Une nuée de voyageurs de commerce anglais s'étaient
abattus sur la Palestine et la zone arabe ; les nôtres s'en
virent défendre l'accès. Beaucoup de maisons fran-
çaises, qui trafiquaient avant la guerre avec la Syrie,
avaient cru pouvoir renouer les traditions commerciales ;
la censure postale britannique arrêta leurs prospectus et
leurs catalogues. Même lorsque leurs représentants furent
admis en Syrie, la Palestine leur demeura fermée. Entre
cette province et la zone Ouest, la complication des for-
malités administratives, sanitaires et douanières britan-
niques empêcha à peu près complètement les échanges.
Il ne fallait pas moins de dix jours pour obtenir à Jérusa-
lem un laissez-passer à destination de Beyrouth. Les sio-
nistes seuls pouvaient voyager et commercer à leur gré.
Les autorités britanniques agirent pour le port de Bey-
routh avec la même désinvolture que pour les chemins
de fer. Il fallait à tout prix détourner par Caïffa, où l'on
hâtait les travaux, le courant commercial sj^ien. Une
base britannique occupa en grande partie la douane et le
port de Beyrouth. Lorsqu'elle en avait pris possession
la première, au début d'octobre 1918, la marine française
s'était bornée à la réquisition de quelques mahonnes et
barcasses, afin de gêner le moins possible le trafic civil.
Les Anglais mirent la main sur tout le matériel nautique ;
pour en faire usage, nous dûmes, à chaque fois, demander
l'autorisation à la base navale britannique. De véritables
négociations furent nécessaires pour obtenir le droit de
séjour de nos bâtiments dans les bassins, propriété fran-
çaise.
L ADMINISTRATION FRANÇAISE I37
Les autorités militaires britanniques émirent même la
prétention de considérer le commandant de notre propre
base navale comme un simple officier de liaison, soumis
à l'autorité suprême du général en chef. I.e général Bulfin,
commandant le 21^ corps d'armée britannique, le fit savoir
en termes catégoriques au capitaine de vaisseau Duche-
min. Celui-ci en référa à son chef hiérarchique, l'amiral
Varney, qui lui prescrivit de n'exécuter que les ordres
transmis par la division navale française.
La Société ottomane des ports, des quais et entrepôts de
Beyrouth demanda vainement à renouveler et à perfec-
tionner son outillage usé et démodé ; on ne lui donna pas
même la faculté de déblayer le port encombré des carcasses
de vaisseaux de guerre turcs coulés en 1912 par les Ita-
liens, durant la guerre italo-turque. EUe ne put entre-
prendre les réparations indispensables que sous le couvert
de l'administration française, qui prit la direction de son
personnel et l'aida par des avances de fonds.
La gêne qui paralysait les affaires ne provenait pas
seulement des entraves mises par les autorisés britan-
niques. Une indifférence inexplicable régnait alors en
France au sujet de la Syrie. Entre Mai'seille et BejTouth
aucun service régulier de paquebots ne fut rétabli, malgré
les instances répétées du haut commissaire auprès du
département des Affaires étrangères. Nos bateaux devin-
rent légendaires pour la rareté de leurs apparitions. Des
mois entiers se passaient sans que le Levant ne reçût leur
visite, alors que le commerce syrien escomptait impatiem-
ment la reprise des transactions avec la France. Atten-
dions-nous qu'il fût drainé par les compagnies de navi-
gation anglaises ou italiennes qui, bien avant les nôtres,
avaient réorganisé leurs lignes?
Les 3, 4 et 5 janvier 1919, la Chambre de commerce
I3S LA FRANCE EN SYRIE
de Marseille avait cependant réuni un Congrès français
de la S3Tie, qui avait eu le plus grand succès. La prési-
dence en fut offerte à M. Franklin-Bouillon, président de
la Commission des Affaires étrangères de la Chambre,
assisté de M. Chekri-Ganem, président du Comité central
syrien, et de M. de Monzie. Beaucoup de Syriens partici-
pèrent à ce Congrès, qui réunit 154 membres et où l'on
étudia toutes les questions intéressant la Syrie : questions
économiques, d'enseignement et d'hygiène, d'archéologie,
d'histoire, de géographie et d'ethnographie. Un projet très
complet de travaux publics fut également élaboré.
Mais l'instabilité de notre situation en Syrie, les diffi-
cultés opposées à la reprise des relations économiques
découragèrent vite les grandes maisons françaises. Les
banques surtout ne parurent pas comprendre l'intérêt
que présentait la Syrie au point de vue des affaires. Sauf
les banques installées en Syrie avant la guerre, le Crédit
Lyonnais, la Banque de Salonique et la Banque Ottomane,
qui créa une filiale, sous le nom de Banque de Syrie,
aucune autre ne songea, même lorsque la chose devint
possible, à essaimer des succursales nouvelles. Nos rivaux,
pendant ce temps, prenaient de l'avance. Sans parler de
l'Anglo Egyt>tian Bank, qui n'était pas représentée en
Syrie avant la gueiTe, et à laquelle les autorités britan-
niques et chérifiennes firent toutes les facilités pour créer
d'importantes succursales dans toute la Palestine, à
Damas et à Alep, sans faire état de toutes les banques
étrangères qui travaillaient en Syrie avant 1914, et qui
y romTirent leurs guichets et même développèrent leur
activité, il faut noter la concurrence que nous fit la
Banco di Roma. Cet établissement installa de nombreuses
agences dans tous les grands centres de SyTie. Il ne se
borna pas à des opérations financières, mais multiplia les
sociétés d'études pour rechercher les possibihtés indus-
trielles et commerciales du pays. L'effet de la concurrence
dont nous étions l'objet sur ce point, et de notre apathie
L ADMINISTRATION FRANÇAISE I39
à lui tenir tête, était désastreux, il semblait confirmer
les insidieuses médisances qui représentaient la France
comme épuisée d'hommes et d'argent, et incapable de
concourir au développement d'un pays où rien ne se
pouvait faire sans argent.
Fallait-il donc attendre la paix pour la reprise des
affaires? Toujours est -il que le commerce français res-
tait sur la réserve et les quelques missions d'étude qui
parurent en Syrie ne réussirent pas à déterminer un cou-
rant d'affaires. La plus intéressante et la plus active de
ces missions fut assurément celle qu'envoyèrent les
Chambres de commerce de Marseille et de Lyon, asso-
ciées à l'Université de Lyon, sous la direction de M. Huve-
ILn. Composée de personnalités de premier ordre, elle
rapporta sur la Syrie une documentation économique très
complète, et les conclusions de son rapport indiquaient
nettement aux entreprises françaises, désireuses de s'in-
téresser à l'Oi-ient, l'orientation qu'elles devraient donner
à leur activité.
L'irrégularité des relations postales et télégraphiques
avec l'extérieur contribuait encore à l'isolement écono-
mique du pays. La simple création d'un service de colis
postaux commerciaux par Tarente, dont l'effet moral
eût été excellent, ne put même pas être réalisée, malgré
les effort^ du haut commissariat.
L'administration française fît de son mieu.x pour remé-
dier à la situation, sans grand succès d'ailleurs. Elle orga
nisa au plus tôt ses services économiques et les développa.
Ceux-ci réglementèrent les relations avec les différents
pays, édictèrcnt les limitations ou les prohibitions appro-
priées pour la sortie de certaines denrées ; ils évitèrent
ainsi sur le marché local des hausses anormales, ca es
superflues, ajoutées à tant d'autres, de la vie chère. Les
Chambres de commerce furent remaniées, et un Office
commercial centrahsa ks renseignements et provoqua les
échanges. Un agent de liaison avec les services commer-
140 LA FRANCE EN SYRIE
ciaux anglais d'Egypte fut installé à l'Agence diploma-
tique de France au Caire.
Dans l'impuissance où se trouvait notre administra-
tion d'assurer le fonctionnement normal et satisfaisant
des transports par voie ferrée et de favoriser le commerce,
elle s'efforça tout au moins d'y obvier par le rétablisse-
ment des communications postales et télégraphiques,
tenues au début par l'armée britannique. Progressivement,
sitôt que la sécurité parut le permettre (fin novembre
1918], l'administration française rouvrit au public les
birreaux de poste et de télégraphe, sous le contrôle d'une
censure que les circonstances permirent ensuite d'atté-
nuer. Les bureaux principaux de Beyrouth, Saïda, Tyr,
Tripoli, Lattakieh et Alexandrette reprirent ainsi d'assez
bonne heure leurs opérations ; puis vint le tour des bu-
reaux secondaires. Au 15 janvier 1919, 26 bureaux fonc-
tionnaient ; et peu de temps après, le service était repris
dans les conditions normales.
Le haut commissariat avait envisagé l'émission et le
paiement, dans les bureaux de poste civils, des mandats
munis de vignettes françaises, par l'intermédiaire de la
poste militaire des T. F. L. Le ministère des Postes et
Télégraphes, consulté à cet effet, ne comprit sans doute
pas l'intérêt de cette question au point de vue de notre
influence, car il ne répondit pas. Le service des mandats
et colis postaux internationaux ne put être repris qu'à
partir du 15 juin 1919, mais il passa par l'Egypte, de
sorte que les relations économiques de la Syrie avec la
France n'en furent pas améliorées.
La Syrie est par essence un pays agricole. L'adminis-
tration française se préoccupa de favoriser cette source
de richesses, et, tout en assurant le ravitaillement immé-
diat, d'aider à la reprise des cultures destinées à y pour-
l'administration française 141
voir dans l'avenir. Elle organisa donc un système de
prêts de semences aux agriculteurs nécessiteux du vilayet
de BejTOuth et du Liban, y affecta, dès le mois de dé-
cembre, un crédit de plus de 800 000 francs et institua
des commissions de contrôle. En un mois, 340 tonnes de
blé, 230 tonnes d'orge. 150 de sorgho avaient été réparties
et distribuées.
Une organisation semblable avait été envisagée en ce
qui concerne les animaux de labour dont le défaut se
faisait gravement sentir et entravait sérieusement la
reprise de l'activité agricole ; mais on dut reculer devant
l'importance des capitaux à engager et les risques de l'opé-
ration ; il fallut donc se borner à réglementer l'achat et la
vente du bétail et à aider la Banque agricole dans la
mesure du possible.
Mentionnons par contre l'aide efficace qui fut apportée
à la séricicultiure en faisant venir de France, aux frais de
l'administration, des graines de vers à soie remboursables
à longue échéance.
Il eût été de première importance de se préoccuper du
reboisement des montagnes syriennes, siu- lesquelles les
besoins militaires et la péniu-ie du charbon avaient obligé
les Turcs à pratiquer des coupes sombres. Malheiu"euse-
ment les autorités britanniques pom^suivaient l'œuvre de
destruction des Turcs. Elles faisaient abattre le reste des
forêts syriennes pour fournir des bois de mines à l'Egypte
et même à la métropole. Nos alliés n'auraient pas agi
autrement dans une région qu'il aurait fallu restituer à
des ennemis.
II
La guerre avait biffé d'un trait notre œuvre séculaire
d'éducation et de bienfaisance en Syrie. La défaite des
Turcs permit de recouvrer nos établissements, mais à
142 LA FRANCE EN SYRIE
tel point pillés et saccagés, qu'il en fallut entreprendre
hâtivement la restauration complète. Le prestige et le
renom de la France l'exigeaient. Elle se devait de
reprendre en Orient sa place traditionnelle, et de réoc-
cuper des positions que d'autres s'apprêtaient à lui dis-
puter. Pour cela, dans le pays même, nul moyen de se
procurer l'indispensable. Mobilier et fournitures scj^laires,
linge et literie pour les hôpitaux, spécialités pharmaceu-
tiques, appareils et instruments de chirurgie et de labo-
ratoire, tout manquait. On les attendit de France, et
longtemps, car les transports maritimes d'État ne leur
accordèrent pas la faveur opportune d'un tour de priorité.
La réouverture de beaucoup de nos institutions en fut
retardée, d'autan c plus que les autorités britanniques
opposèrent mille difficultés au retour de nos compatriotes.
Tant que se prolongea le blocus, le haut commandement
anglais maintint un contrôle sévère sur tous les débar-
quements : pour se glisser en Syrie, les sœurs françaises
durent s'abriter sous le qualificatif d'infirmières.
En Palestine, les obstacles à la remise en état des
œuvres françaises furent moins aisés encore à surmonter.
Les Anglais s'y opposèrent par tous les moyens â la ren-
trée des rehgieux français et de ces sœurs hospitalières
dont la cornette blanche est aussi populaire que notre
drapeau. Les sœurs de Saint- Vincent-de-Paiil attendirent
huit mois la permission de reparaître en Palestine. A
Caïffa, les bâtiments de l'hôpital français restèrent occupés
par un état-major britannique jusqu'en mai 1919, en dépit
de toutes les réclamations ; pendant ce temps, les congré-
gations allemandes ou autrichiennes, tranquillement en
possession de leurs locaux, continuaient, sans entrave
aucune à leur liberté, à enseigner l'allemand et à vanter
la puissance germanique (i). Bien mieux, les Anglais con-
(I) Au cours d'une mission à Jérusalem, j'ai logé moi-même dans
un couvent allemand de Caïffa où les religieuses faisaient la classe en
L ADMINISTRATION FRANÇAISE 143
sommèrent l'œuvre de pillage et de déprédations de nos
ennemis, menaçant même de s'approprier définitivement
les biens de plusieurs ordres religieux français. Leurs mis-
sions protestantes s'étaient installées dans plusieurs de
CCS immeubles et refusaient péremptoirement de les
restituer à leurs propriétaires revenus sur place.
Et cependant, à mesure que leurs portes se rouvraient,
nos œuvres de Palestine retrouvaient auprès des popu-
lations la faveur d'antan. Très vite, nos établissements
scolaires redevinrent prospères ; en juillet 1919 ils avaient
regagné, à quelques centaines près, leur contingent
d'avant-guerre : 9 931 élèves contre 10 635 en 1914. Les
écoles concurrentes anglaises et américaines, auxquelles
allaient tous les privilèges, végétaient par contre dans
la stagnation la plus complète et réunissaient à peine
I 400 enfants ! Chiffres éloquents qui démontrent l'ina-
nité de la pression administrative sur les habitants. Vaines
aussi les traverses rencontrées par nos religieux dans la
remise en marche de leurs classes : réfection des bâti-
ments, insuffisance de personnel, absence totale de maté-
riel et de fournitures scolaires. Les Palestiniens faisaient
confiance à leurs éducateurs de jadis. Dix-huit mois
d'occupation britannique n'avaient pu ébranler la situa-
tion que le Protectorat religieux avait valu à la France.
Dans le Liban et en Syrie, les écoles de tous genres et
de tous rites foisonnaient avant 1914 ; écoles françaises,
anglaises, italiennes, allemandes et américaines, aux-
quelles s'ajoutaient une multitude d'écoles locales entre-
tenues par les conununautés et les évêques, sans parler
des écoles officielles du gouvernement ottoman. La guerre
iUemand. Les portraits de Guillaume II et de Fraxiçois- Joseph figu-
raient toujours à la place d'honneur dans la salle de réceptions.
144 LA FRANCE EN SYRIE
en balaya la plupart ; seules quelques écoles indigènes
subsistèrent. Lorsque les Français reparurent dans le
pa3's, il fallut innover comme si rien n'avait jamais existé.
Le 9 octobre 1918, un premier arrêté fixa tout au moins
le présent :
Article premier. — Les écoles sont maintenues.
Art. 2. — Le personnel reste en fonctions.
Art. 3. — La langue française remplace la langue turque.
Immédiatement le service de l'instruction publique
pressa la réouverture des écoles ofiicieUes. Leurs débuts
furent pénibles : pas de maîtres pour les petites classes,
pas d'élèves pour les grandes ; pas de locaux, pas de
matériel, pas de fournitures, pas d'argent. Le haut com-
missariat prit alors ces écoles à sa charge ; les troupes
et les services militaires, qui y cantonnaient, les éva-
cuèrent, et quinze jours seulement après l'occupation,
Beyrouth comptait quatorze écoles primaires en exercice.
Plusieurs d'entre elles appartenaient à l'enseignement
privé, dont la misère ne le cédait en rien à l'enseignement
officiel. Les écoles privées « servaient principalement
d'hôpitaux pour l'armée, de dispensaires pour la popu-
lation civile, de centres de ravitaillement officiel dans les
villes et de cuisines populaires dans les campagnes, après
avoir servi de casernes pour les Turcs et les Allemands ;
c'est dire en quel état tout cela pouvait se trouver en
1919 (i) ».
M. Georges Picot réunit, en décembre 1918, une com-
mission des représentants de tous les rites et associations
enseignantes, pour déterminer un ordre d'urgence dans
la réouverture des écoles privées. A ces écoles, le haut
commissariat assura des subventions, sous réserve d'un
droit de regard, de contrôle et de direction générale.
(i) L' Enseignement en Syrie pendant ta période d^ organisation. Confé-
rence faire par M. Chevalley, conseiller du haut commissariat pour
l'instruction publique, et publiée dans la Syrie et le Liban en 1921.
L ADMINISTRATION FRANÇAISE I45
En très peu de temps, le nombre des élèves et le niveau
des études permirent d'instituer à Beyrouth les examens
français, qu'avant la guerre les candidats de tout le
Levant étaient obligés d'aller passer en Egypte. Un cer-
tificat d'études primaires français et un brevet élémen-
taire furent créés en 1919. Ces examens comprenaient
une partie d'arabe et d'enseignement pratique (compta-
bilité, dactylographie, sténographie, enseignement ména-
ger, etc.) qui les firent beaucoup apprécier. Les examens
du brevet supérieur et du baccalauréat ne piu^ent être
organisés que l'année suivante.
L'enseignement secondaire et supérieur fut également
l'objet de tous les soins du service de l'instruction publique
dirigé d'abord par le lieutenant Petit, puis par M. Chc-
valley. Tour à tour, le lycée, les écoles normales d'ins-
tituteurs et d'institutrices, le collège de la Mission fran-
çaise ouvrirent leurs portes, ainsi que la plupart des grands
établissements congréganistes.
Partout la fréquentation scolaire, quoique non obliga-
toire, augmentait rapidement. A la fin de février 1919,
150 écoles privées fonctionnaient déjà au Liban. En
décembre, le total des écoles officielles ou privées de toute
la Syrie, y compris celles de Palestine et de Cilicie, attei-
gnait un millier. Sur ce chiffre, on comptait 740 établis-
sements primaires subventionnés par le haut commissa-
riat, dont plus de 500 dans le Liban.
Les établissements congréganistes français s'étaient
relevés plus promptement encore qu'en Palestine. Les
Turcs n'en avaient laissé que les murs, souvent croulants.
A la fin de 1919, ils se retrouvaient aussi peuplés d'élèves
qu'en 1914. Beaucoup d'entre eux, établis dans les zones
extérieures à l'action officielle française, nous y servaient
une fois encore d'avant -garde, et y propageaient silen-
cieusement notre influence. Nos religieux fondaient rare-
ment une œuvre d'enseignement sans la doubler d'une
œuvre d'assistance ; nos asiles, nos dispensaires et nos
146 LA FRANCE EN SYRIE
hôpitaux s'ouvrirent donc pareillement dans toute la
Syrie. En peu de jours une clientèle encore accrue de
malades et d'abandonnés leur était revenue.
On comprend donc mal, à moins que l'on ne comprenne
trop bien, le rapport défavorable à nos congrégations,
dont le cardinal Bourne, archevêque de Westminster, con-
sentit à se faire l'interprète auprès du Saint-Siège. Ce
prélat déclara les rehgieux français inaptes à s'acquitter
de leur tâche de façon satisfaisante et utile à la religion.
Ses informations lui furent sans doute fournies par l'état-
major britannique, car lui-même, après une visite en
Palestine, borna son voyage en Syrie à un séjour de
quarante-huit heures à Beyrouth. 11 y déclina même
l'hospitalité du délégué apostolique, Mgr Giannini, pour
accepter celle du général Bulfin, commandant le corps
d'année britannique. Le cardinal Dubois, invité par
M. Georges Picot à inspecter nos œuvres françaises
d'Orient, rapporta de son passage en Syrie, au commen-
cement de 1920, une impression toute différente et plus
solidement documentée.
De toutes nos grandes institutions, la dernière née, la
Faculté de droit, reprit la première ses cours, sous l'active
impulsion de son chancelier, le père Mouterde.
La Faculté de médecine suivit d'assez près. Le père
Cattin, recteur de l'Université, s'y consacra, tandis que
le père de Martimprey ravitaillait le Liban. Ce dernier
avait retrouvé le bel établissement dépouillé de toutes ses
riches collections et de son outillage ; les bâtiments,
quoique mal entretenus, n'avaient pas trop souffert. Le
père de Martimprey eut la joie de reconquérir à lui seul
dans la gare de Beyrouth une grande partie de son maté-
riel déjà emballé pour Damas. On retrouva la magnifique
bibliothèque de la Faculté, legs du professeur Dieulafoy,
L ADMINISTRATION I<"RANÇAISE I47
à peu près intacte à Constantinople. Cependant les dégâts
et les pertes se montaient environ à 400 000 francs.
Les cours furent rouverts le 27 janvier 1919, c'est-à-
dire trois mois et demi après l'occupation. Dès la fin de
février, tous les services d'avant-guerre fonctionnaient,
sauf celui de gynécologie, dont le professeur était encore
mobilisé.
A la rentrée, 120 élèves se présentèrent. Leur chiffre
passa très vite à 180, puis 195. Plusieurs étaient venus
de la Faculté américaine voisine. Le résultat était bril-
lant et permettait de belles espérances.
A la demande des autorités françaises, la Faculté greffa
sur ses cours ordinaires trois services spéciaux qui
devaient avoir leur répercussion dans toute la Syrie :
service antirabique, laboratoire d'analyses chimiques et
toxicologiques, laboratoire d'analyses bactériologiques.
La place manque pour décrire ici, comme il le mériterait,
l'ensemble des œuvres pédagogiques groupées par les
pères jésuites à côté des Facultés de droit et de médecine,
sous le nom d'Université Saint-Joseph. Rappelons seu-
lement que le service naissant des beaux-arts, qui s'est
depuis si merveilleusement développé, y rencontra une
aide eiïîcace pour soutenir la concurrence des nombreuses
missions anglaises en quête de fouilles archéologiques ou
préhistoriques.
Ainsi que l'observait en 1912 un écrivain, qu'on ne peut
suspecter de partialité en leur faveur, M. Khaïrallah, il
faut rendre aux jésuites ■( cette justice d'avoir été, en
politique, du côté de la liberté, d'avoir créé dans leur
milieu une atmosphère indépendante, malgré la lourde
pression qui s'exerçait partout. Même au point de vue
de la liberté sociale, ils ont rendu des services, et une
bonne partie du mouvement régénérateur et démocra-
tique vient de leur côté (i) »,
(i) Kn.\ R.M.LAH, la Syrie.
148 LA FRANCE EN SYRIE
Les jésuites n'ont pas changé de méthode ; leur influence
demeure toujours aussi salutaire à la Syrie, aussi utile
à la France ; et l'on peut ajouter que les autres ordres
religieux français dans le Levant méritent à tous égards
la même gratitude.
CHAPITRE VIII
LE SIONISME ET LA QUESTION DE PALESTINE
I. Les origines. — L'Amérique et les juifs. — Déclarations des
gouvernements alliés. — La prise de Jérusalem, — Les Alle-
mands et le sionisme. — Politique britannique et sionisme. —
Objections que soulève le sionisme. — Objections morales.
Objections pratiques. — L'État juif théocratique et commu-
niste. — L'État juif quartier général du panjudaïsme internatio-
nal.— Les oppositions au sionisme. — Un article du professeur
Jastrow. — Les Palestiniens et le sionisme. — II. Le sionisme
invoque les principes wilsoniens. — ■ Les revendications sionistes
au Congrès de la paix. — Le sionisme en Palestine. — Agitation
parmi les indigènes. — Les différents mouvements d'opinion.
— Les manifestations. — Arrestation du lieutenant Durieux.
— ■ Une cérémonie commémorative à Caïfia. — Les Anglais
préconisent une tutelle américaine.
I
Le Traité de 1916 avait ouvert d'alléchantes perspec-
tives au nationalisme arabe ; mais celui-ci dut encore
attendre son heiu-e. Un autre mouvement, par contre,
et dont, officiellement du moins, il n'avait pas été ques-
tion lors des négociations de 1915-1916, s'intensifiait à
partir de cette époque : en quelques mois, il allait prendre
une ampleur imprévue, et, très vite, acquérir des gages.
Le sionisme passait encore en 1914 pour une utopie ; deux
ans plus tard, il prétend s'imposer comme une réalité.
Ses promoteurs élèvent la voix, se remuent, s'assurent
des concours puissants, parviennent à circonvenir les
hommes d'État. Dès juin 1916, lord Cromer écrira dans
150 I.A FRANCE EN SYRIE,
le Spectator : « Le sionisme devient rapidement mie ques-
tion pratique, et, d'ici peu, les politiciens ne pourront
plus le repousser comme le rêve fantaisiste de quelques
idéalistes. »
De tous temps, le rêve messianique d'une Nouvelle Sion
avait hanté les ghettos. Aussi, lorsqu'au 1896 le docteur
Hcrzl publia l'Eiat juif, une émotion profonde souleva les
masses Israélites : elles y trouvaient concrétisées leurs
aspirations, avec une méthode pour les réaliser. A cette
entreprise où tant de précurseurs avaient échoué, obsti-
nément Théodore Herzl se consacra ; et, incontinent, sous
son impulsion énergique; le sionisme s'organisa. « Un
peuple, une loi, une langue, un territoire. >> Telle fut la
formule directrice ; le premier Congrès sioniste, tenu à
Bâle en 1897, la traduisit en termes juridiques : « Le sio-
nisme tend à la création en Palestine, pour le peuple
juif, d'une patrie garantie par le droit public. » Programme
définitif, rigoureusement suivi depuis, et dont seulement
les modalités d'application ont divisé les sionistes (i).
Aujourd'hui le sionisme dissimule volontiers ses attaches
allemandes d'avant guerre. Il n'est cependant pas con-
testable qu'il servit, consciemment ou non, d'agent au
pangermanisme qui savait utiliser tous les auxiliaires.
Les jeunes colonies juives de Palestine employaient, de
préférence à l'hébreu, langue encore à peine ressuscitée,
le yiddisch, sorte de dialecte judéo- allemand en usage dans
(i) Un historique, même succinct, du sionisme dépasserait largement
le cadre de cette étude. Pour en pénétrer les causes et en étudier le
développement, on consultera avec intérêt deux ouvrages, d'ailleurs
conçus à des points de vue nettement opposés : !c Sionisme, par Marcel
Beunfeld, le ProbUnu- ;ui/, par Georges Bai ai i/r. On y constatera que
les sionistes, actuellement scindés en deux camps, les politiques et les
pratiques, visent un but identique ; les premiers préconisent les moyens
radicaux, les seconds veulent procéder par étapes ; méthode plus lente
assurément, plus sûr ' aussi peut-être ; les dirigeants actuels du sionisme
s'y sont ralliés. Mais si, par prudence, ils retardent quelque peu la
création d'un État juif intégral, celui-ci demeure en définitive leur
objectif.
LE SIONISME 151
les juiveries d'Europe centrale ou de Russie. Leurs rela-
tions avec l'extérieur se faisaient le plus souvent en alle-
mand ; on devine ainsi quel appoint les sionistes appor-
taient en Palestine à la propagande germanique. Tous
ceux qui vécurent en Orient à cette époque peuvent con-
firmer l'assertion de YAl-Kihla, organe officiel du roi
Hussein : « La Palestine est devenue pJlemande, grâce
aux efforts des sionistes qui ont pris Berlin comme capi-
tale, et qui, s'appuyant sur l'empereur d'Allemagne, ont
tâché de germaniser le pays (i). «
Berlin était capitale du sionisme, en attendant que
Londres le devînt. En Angleterre, en effet, le sionisme
avait recruté des amis, même en dehors du monde juif,
et, si son journal officiel, Die Welt, se publiait à Berlin,
ia société financière chargée de le représenter (2) avait
son siège à Londres. La guerre ne prit donc pas le sio-
nisme au dépourvu ; et, le moment venu, il troqua tout
naturellement son masque allemand contre un travestis-
sement britannique.
Les sympathies anglaises à l'égard du sionisme pro-
\àennent des affinités étroites qui rapprochent le judaïsme
et le puritanisme. Entre l'un et l'autre existe une ana-
logie, presque une parenté de conceptions religieuses, une
identité de méthodes économiques telles que les juifs
purent de plain-pied s'insinuer dans la vie sociale et
politique du pays (3). D'ailleurs, sur les deux rives de
l'Atlantique, les États anglo-saxons ont été pour les juifs
des terres d'élection : les puritains rigides, débarqués en
1620 du Mayfiower sur les côtes de la Nouvelle Angleterre,
calquèrent si bien leurs institutions sur la Bible que les
juifs ne tardèrent pas à affluer vers cette terre promise.
(i) Al-Kibla, août 1916.
(::) La banque coloniale julvo {Jewisk colonial Trust).
(3) Wemer Sojiijart, Die Juden und das Wirtschaftslcben (Les juifs
el la vie économique).
Georges Batault, le Problème juif.
152 LA FRANCE EN SYRIE
Parce qu'ils avaient « participé à la construction » des
États-Unis, selon le mot du président Roosevelt, et mal-
gré l'apport constant d'immigrants étrangers, le sentiment
public américain resta longtemps favorable aux juifs ; il
n'a que tout récemment été mis en éveil contre l'affluence
sémite sur le territoire de l'Union. Rien de surprenant
à ce que là aussi le sionisme ait bénéficié de la poussée
d'idéalisme qui remua les Américains en faveur des
opprimés, individus ou nations.
Parmi les trois millions de juifs des États-Unis, les uns
virent dans le sionisme une réaction contre le capitalisme
juif, les autres une porte ouverte à la réalisation de leurs
aspirations mystiques. Un groupe actif de propagandistes
réussit très vite à donner à la plèbe juive d'Amérique
une organisation qui pouvait devenir redoutable. Pour
les « grands juifs « de la finance et des affaires qui pré-
tendaient à la direction du judaïsme, le sionisme se pré-
sentait comme une conjuration démagogique qu'il impor-
tait d'écarter. On pouvait en détourner la menace, et la
muer en sauvegarde ; il suffisait que le sionisme devînt
un déversoir propre, non seulement à prévenir une inon-
dation d'immigrants juifs aux États-Unis, mais encore
à diminuer la population juive de l'Union ; ainsi se dis-
siperaient certaines méfiances faciles à aigrir jusqu'à
l'hostilité. M. Sylvain Lévy a clairement résumé la situa-
tion : « L'antisémitisme idéal est l'indice d'une résistance
latente qui peut finir par une explosion ; les « grands
juifs » le sentent confusément ; ils s'assurent contre un
surplus d'immigration juive en réclamant la Palestine
pour les juifs. Et l'Amérique, qui se défend contre le
même danger, adopte avec enthousiasme le même pré-
ventif. »
Les choses en étaient là quand, en 1916-1917, les Alliés
cherchèrent à négocier en Amérique les crédits dont
chaque jour le besoin se faisait plus urgent. Ils se virent
aussitôt sollicités, et de façon particulièrement pressante,
LE SIONISME 153
de consentir à la réalisation du sionisme ; il semble même
acquis que les grands banquiers juifs américains subor-
donnèrent leur concours à des engagements formels sur
ce point. Le fougueux intérêt soudain témoigné par
M. Balfour en faveur du sionisme n'était vraisemblable-
ment pas simple amusement de dilettante.
De fait, à partir de ce moment, les militants du sio-
nisme multiplient leurs démarches ; avec une facilité
surprenante, ils vont obtenir de tous les gouvernements
des déclarations mieux que satisfaisantes.
Dès 1916, des ouvertures préliminaires sont faites
auprès du gouvernement de M. Briand, relatives à l'éta-
blissement en Palestine d'un État juif que protégerait
l'Angleterre. En février 1917, une assemblée sioniste,
réunie à Londres, reçoit du cabinet britannique des
encouragements très nets. Son délégué, M. Sokolof, se
présente ensuite devant MM. Cambon, de Margerie et
Georges Picot (9 avril 1917), et ces derniers lui certifient
que leur gouvernement ne peut voir « d'un œil défavo-
rable des revendications tendant à la libération d'mie
race opprimée ». Le 4 juin suivant, une lettre complémen-
taire de M. Jules Cambon, secrétaire général du ministère
des Affaires étrangères, informe M. Sokolof que, « l'in-
dépendance des Lieux-Saints étant assurée... », le gou-
vernement français ne peut éprouver que de la sym-
pathie « pour la cause du sionisme dont le triomphe est
lié à celui des Alliés ».
A son tour, le 2 novembre 1917, M. Balfour, ministre
des Affaires étrangères de Grande-Bretagne, adresse à
lord Rothschild les lignes suivantes qui enchaînent défi-
nitivement la politique britannique :
J'ai le grand plaisir de vous adresser, de la part du gouverne-
ment de Sa Majesté, la déclaration suivante sympathique avec
les aspirations juives sionistes, déclaration qui, soumise au cabinet,
a été approuvée par lui.
Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l'éta-
154 LA FRANCE EN SYRIE
blissement en Palestine d'un Foyer national pour le peuple juif,
et emploiera tous ses efforts pour la réalisation de cet objectif ;
étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter
atteinte, soit aux droits civils ou religieux des collectivités non
juives existant en Palestine, soit aux droits et au statut politique
dont les juifs jouissent en tout autre pays.
Quelques jours plus tard, le 17 novembre, à une ques-
tion de M. King, posée à la Chambre des Communes,
M. Balfour répond en termes identiques à ceux de sa
lettre à lord Rothschild : «Le gouvernement de Sa Majesté
espère que l'établissement en Palestine d'un Foyer natio-
nal pour le peuple juif résultera de la guerre actuelle. »
Un doute s'élève alors sur l'acquiescement du gouver-
nement français aux vues britanniques si manifestement
contraires, non seulement aux Accords de 1916, mais à
la législation internationale en vigueur (i). C'est pourquoi,
le 13 décembre, à la séance des Communes, M. Lynch pose
au secrétaire d'État pour les Affaires étrangères les deux
questions précises que voici : en ce qui concerne le régime
futur de la Palestine s'est-on inspiré des intérêts sécu-
laires de la France en cette région? Les dispositions prises
jusqu'à présent et les promesses faites, notamment celle
du rétablissement des juifs à Jérusalem, le furent-elles
en complet accord avec les représentants de la Répu-
bhque française? M. Balfour répond : « L'honorable gentle-
man ne doit éprouver aucune appréhension de ce que,
dans notre politique en Palestine, nous puissions man-
quer de montrer la plus complète considération pour les
opinions de nos alliés. « M. Lynch insiste : « Tout en
reconnaissant cela, un accord a-t-il déjà été établi, si
bien que les Alliés travaillent maintenant pour assurer
la collaboration des Alliés en cette matière? — Oui, nous
travaillons dans le plus parfait accord. »
(i) Les capitulations, dont les Alliés n'ont jamais accepté l'abrogation,
et l'article 62 du Traité de Berlin.
LK SIONISME 155
M. Stepheii Pichon se met bientôt à l'unisson de
M. Balfour. Déjà les déclarations françaises antérieures
avaient été savamment graduées dans le sens d'une sym-
pathie croissante. Finalement le ministre écrit à M. Soko-
lof, le 14 février 1918, pour donner consécration officielle
à xme note ainsi conçue, communiquée à la presse le
10 du même mois : « M. Sokolof, représentant des orga-
nisations sionistes, a été reçu ce matin... par M. Stephen
Pichon, qui a été heureux de lui confirmer que l'entente
est complète entre les gouvernements français et britan-
nique, en ce qui concerne la question d'un établissement
juif en Palestine. »
Ainsi donc, tandis que, pour la sauvegarde de nos
droits et de nos intérêts en Palestine, nous nous conten-
tons de vagues promesses, qui ne seront pas tenues, nous
nous sommes liés par un accord au moins verbal, et,
restés seuls contractants par suite de la défaillance de
la Russie, nous accédons sans nous en émouvoir à la vio-
lation flagrante des stipulations de 1916 (i). A cette
époque, les circonstances militaires faisaient de la Pales-
tine l'antichambre de la Syrie. En renonçant si aisément
à nos droits sur la première, pensions-nous donner plus
de poids à nos droits sur la seconde? L'internationalisa-
tion de la Palestine n'était qu'une étape, déjà dépassée
en 1918, où l'on parle plus ou moins clairement d'un pro-
tectorat britannique (2). La première brèche est faite,
(i) Théoriquement, l'établissement d'un Foyer juif en Palestine ne
portait pas atteinte au régime d'internationalisation prévu. Mais, comme,
dès cette époque, les sionistes proclamaient hautement leur mtention de
transformer, dans un avenir plus ou moins proche, le Foyer juif en un
État, c'était jouer sur les mots que d'établir une distinction entre les
deux genres de groupement.
(2) A aucun moment, jusqu'à l'époque où se négocia le Traité de
Sèvres, il n'a été officiellement et publiquement question d'une mutila-
tion de r.'Vccord de 191O en ce qui concerne la Palestine. Bien mieu.-c, le
ministre des Affaires étrangères français lui-même aurait ignoré les con-
cessions échappées à M. Clemenceau au cours d'entretiens particuliers
avec, M. Lloyd George. C'est ce qui semble résulter des révélations de
156 LA FRANCE EN SYRIE
d'autres ne tarderont pas à être pratiquées dans un con-
trat où l'Angleterre ne voit plus qu'une entrave.
L'année 1918 apporte au sionisme de nouvelles adhé-
sions : le g mai, celle de l'ambassadeur d'Italie à Londres,
le marquis Impériali ; il avise M. Sokolof que son gou-
vernement « est disposé à s'employer avec plaisir en vue
de faciliter en Palestine l'établissement d'un centre natio-
nal juif. » Le 31 août enfin, le président WUson, exprimant
au rabbin Stephen Wise, l'un des chefs sionistes d'Amé-
rique, sa satisfaction des progrès réalisés par le sionisme,
approuve implicitement la déclaration Balfour dont il
reproduit la teneur.
Depuis le 9 décembre précédent, les Anglais sont maîtres
de Jérusalem, événement qui provoqua parmi les sio-
nistes une explosion d'enthousiasme. La capitale de la
nation juive était reconquise ! Sous la pression continue
M. Briand à la tribune de la Chambre, le 25 juin 1920 : « Les Anglais,
dit -il, ont posé la question de la Palestine et de la Syrie dans un bon
moment, quand ils ont vu le chef du gouvernement français aux prises
avec des préoccupations plus immédiates, plus pressantes, au cours d'une
conversation en décembre igrS, dans le cabinet de M. Lloyd George, à
Londres, entre les deux ministres, sans procès-verbal et sans secré-
taire, et c'est ce qu'il y a eu d'effroyable dans la conclusion de cette
guerre.
« On s'est réuni, on a parlé cordialement pendant plus d'un an, et il n'y
avait personne pour recueillir les paroles, de sorte qu'nn en est réduit
à des hypothèses. Mais, dans ce cas particulier, l'hypothèse ne va pas
tarder à se confirmer. Quelque temps après, en février, avait lieu, rue
Nitot, chez M. Lloyd George, une réunion à laquelle celui-ci avait
convoqué M. Wilson, quelques conseillers techniques, et le ministre des
Affaires étrangères français. C« dernier, ayant parlé des Accords de 1916,
M. Lloyd George a objecté : « Ils sont modifiés ; on m'a promis l'abandon
de Mossoul et de la Palestine. » Personne n'a protesté.
Il est à peine croyable qu'une simple conversation sans témoin, et
dont il ne reste aucune trace, ait suffi pour abroger un traité solennelle-
ment signé par un ministre des Affaires étrangères britannique et un
ambassadeur de France 1 On reste surpris qu'au Parlement aucune voix
ne se soit élevée pour proposer l'annulation de toutes les conventions
verbales et le retour pur et simple aux textes antérieurs.
LH SIONISME 157
de l'armée britannique, de jour en jour les lignes turques
reculent vers le nord. Dans les rangs de cette armée de
200 000 hommes, combattent quelques bataillons juifs,
et des hauts faits de cette Légion juive, le sionisme se
prévaudra pour proclamer de nouveaux droits sur la
Palestine : certains sionistes n'iront-ils pas jusqu'à lui
faire l'honneur d'une grande partie des succès palesti-
niens !
En attendant la victoire finale, le commandant en
chef britannique organise militairement le pays occupé.
Un statut provisoire est donné à Jérusalem, oià le général
Allenby a consenti, non sans mauvaise grâce d'ailleurs,
à reconnaître le rôle historique de la France. Lors de son
entrée dans la Ville Sainte, le colonel de Piépape, com-
mandant le détachement français de Palestine, marchait à
sa droite ; et le drapeau français fut de nouveau hissé
sur les nombreux établissements qu'il protégeait avant
la guerre. A des jours réguliers, la garde des Lieux-Saints
est confiée à un détachement français, et le haut commis-
saire français, M. Georges Picot, reprend, dans les céré-
monies, et malgré le général en chef, la place tradition-
nelle du représentant de la France. Il n'est pas sans
intérêt de rappeler à ce propos l'attitude inamicale de
la Custodie de Terre Sainte envers M. Georges Picot.
Celui-ci voulut renouer la tradition des honneurs rituels
rendus aux représentants de la France dans les céré-
monies catholiques célébrées aux Lieux-Saints. Il se
heurta à l'opposition formelle du nouveau custode, le
père Diotallévi, qui céda seulement devant un ordre
émané du Souverain Pontife en personne.
Dès le printemps de 1918, une commission sioniste,
présidée par le docteur Wcizmann, s'était embarquée pour
la Palestine. Instituée par le gouvernement britannique,
elle allait se livrer à divers travaux préparatoires à l'ins-
tauration du sionisme, inspecter les colonies juives, visi-
ter les écoles, poser la première pierre de l'Université
158 LA FRANCE EN SYRIE
hébraïque de Jérusalem. Le docteur Weizmann, préoc-
cupé de concilier au mouvement sioniste les Arabes du
Hedjaz, s'aboucha avec le délégué du roi de La Mecque.
Simultanément, il s'efforçait de rallier au sionisme le rab-
binat de Jérusalem, dont la tendance étroitement con-
servatrice avait été mise en défiance par les innovations
de ses coreligionnaires d'Occident. Impatient de s'y ins-
taller en maître, le sionisme continuait en Palestine les
méthodes d'infiltration d'avant-guerre ; les entreprises
de colonisation se multiplièrent : on s'efforçait de créer
le milieu qui peu à peu imposerait l'idée.
L'évolution du sionisme vers les Alliés n'avait pu
qu'inquiéter les Allemands. D'abord ils tentèrent de dis-
suader les juifs allemands de regarder vers l'Entente ;
les Munchener Neueste Nachrichten écrivaient le 26 no-
vembre 1917 : « Les Anglais, par un usage astucieux des
espérances sionistes, promettent im royaume de Juda
aux juifs du monde. Aucun juif allemand ne sera trompé
par ce déguisement d'une politique impérialiste. » Le
professeur Delbriick s'employait à réfuter les déclara-
tions de M. Balfour à lord Rothschild : « Selon toutes pro-
babilités, disait-n, les Turcs resteront maîtres de la Pales-
tine. En conséquence, quiconque désire promouvoir le
sionisme a toutes les raisons de se mettre en bons termes
avec les Turcs, et, par conséquent, avec les Allemands.
Un sioniste qui aujourd'hui s'associe aux ennemis de la
Turquie commet un suicide. » Puis les Allemands passent
à la menace. La Nouvelle Presse libre de Vienne com-
mente ainsi la prise de Jérusalem : « L'Allemagne et
l'Autriche ont en mains assez de gages pour faire rendre
à la Turquie sa propriété. » Toutefois, — et Talaat
Pacha le promet lui-même — on laisse entendre que les
Turcs seraient disposés à accorder une certaine auto-
nomie aux juifs de Palestine.
Peine perdue, le sionisme allemand incline de plus en
LE SIONISME 159
plus vers les Alliés. Dans une dépêche au bureau juif de
correspondance de la Haye, il prend acte des promesses
contenues dans la déclaration Balfour : « L'association
allemande sioniste salue avec satisfaction le fait que le
gouvernement britannique a reconnu dans une décla-
ration officielle le droit du peuple juif à une existence
nationale en Palestine. « Et, le 13 novembre 1918, deux
jours après l'armistice, l'assemblée sioniste de Berlin
fait siennes les revendications du sionisme anglais, et
envoie, dans un geste peut-être un peu prématuré, l'expres-
sion de « sa profonde reconnaissance à l'organisation sio-
niste pour les efforts couronnés de succès entrepris par
elle en vue de la réalisation du sionisme. »
Ce que les événements ont empêché l'Allemagne de
mener à bien, l'Angleterre va tenter de l'accomplir. Elle
essaiera de confisquer le sionisme à son profit ; le meilleur
moyen d'empêcher la Palestine de tendre vers la France
n'est-il pas d'y susciter un État juif sur lequel la Grande-
Bretagne exercera le contrôle? La manœuvre se dessi-
nait dès 1917 ; un officier bavarois, spécialiste des ques-
tions orientales pour avoir servi en Turquie sous von der
Goltz, dévoilait ainsi les desseins secrets de l'Angleterre :
« Que des Hottentots ou des juifs habitent la Palestine,
peu lui importe, pourvu que ce pays soit un pont entre
l'Egypte et l'Inde (i). » C'est, avec moins de brutalité
dans le langage, la même théorie qu'exprimait plus tard
le commandant Wedgewood en présence d'un rédacteur
du Jewish Chronide : « En ma qualité d'Anglais, j^ ne
puis pas considérer la Palestine uniquement du point
de vue juif, c'est-à-dire du point de vue seulement idéa-
liste, mais... je pense que l'Angleterre conclurait un bon
marché si elle permettait aux juifs de se créer un État
juif en Palestine... Il est vital et indispensable que la
(i) Zionismus und WeltfiolUik, par le major Endees.
l6o LA FRANCE EN SYRIE
Palestine soit érigée en État-tampon, non seulement pour
la protection des Israélites, mais aussi pour notre propre
sauvegarde. »
Écarter la France de Palestine, telle est la préoccu-
pation fondamentale. Si le sang répandu a quelque
signification, si des bienfaits résultent certains droits, il
est bon de rappeler ici l'évocation des croisades par
laquelle le Tintes du ii décembre 1917 saluait la déli-
vrance de Jérusalem. « Nous aussi avons joué un rôle
brillant dans cette lutte prodigieuse et complexe entre
l'Orient et l'Occident... mais, c'est la France qui a fourni
le plus grand nombre de guerriers qui se distinguèrent,
ce sont surtout ses lils qui fondèrent et maintinrent les
royaumes latins ; c'est elle qui le plus souvent a repris
la lutte, et ce sont ses enfants qui nous ont laissé les
meilleurs comptes-rendus contemporains de ses épisodes
les plus frappants. » M. Marcel Bernfeld oublie-t-il donc
le rôle et la situation de la France en Palestine lorsqu'il
invoque, poxir établir les droits des juifs, un argument
comme celui-ci : « Si un État quelconque possédait la
moitié de ce que les juifs possèdent en Palestine, il n'hé-
siterait certainement pas à émettre des prétentions à la
possession de ce pays ou tout au moins à réclamer des
privilèges (i). »
Nos établissements d'enseignement et de charité peu-
plent la Palestine, et cela dès une époque où il n'était
guère question des juifs pour relever ce malheureux pays
et lui apporter, avec un renouveau de civilisation, les
innombrables bienfaits moraux et matériels dont nous
l'avons comblé. Nos droits sur la Palestine s'imposent
d'eux-mêmes et de façon si catégorique, qu'il ne saurait
être question de les discuter.
Mais alors à quoi bon le rêve d'un chemin de fer Caïffa-
Bagdad, à quoi bon les projets sur l'Arabie? Le contrôle
(i) Marcel Bek.sfeld, le Sionistiu.
LE SIONISME l5j
même du canal de Suez ne risque-t-il pas d'échapper à
l'Angleterre? C'est pourquoi il faut de toute nécessité
saper des droits qu'on ne peut abattre. L'auxiliaire, fami-
lier aux besognes occultes, est trouvé, et il semblera d'une
suprême habileté de remettre à un sionisme soumis et
reconnaissant les clefs des destinées britanniques en
Orient et aux Indes. Suivant l'arrière-pensée britannique,
le sionisme doit permettre à l'Angleterre de fermer la
Palestine à la France, après quoi la Grande-Bretagne, le
reléguant aux accessoires, restera seule en scène. C'est
bien la théorie du Near East, qui propose en 1918 d'incor-
porer la Palestine « dans cette grande autonomie de nations
qu'est l'empire britannique » ; le tour serait joué et l'esca-
motage accompli. Mais le sionisme, qui se sent une force,
consentira-t-il à se prêter à ce jeu? Aura-t-il toujours la
docilité requise? Il est avéré qu'aux magnats juifs de la
finance londonienne le nationalisme juif sert tour à tour
de monnaie d'échange ou de moyen de pression. Ce n'est
pas d'un vague idéalisme que s'inspirent lord Rothschild
et ses collègues, lorsqu'Os poussent à la création d'une
patrie juive où ils ne s'installeront jamais. Leurs plans
vastes, mais positifs, visent à des conquêtes plus substan-
tielles que la maigre Palestine. Le « bon marché » du
commandant Wedgewood pourrait bien n'être pour l'An-
gleterre qu'un marché de dupeF. « Ce n'est pas la Grande-
Bretagne qui prend l'internationale juive à son service,
comme se l'imagine le chef du gouvernement de Londres,
mais ce sont bien plutôt les financiers juifs internatio-
naux qui tentent de prendre l'empire britannique à leur
service pour assurer leur domination sur le monde...
Si la Grande-Bretagne réussit à faire de la juiverie mon-
diale l'instrument indispensable de sa politique, elle
devient du même coup l'esclave de son indispensable
mstrument (i). »
(i) Georges Batault, h Problème jmj.
102 LA FRANCE EN SYRIE
Chose curieuse, parmi ses défenseurs les plus ardents
et les plus désintéressés, le sionisme compta un Anglais
de race, catholique au surplus, sir Mark Sykes, député
de Hull et négociateur des Accords de 1916. Ce dernier
s'en fit le champion avec le même enthousiasme qu'il avait
consacré à la cause de l'indépendance arabe. Il ne voulut
pas y voir une machination politique judéo-anglaise,
et s'y attacha comme à la noble réparation d'une injus-
tice séculaire, à l'accomplissement d'une œuvre de libé-
ration et d'équité. Son discours à l'Opéra de Londres,
le 2 décembre 1917, ne permet aucun doute à cet égard ;
il repoussait toute pensée de mainmise par la race juive
sur un pays où vivent déjà, en nom.bre infiniment supé-
rieur, des habitants d'ime autre race. Mais il entrevoyait
l'éclosion d'une ligue des idéals, à laquelle Israël partici-
perait en toute sécurité comme en toute indépendance (i).
L'idée était belle; réalisable? on peut en douter. Des
considérations moins élevées prévalurent.
L'idée était-elle même conforme à la justice? Lorsque,
vers le milieu de la guerre, le sionisme ouvrit sa campagne
de revendications, il commença par susciter la pitié en
faveur des minorités juives maltraitées principalement
en pays slaves ou musulmans. Toutes ces souffrances n'au-
raient un terme que le jour où Israël se verrait restituer
une patrie dont il avait été chassé. Cet argument fit
impression, et pourtant il n'était qu'une contre-vérité
historique. De la captivité à Babylone deux tribus seu-
lement sur douze avaient regagné le sol national ; à cette
époque déjà, la Palestine devait manquer d'attraits.
Cette désaffection se manifeste de nouveau aux pre-
miers siècles de notre ère, où Israël peu à peu se dispersa.
(i) C'est également la conception de lord Robert C«cil.
LE SIONISME 163
L'expropriation par les Romains n'est qu'une légende :
« En général, écrivait le père Lagrange (i), ce fait qu'on
dit générateur du droit n'a jamais eu lieu. Jamais les
Romains n'ont chassé les juifs de Palestine ; ils leur
avaient seulement interdit d'entrer dans Jérusalem. Cette
interdiction avait cessé d'elle-même sous les empereurs
chrétiens. »
Ainsi les juifs sont mal fondés à réclamer un territoire
que volontairement ils désertèrent en masse, il y a dix-
huit siècles, un territoire où, vers 1910 encore, aucune
des grandes œuvres de civilisation qu'on y admirait ne
portait leur marque. « Les droits historiques et inalié-
nables des juifs >> sont vraiment un peu légers en pré-
sence d'autres, moins reculés peut-être, anciens tout de
même et plus continus. Les Hébreux conquirent jadis la
Palestine, d'autres vinrent qui les en dépouillèrent : c'est
la loi du plus fort. Mais, au lieu de demeurer sur place,
comme tant d'autres peuples subjugués, de défendre opi-
niâtrement leurs foyers, leurs usages, leur civilisation,
ils s'éloignèrent. Quels droits ont-ils aujourd'hui sur une
patrie dont eux-mêmes se sont exilés? Est-il besoin de
discussions juridiques en présence des faits?
Au dire des sionistes, les juifs, quelle qu'ait été leur
conduite passée, ont au moins, pendant cette guerre,
reconquis ces droits périmés. « Donnant, donnant »,
écrit M. Braunstein (2) ; les services rendus aux Alliés,
affirme-t-il, permettent aux juifs de ne pas recevoir la
Palestine comme un cadeau, mais comme un dû. Or, la
question se pose ainsi : pour avoir fait campagne sous
un uniforme ou sous un autre, c'est-à-dire avoir stricte-
ment accompli leur devoir de citoyens du pays qu'ils
avaient adopté, les juifs méritent-ils vm exceptionnel
témoignage de reconnaissance? Alors que des neutres se
(i) Correspondant du lo avril 1918.
(a) Le Monde nouveau, août 1921.
164 LA FRANCE EN SYRIE
sont volontairement enrôlés dans des armées en guerre
sans être pour ce fait l'objet d'aucune faveur collective,
pourquoi les juifs, mobilisés d'of&ce comme leurs conci-
toyens, se veiTaient-ils attribuer une gratification spé-
ciale? Dans presque tous les États en guerre, les juifs
jouissaient du droit commun, et, profitant des mêmes
avantages moraux et matériels que l'ensemble des popu-
lations, étaient soumis aux mêmes obligations. Lçurs
propres intérêts se plaçaient-Us donc en opposition avec
les intérêts généraux qu'ils défendaient, pour qu'aujour-
d'hui ils demandent comme une indemnité?
Ces considérations toutes morales ne perdent rien de
leur valeur lorsqu'on examine le côté pratique de la
question. Le sionisme, comme but immédiat ou indirect,
se propose la création d'un État juif. Or le judaïsme est
spécifiquement une religion qui, à travers les siècles et
malgré la dispersion, maintint la race dans sa pureté primi-
tive et préserva la nation de toute fusion avec les gentils.
Aussi, au rebours de tous les autres États, l'État juif,
même socialiste et communiste, serait et resterait théocra-
tique (i). La laïcité est incompatible avec le judaïsme.
Les chefs sionistes s'en défendent, car il y aurait actuel-
lement quelque imprudence à l'avouer ; ils n'ignorent
cependant pas que les masses embrigadées dans le siO'
nisme sont soulevées par un idéal : revenus en Palestine,
les juifs entendent restaurer dans tout son éclat et dans
ses moindres détaOs le culte antique imposé par la loi. A
quoi leur eût servi de s'être astreints au milieu de mille
difficultés à la stricte observance de leurs rites les plus
minutieux et les plus compliqués s'ils y renonçaient du
(il Voir la théorie du Pauvre selon la Bible, très clairement exposée
dans le Problème juif (M. Georges Batault), pages 123 et suivantes. Le
Pauvre de l'Ancien Testament était synonyme de juste, de pieux, d'op-
primé, par opposition au puissant et au riche, qualifié méchant. C'est à
peu près la signification que les socialistes de notre époque donnent
au mot prolétaire.
Le sioNtsME ïti5
jour où ils se trouveraient dans la complète liberté de
les pratiquer? Le professeur Werner l'a déclaré en 1918
dans le Ménorah de New- York : « Ils espèrent la restau-
ration du royaume de David, du temple, et des sacri-
fices sur le mont Sien. « Car la loi de Moïse est inflexible ;
sa résurrection comporte obligatoirement la remise en
Vigueur de toutes ses prescriptions. Le temple lui-même
ne saurait être reconstruit que selon ses plans primitifs
et sur le mont Moriah. Il faudrait en ce cas abattre la
mosquée d'Omar, ce joyau de l'Orient, et l'un des lieux
saints les plus Vénérés des musulmans. Tous les artistes
du monde protesteraient et l'Islam ne le tolérerait à aucun
prix.
État théocratique, l'État juif serait apparemment un
État communiste. On ne s'imagine guère un lord Roths-
child, apôtre zélé de la doctrine, ou quelque autre seigneur
Israélite, prêchant d'exemple et consentant pour le prin-
cipe à se morfondre en quelque retraite, même royale,
de Judée ou de Galilée. Quels juifs nantis abandonne-
raient pour s'y confiner les vastes champs d'activité qu'ils
moissonnent dans tous les pays, où ils ont acquis, âVec
la fortune, une influence prédominante et des situations
considérables ? Les sionistes le reconnaissent eux-mêrrtes :
l'État juif sera la patrie des juifs pauvres ; « les riches
vraisemblablement resteront et ne partiront que les
pauvres », prévoit M. Marcel Bernfeld- (i). Les faits le
prouvent : en -^919, seulement, l'immigration juive a
compté 30 000 individus environ. L'afflu.x principal a été
celui des sionistes révolutionnaires (PoaJè-Zion), dont,
en septembre 1920, le congrès a voté l'adhésion à la
3« Internationale de Moscou. Ceux-ci préconisent l'éta-
blissement à Jérusalem d'une république communiste
juive qui fêta table rase de tous les monuments et ves-
tiges du christianisme et de l'Islam. Cette perspective d'mie
(i) Le Sionisme.
l66 LA FRANCE EN SYRIE
ieconde expérience du bolchevisme n'inciterait que mé-
diocrement les juifs fortunés à se rapatrier. D'ailleurs
certains sionistes, comme l'Américain Jacob Schiff, redou-
tent l'État juif comme un danger ; le juge Brandeis lui-
même, l'un des dirigeants du sionisme aux États-Unis,
ne se fait aucune illusion sur les obstacles presque insur-
montables auxquels se heurterait la constitution d'un
État juif.
Dans un État de cette sorte, l'exclusivisme tradi-
tionnel de la race empêcherait toute politique exté-
rieure raisonnable. On n'imagine pas les relations de
mauvais voisinage qui pourraient s'établir et durer
avec les États limitrophes ou environnants. Jamais,
en aucun point du monde, tant de sources de conflits
ne se seraient trouvées accumulées : conflits avec la chré-
tienté comme avec l'Islam. Dès maintenant les sionistes
prétendent, dans Jérusalem et aux environs, déter-
miner un nombre très restreint de points répondant à
la qualification de Lieux-Saints. Il s'agit pour eux de
réduire autant que possible les places échappant à la
souveraineté juive ; que sera-ce lorsqu'ils y seront tout
puissants ?
Est-ce à l'aide de tels éléments de subversion que le
sionisme compte faire refleurir les arts, les lettres, les
sciences, toute une civilisation qui lui soit propre et que,
dans l'antiquité, il fut impuissant à créer? Par quel
miracle le peuple juif serait-il soudain capable des plus
grandes choses, lui qui jadis n'en sut accomplir aucune,
lorsque à ses côtés d'autres peuples sémitiques, les Phéni-
ciens et les Assyriens, l'un sur mer, l'autre sur terre, édi-
fiaient des empires grandioses.
Une minorité de juifs seulement rentrerait en Pales-
tine dans rh}rpothèse de la création d'un État juif. Il y
aurait impossibilité matérielle à ce qu'il en fût autre-
ment. Le nombre total des juifs répailis par le monde
LE SIONISME 167
s'élève approximativement à 14 ou 15 millions (i). Or,
si le cinquième seulement voulait s'établir en Palestine,
il s'y trouverait parqué à l'étroit. Les estimations les plus
favorables faites par les sionistes accordent à la Pales-
tine du temps de David 4 millions d'habitants ; elle était
alors surpeuplée. Actuellement pareille agglomération ne
pourrait subsister : la région du sud est désertique, les
collines qui entourent Jérusalem, pierreuses et arides, ne
sont pas susceptibles d'être fertilisées. En quelques points
mieux abrités, mieux arrosés, les terres du littoral et la
vallée, du Jourdain par exemple, le rendement agricole
pourrait certainement être amélioré. Cependant une mise
en valeur scientifique et intense ne permettrait guère à
la Palestine de nourrir plus de i 500 000 à 2 millions de
personnes. Comme l'a fait observer le Morning Post après
une enquête sévère menée sur place, « la Palestine n'est
une terre promise qu'en comparaison des déserts du
Sinaï et de l'Arabie. »
L'État juif, foyer permanent et intangible de révolu-
tions et de difficultés, pourrait bien être en outre le quar-
tier général du panjudaïsme international : « Il ne s'agi-
rait plus de fonder un État, mais un petit foyer national,
qui serait efiectivement le centre d'où seraient dirigés
les mouvements et les évolutions de l'impérialisme juif,
économique et messianique (2)... » Déjà en 1860, dans
un livre intitulé Rome et Jérusalem, Mosès Hess, ce pré-
curseur du sionisme, l'ami de Karl Marx, précurseur du
communisme, écrivait : « La nouvelle Judée d'aillexurs
n'engloberait pas la totalité des juifs ; la majorité de
ceux-ci continuerait à séjourner dans leur patrie d'adop-
tion, mais ils recevraient du foyer commun l'impulsion
nécessaire ; la création d'un centre juif leur redonnerait
vie et unité. » Ce gouvernement de la juiverie à travers
(i) Évaluation de M. Marcel Bernfeld, le Sionisme.
2) Geor Mies Batault, le Problème juif.
l68 LA FRANCE EN SYRIE
le monde prendrait facilement des allures de complot
contre les gentils et contre les nations, complot qui ne
tarderait pas à provoquer, comme réaction de défense,
les plus violents accès d'antisémitisme (i). L'instauration
en Palestine d'un foyer national ou d'un État juif ne
supprimerait donc pas l'antisémitisme, mais au contraire
l'aggraverait.
Faut-il s'étonner que beaucoup d'esprits clairvoyants
se soient prononcés contre îe sionisme? Parmi les juifs,
im grand nombre, la majorité probablement, s'en soucie
peu ou le combat. En 1913, les cotisants du sionisme,
ceux qui paient le chekel, n'étaient que 130 000 sur 13 mil-
lions. Actuellement, leur nombre s'élèverait, paraît-il, à
500 000, pour les deux tiers Américains. Ces chiffres
n'autorisent guère le sionisme à prétendre représenter
l'universalité des juifs ; un si petit nombre d'adhérents
ne caractérise pas un mouvement national. En Amérique
même, tout un parti juif est fermement opposé au sio-
nisme et gagne du terrain. La lettre au rabbin Stephen
Wise, par laquelle le président Wilson se solidarisait avec
la déclaration Balfour (septembre 1918), soulevait de
violentes protestations juives, dont celle du rabbin
Ephraïm Frisch, de New- York, fut la plus remarquée.
Dans le but d'exploiter cette lettre, les sionistes l'avaient
affichée, avec cette mention : « Président Wilson sfeaks
for America », affirmation tendancieuse dont se forma-
lisèrent les Américains indifférents ou hostiles au sio-
nisme. Déjà la presse sioniste avait délibérément tronqué
la déclaration Balfour en taisant la clause réservant l'éga-
lité des droits aux autres communautés de Palestine :
convaincus de duplicité, les sionistes s'aliénèrent ainsi
dans l'Union beaucoup de sympathies.
(i) Georges Batault, U Problème juif.
Le slo-NiSMË ib()
En France, l'Alliance israélite universelle se refuse à
marcher à la remorque du sionisme ; le consistoire de
Paris et le grand rabbin observent la même attitude.
M. Sylvain Lévy, tout d'abord rallié au sionisme, fait en
1918 un voyage d'études en Palestine ; il en revient
franchement antisioniste, et fait connaître ses sentiments
dans une conférence à la Fédération sioniste de France.
En Palestine même, les juifs indigènes se dressent en
adversaires du sionisme. Ils assistent avec déplaisir à
l'immigration d'un prolétariat juif qui bouleverse leurs
habitudes et piétine leurs traditions. Le grand rabbin de
Jérusalem ne regarde pas le sionisme d'un œil plus favo-
rable que le cardinal Bournc. Pendant son séjour en Pales-
tine, ce prélat a étudié l'effort anglo-sioniste ; de retour
en Angleterre, devant un congrès national catholique il
a condamné le principe du sionisme et flétri les idées
subversives des envahisseurs de la Terre Sainte. Bien que
fonctionnaire britannique, l'évêque anglican de Jérusa-
lem, le docteur Mac-Innes, s'élèvera à plusieurs reprises
contre le sionisme ; à Londres, dans une réunion, il affir-
mera que les sionistes se sont rendus odieux aux anciens
habitants du pays, juifs inclus ; les émigrés russes, polo-
nais, roumains, dit-il, professent des sentiments bolche-
vistes, et l'on ne saurait admettre l'expulsion ou l'expro-
priation de la population indigène.
Sans même insister sur le grand dommage causé par
le sionisme aux intérêts français (i), il faut envisager
les susceptibilités chrétiennes qui ont cependant quelque
importance. S'il est périlleux de porter atteinte aux
intransigeances musulmanes, il ne l'est pas moins de
froisser dans leurs convictions les plus profondes les
(i) Dans la Palestine internationalisée, les Accords de 1916 n'avaient
pas fait encore entièrement litière des droits de la France. Celle-ci
gardait ses prérogatives au moins morales de protection des chrétiens,
et pouvait alors d'autant plus compter sur la prépondérance, que nos
alUés russes avaient insisté pour que ce privilège lui fût maintenu.
170 LA FRANCE EN SYRIE
groupes chrétiens variés qui portent aux Lieux-Saints
un culte passionné. Le Times ne s'est pas fait l'écho d'une
voix isolée lorsqu'un jour il insérait cette opinion de
M. Ridder Haggard : « J'exprime l'espérance que, dans
les arrangements définitifs, on se rappellera que les chré-
tiens aussi bien que les juifs ont des intérêts et des sou-
venirs à Jérusalem et en Judée. » Les souvenirs des juifs
sont respectables ; pas plus néanmoins que ceux des chré-
tiens et des musulmans ; il serait inexplicable que l'on
sacrifiât ceux-ci à ceux-là.
L'accomplissement des projets sionistes se heurte, on
le voit, à d'insolubles difficultés morales et matérielles.
Il n'apparaît point que les gouvernements s'en soient
préoccupés. On s'étonnera peut-être aussi qu'à l'heure où
la diffusion des fameux principes wilsoniens remuait le
monde, et particulièrement l'Orient, les Alliés aient déli-
bérément foulé aux pieds, en ce qui concerne la Palestine,
le droit qu'ont les peuples de disposer d'eux-mêmes. C'est
le professeur Jastrow qui écrivait en 1918 dans le Ménorah
de New-York : « La Palestine n'appartient pas aux juifs ;
elle appartient à ceux qui vivent dans le pays... Nous ne
pouvons ignorer deux mille années d'histoire et mainte-
nir que, puisque les ancêtres des juifs d'aujourd'hui furent
pendant quelques centaines d'années en possession de la
Palestine, les Israélites ont le droit de devenir les maîtres
de ce pays. Si nous reconnaissons la légitimité de la con-
quête juive, alors nous devons reconnaître aussi la légi-
timité de la reconquête qui enleva la Palestine aux juifs...
Si le fait d'être les anciens maîtres de la Palestine donne
une justification aux revendications présentes des juifs
dans ce pays, il est clair que cette revendication doit se
restreindre à la partie de la Palestine qui fut réellement
entre les mains des juifs. Or, on sait que ce n'est qu'une
LE SIONISME 171
partie de l'intérieur, une zone de quelque 115 à 120 kilo-
mètres de long sur 40 ou 50 de large. Le littoral ne fut
jamais entre les mains des juifs : sa partie méridionale fvit
occupée par les philistins et le nord par les phéniciens.
La partie la plus riche de la Palestine, à l'est du Jour-
dain, ne fut jamais juive. Ce serait certainement un acte
de violence qui soulèverait les plus fortes oppositions
que d'étendre un État juif moderne à la Palestine entière ;
d'autre part, ce serait absurde de créer à l'intérieur de
la Palestine un État minuscule...»
En Palestine vivent actuellement environ 800 000 habi-
tants, dont la grande majorité est musulmane (600 000
environ) ; les juifs autochtones, c'est-à-dire installés dans
le pays avant 1914, ne comptent dans ces chiffres que
pour 70 000. Or, les populations de la Palestine se rendent
fort bien compte que la fondation d'un État ou d'un
foyer juif dans leur pays signifie leru" expulsion de gré
ou de force. Les sionistes débarqués en Palestine n'en
font au demeurant nullement mystère : le rédacteur du
Morning Post circulant en Palestine rapporte qu'un
Anglais résidant à Jaffa accusa les sionistes de faire
preuve « d'une sauvage intolérance et d'arrogance à
l'égard des indigènes ».
Parlant à Manchester, le 5 décembre 1917, sir Mark
Sykes, fidèle à son idéal, jugeait essentiel au succès de
l'entreprise sioniste de se fonder sirr la base d'une entente
des juifs et des Arabes. Or, parmi toutes les impossibilités
auxquelles se heurte le sionisme, celle-ci est la plus radi-
cale de toutes. On connaît la haine foncière des Arabes
envers les juifs. Depuis son origine, le sionisme a affecté
des tendances agricoles ; au 5^ Congrès sioniste, Théodore
Herzl s'écriait : « Nous voulons faire de nos colons des
possesseurs réels et indépendants de la terre. » C'était
décréter la dépossession progressive des indigènes par
les juifs. L'exclusivisme juif, qui persiste intangible depuis
des millénaires, à travers toutes les destinées, transfor-
tfi LA FlUNCE EN SYRIE
merait en parias la population allogène le jour où, même
avant de l'écraser par le nombre, les juifs tiendraient en
main l'autorité. Les Arabes le savent, et se révoltent
à l'idée de devenir des prolétaires travaillant leur propre
sol au compte de maîtres étrangers.
Le sionisme voudra-t-il s'imposer par la force : les
150 miOions de musulmans répandus sur la surface du
globe n'accepteront pas d'un cœur léger l'humiliation de
voir les leurs chassés de Jérusalem. La Turquie, l'Arabie,
l'Egypte, les Indes sont en éveil. Il serait imprudent de
déchaîner une guerre sainte, à laquelle se ruerait joyeu-
sement tout l'Islam et dont, après les juifs, qui en feraient
les premiers frais, toutes les nations chrétiennes, la France
et l'Angleterre en tête, éprouveraient les plus terribles
contre-coups.
Sitôt les premières manifestations du sionisme en Pales-
tine, musulmans et chrétiens vont, fait sans précédent,
se coaliser contre l'ennemi commun. Il faudra la main de
fer des autorités militaires britanniques, et la protection
des régiments anglais poilr que le sionisme puisse tetiter
de s'implanter dans une Palestine frémissante de colère
et de mépris.
II
Lorsque, pendant la guerre, le gouvernement de
Londres s'engageait envers le sionisme, il ne prévoyait sans
doute pas cette opposition violente. Pour échapper à la
domination juive, les Palestiniens chercheront un appui
extérieur, et se voueront tantôt à la France, tantôt à
l'Amérique, tantôt au chérif. Ils seront à qui réalisera
la Syrie intégrale que l'unanimité réclame. Et c'est pré-
cisément contre l'union de la Palestine à la Syrie que
la diplomatie britannique avait cru prendre toutes ses
précautions. Dès l'armistice, l'Angleterre se heurte en
I.E SIONISME 173
Palestine au mouvement arabe, avec lequel elle s'est
depuis longtemps compromise. Elle est d'autre part trop
liée au sionisme pour l'abandonner. Pris entre les deux
antagonistes, ses agents vont, avec une dextérité remar-
quable, profiter des circonstances pour utiliser l'un et
l'autre. On s'explique ainsi l'incohérence et la contradic-
tion apparentes de certaines mesures prises par les auto-
rités britanniques. C'est qu'il s'agit par tous les moyens
d'user les résistances, de fatiguer les emportements, en
un mot, de diviser pour régner.
En décembre 191S, le Congrès juif d'Amérique, tenu
à Philadelphie, se faisait représenter à la Conférence de
la paix par une délégation, dont le chef, le rabbin Ste-
phen Wise, jouissait d'un grand crédit auprès du prési-
ilent Wilson. Les envoyés devaient réclamer « des condi-
tions politiques, administratives et économiques propres
à assurer -^ sous le protectorat de la Grande-Bretagne,
agissant au nom de la Société des nations à créer — le
développement de la Palestine en une république juive
(Jewish commonwealth) . » Les sionistes, qui refusaient
aux indigènes de Palestine le droit de disposer de leur
pays, ne craignirent point d'invoquer eux-mêmes le prin-
cipe wilsonien. On lisait en effet dans l'Univers Israélite
du 4 octobre 1918, sous la signature d'Alsaticus : « La
thèse de la paix wilsonienne... réclame l'indépendance de
chaque nation pourvu que cette nation l'exige. Pourquoi
la nation juive, si elle existe ou si elle veut être, ne joui-
rait-elle pas de mêmes avantages que les autres nations? »
Il est vrai que, le 28 mars 1919, le même écrivain, dans
la même revue, laissait échapper quelques réflexions
amères à propos du principe tant vanté quelques
mois plus tôt ; « Pauvre principe, si souvent évoqué
depuis un siècle, et à qui l'on fait dire tout ce que l'on
veut, à qui on intime à volonté le silence, et qui est
devenu la bonne à tout faire de tous les impéria-
174 LA FRANCE EN SYRIE
lismes ! » Les juifs n'avaient -ils donc pas reçu satisfaction?
Si le sionisme n'obtint pas du Congrès de la paix tout
ce qu'il désirait, ce n'est pas faute à ses avocats d'avoir
manqué d'activité, ni, semble-t-il, à leurs auditeurs
d'avoir manqué de sympathies. Sur l'invitation expresse
de M. Lloyd George, M. Herbert Samuel, futur haut com-
missaire britannique en Palestine, et le docteur Weizmann,
président de la commission sioniste palestinienne, trans-
mirent au Premier britannique un résumé complet des
revendications sionistes. L'association sioniste d'Italie
adressa vers le même temps un message pressant au pré-
sident Wilson, tandis que la délégation sioniste améri-
caine s'entretint successivement avec M. Balfour et
M. Lansing. Enfin, le 14 janvier 1919, le président Wil-
son promit au docteur Weizmann d'appuyer « la fonda-
tion d'une Palestine indépendante et libre de toute entrave
dans son développement national (i). »
Les démarches sionistes furent donc accueillies avec
une toute spéciale bienveillance, alors que le Conseil des
Dix et le Conseil des Quatre se refusèrent à examiner
beaucoup de questions d'une importance bien supérieure,
celles d'Egypte, des Indes et d'Irlande, ainsi que le pro-
blème noir, pourtsmt vital pour les États-Unis. Les inté-
rêts juifs au contraire firent l'objet d'une étude appro-
fondie, dès l'ouverture du Congrès. Faut-il attribuer ce
succès aux nombreux juifs qui, officiellement ou dans
la coulisse, prirent part aux travaux de la Conférence?
Le 27 février 1919, le Conseil des Dix, abordant offi-
ciellement la question sioniste, appela les notabilités juives
en consultation. Au nom de l'organisation sioniste, le
docteur Weizmann et M. Sokolof fii-ent l'exposé de la
doctrine sioniste. Furent ensuite entendus M. André
Spiro, délégué de l'organisation sioniste française, M. Syl-
vain Lévy, professeur au Collège de France, membre de
(i)tUHiv6rs israétite, 13 fé\Tier 1919.
LE SIONISME 175
la commission de Palestine, M. Oussischkine, représen-
tant les juifs russes. Ce dernier prit la parole en hébreu :
aucune protestation ne s'éleva contre cette irruption
subreptice d'une nouvelle langue diplomatique. M. Syl-
vain Lévy, s'autorisant de l'enquête impartiale menée
par lui dans le pays même, formula seul les plus expresses
réserves sur les possibilités ou l'utilité de constituer un
« État juif séant en Palestine » : tous les autres orateurs
demandèrent la création d'une république sioniste, sous
la tutelle d'un mandataire désigné par la Société des
nations.
A peine les Turcs avaient-ils évacué la Palestine que le
sionisme s'y était de nouveau installé. Il pouvait compter
sur les autorités militaires britanniques pour faciliter
l'immigration des juifs et le développement de leurs colo-
nies et de leurs institutions. Après l'armistice et dans
l'année qui suivra, le sionisme va compléter sa mainmise
sur la Palestine. Rouvert en novembre 1918, l'hôpital
Meyer de Rothschild, que subventionnait précédemment
l'Alliance Israélite universelle, est cédé par le major de
Rothschild à V American Sionist Médical Unit for Pales-
tine, et passe sous le protectorat américain. La Banque
coloniale juive (Jewish Colonial Trust) redouble d'acti-
vité. A partir de décembre 1918, la police en Palestine
est en grande partie juive ; à la même époque, sur les
cinq juges supérieurs, trois sont juifs. L'hébreu ressuscité
devient langue semi-officieUe, en attendant de devenir
langue officielle, avec l'anglais et l'arabe (i). Enfin les
commerçants juifs sont l'objet de traitements de faveur.
Les banques anglo-juives, ouvertes à leur intention, leur
consentent des crédits et des prêts au taux de 3 pour
(i) Après le retour de Babylone (cinq siècles avant J.-C), l'hébreu
avait peu à peu cédé la place à l'araméen ; il ne subsistait pins au temps
du Christ que comme langue littéraire ou liturgique.
176 LA FRANCE EN SYRIE
cent, tandis que les non-juifs, même présentant les plus
solides garanties, ne peuvent emprunter qu'à 10 ou
12 pour cent. Dorénavant enfin, tous les actes, tous les
discours des sionistes font de Jérusalem le centre reli-
gieux, politique et national des juifs.
Avant la guerre, musulmans et juifs s'accommodaient
tant bien que mal du régime turc ; que les Anglais fus-
sent moins tolérants, et que leur victoire dût ouvrir en
Palestine une ère de troubles et de difficultés, un tel
paradoxe ne venait à l'esprit de personne. Et pour-
tant, l'administration anglaise — au mépris des réserves
contenues dans la déclaration Balfour, suivant laquelle
il ne devait être porté aucune atteinte « aux droits civils
et religieux des collectivités non juives existant en Pales-
tine » — y consacre une suprématie juive odieuse aux
chrétiens comme aux musulmans. Ceux-ci de longtemps
ne pardonneront pas l'himiiliation de se voir faire la loi
par les juifs.
Le prestige, l'honneur aussi de la France ont grave-
ment souffert que Jérusalem, soustraite à la domination
turque, tombât sous le joug plus ou moins déguisé d'un
judaïsme provocant.
On conçoit l'effroi qui s'empara des indigènes de Pales-
tine à l'aspect de l'organisation financière du sionisme
mise au service de l'enthousiasme religieux le plus exalté
et du nationalisme le plus exclusif, le tout appuyé sur
la force britannique. Se refusant à émigrcr. ne pouvant
opposer capitaux à capitaux, ils ne pouvaient réagir que
par la violence.
Novembre 1918 ouvre l'ère des troubles antisionistes :
il en éclate à Jaffa, puis à Jérusalem, 011 un meeting sio-
niste est annoncé pour le 3 novembre : les chefs de la
contre-manifestation sont arrêtés et condamnés. Les
islamo-chrétiens protestent auprès de M. Georges Picot
et du colonel Storrs, gouverneur de Jérusalem : « Dus-
LE SIONISME 177
sions-nous verser notre sang, nous nous opposerons à ce
que les juifs se rendent maîtres de la Palestine et domi-
nent à Jérusalem. » D'emblée, l'hostilité des mahométans
et des chrétiens à l'égard des juifs est portée à l'état aigu.
Les musulmans eussent accepté sans plaisir l'autorité
chrétienne des Européens ; ils déclarent refuser toute
soumission à un gouvernement Israélite. Leur irritation
se répercute jusqu'à Damas, où les déportés et les réfu-
giés de Palestine vitupèrent contre le sionisme et reçoi-
vent les encouragements de la population.
La gravité de ces événements reste incomprise en
Europe ; il est vrai qu'à son retour de Palestine, M. Ja-
cobus H. Kann, sioniste militant, donne une interview
rassurante au bureau juif de correspondance de la Haye,
précisément en ce mois de décembre 1918 où la Pales-
tine bouillonne. Se plaisant à noter les excellentes rela-
tions du gouvernement anglais et de l'organisation sio-
niste, M. Kann affirme à l'encontre de toute exactitude :
« Je suis convaincu que les Arabes, qui ont supporté le
régime turc, seront heureux d'être gouvernés par des
fonctionnaires juifs. La difficulté de la question arabe
a été fortement exagérée... Beaucoup de juifs s'établis-
sent en Palestine, surtout ceux des bataillons juifs aux-
quels revient une grande partie des succès palestiniens. »
L'optimisme de M. Kann semble un reflet de l'arrogante
fatuité qu'affectent les sionistes envers les Palestiniens.
Minorité en présence des vieux juifs de Palestine précé-
demment fixés dans le pays, qui trouvent exorbitantes
les prétentions des nouveaux venus plus ou moins forte-
ment teintés de bolchevisme (i), les sionistes font étalage
de leur mépris pour les véritables propriétaires du pays.
Une brochure menaçante éditée à Jaffa et publiée par
M. Eberlin, avocat à Paris, met alors le comble à l'effer-
(i) Les juifs de là communauté askénazi, en majorité parmi les 60 000
juifs de Jérusalem, étaient antisionistes.
178 LA FRANCE EN SYRIE
vescence : ce factum invite la population à reconnaître
la situation acquise, sous peine d'y être contrainte par
la force et d'être privée de ses droits. Les indigènes y
voient un défi. Leur conviction s'enracine que l'égoïsme
juif n'emploiera son activité et ses moyens d'action qu'à
leur détriment. Le silence des autorités britanniques, qui
refusent toute indication au sujet de l'avenir du pays,
est de mauvais augure. En décembre 1918 une procla-
mation du général Money, administrateur en chef des
T. E. O. Sud, interdit aux particuliers les transactions
immobilières entre eux. Mais, l'administration conservant
tous ses droits à cet égard, cette mesure passe, et à juste
titre, pour un moyen détourné de céder aux juifs les
domaines impériaux du sultan en terre palestinienne.
Aussi chrétiens et musulmans resserrent-ils leur union
pour faire front à l'immigration juive intense à cette
époque et à tout essai de gouvernement sioniste. Le
comité musulman formule une protestation écrite. Sans
arrêt les motions antisionistes se succèdent. Et les
mesures de police dirigées contre les islamo-chrétiens
accroissent les colères.
La surexcitation générale offre aux agitateurs chéri-
lîens un merveilleux terrain de propagande. Ils n'ont
garde de négliger pareille aubaine. L'émir Faïçal, avant
son premier départ pour la France, a lancé une procla-
mation en Palestine, et le commandement britannique
n'ose pas interdire une conférence où le fanatisme arabe
est dûment surchauffé. L'horreur du sionisme jette les
musulmans dans les bras du chérif. Plus révoltés encore
que les chrétiens, ils étendent leur rancune à l'Angle-
teiTe, accusée d'imposer la domination juive. De jour en
jour le mouvement arabe recrute des partisans, tandis que
les agents britanniques, pourtant actifs et persévérants,
constatent à leur égard -une désaffection qui s'accentue.
LE SIONISME 179
Les chrétiens, se souvenant du rôle traditionnel de la
France, regardent vers elle. Dès le mois de novembre, ils
se sont ralliés à une tutelle française ou à un régime inter-
national. Malgré les tentatives anglaises d'intimidation,
un congrès de catholiques palestiniens de tous rites
assemblé à Jérusalem, du 30 janvier au 12 février 1919,
vote, par trente voix sur trente-six, la réunion de la
Palestine à la Syrie française.
Enfin, les populations de TransJordanie et du pays
ne Moab restent pour la plupart inébranlablement atta-
chées à la France. Les chrétiens et beaucoup de musul-
mans redoutent un pouvoir arabe, synonyme d'insécurité
et de désordres. Le péril sioniste étant moins proche,
l'assistance chérifienne offre aussi moins d'attraits. Plu-
sieurs tribus bédouines même témoignent d'un penchant
médiocre pour la domination du chérif ; les Bani Saker,
par exemple, refusent de signer une pétition en faveur
du gouvernement arabe : « Un sabre et une abâ (i), dit
leur chef, ne constituent pas un gouvernement ; nous
avons tous un sabre et une abâ. »
Sous le coup de l'inquiétude générale que fait naître
la divulgation progressive des projets sionistes, chacun
se prépare à défendre son bien et s'arme. Le comité
islamo-chrétien réclame avec toujours plus d'insistance
l'unité syrienne qui devient dorénavant la revendication
essentielle et quasi unanime. Le i^r février 1919, les
délégués islamo-chrétiens de la Palestine entière votent,
par seize voix contre quatre, le rattachement pur et
simple de la Palestine à la Sjn-ic. Quelques jours après, les
intrigues britanniques leiu: arrachent un vœu défavo-
rable à la France, bientôt rétracté d'ailleurs, mais sont
impuissantes à faire supprimer un autre vœu demandant
l'éviction du sionisme et le rattachement de la Pales-
tine à la Syrie arabe. En terminant ses travaux, le con-
(i) Abd, uiuuteau bédouin.
l80 LA FRANCE EN SYRIE
grès de Jérusalem renouvelle ses précédentes résolutions,
et décide que, sous la dénomination de Syrie du Sud, la
Palestine sera jointe à la Syrie pour constituer ainsi une
grande Syrie indivisible, dotée d'un gouvernement arabe
indépendant. Une adresse dans ce sens est envoyée au
Congrès de la paix. De plus, une commission est chargée
de s'aboucher dès ce moment avec les dirigeants du gou-
vernement arabe de Damas. La crainte du sionisme a
rendu les délégués palestiniens défiants vis-à-vis de tous
les étrangers. Le pouvoir chérifien leur paraît en défini-
tive la plus sûre garantie contre l'intrusion juive.
D'autres évolutions s'opéreront encore à la recherche
du protecteur efficace. Les Palestiniens souhaiteront tour
à tour l'appui des grands peuples, les Anglais exceptés,
.dont l'impopularité grandit. Les indigènes s'exaspèrent
devant les procédés brutaux des agents britanniques pour
étouffer toute propagande francophile ou anglophobe,
pour empêcher, sans même y réussir, les pétitions anti-
sionistes de circuler. Celles-ci, de plus en plus véhémentes,
se couvrent de signatures ; l'opinion regarde maintenant
les Anglais et les Américains comme les fourriers du
sionisme, et peu à peu, hormis quelques chrétiens-ortho-
doxes inféodés aux Anglais, un grand courant de sym-
pathies se développe en faveur de la France. On espère
en elle comme en la planche suprême de salut. En dépit
d'une censure sévère, .les événements d'Egypte ont été
vite connus en Palestine. Cette fois, le prestige même de
l'Angleterre est atteint. Jugeant l'heure propice. le Comité
islamo-chrétien prépare pour le 30 mars une manifesta-
tion antisioniste considérable. Les organisateurs se pro-
posent d'attirer l'attention des Puissances. Le général
Money, administrateur en chef, dont il faut solliciter
l'autorisation, pose alors des conditions très dures, et
refuse absolument de se charger du service d'ordre pour
en laisser la complète responsabilité au Comité. Celui-ci,
LE SIONISME l8l
dans ces conditions, préfère renoncer à son projet. Cepen-
dant, alors que toute raison de désordres paraît écartée,
les autorités militaires britanniques imaginent de prendre
des mesures de sécurité qui ressemblent fort à une pro-
vocation. Autour de Jérusalem des troupes sont massées,
des patrouilles sillonnent les rues, des régiments y défi-
lent. Le jour primitivement fixé pour la manifestation,
toujours contremandée cependant, les remparts et les
terrasses des établissements dominant la ville se hérissent
de fusils et de mitrailleuses, et, sur les collines avoisi-
nantes, l'artillerie prend position. Cet appareil militaire
forme un contraste saisissant avec le calme absolu qui
règne dans Jérusalem. S'apercevant un peu tard du ridi-
cule de si extraordinaires précautions, les autorités bri-
tanniques ont inventé le lendemain la fable d'une
manœuvre dont le simulacre nécessitait ce déploiement
de forces. L'argument ne donna le change à personne ;
mais, parmi la population, l'effet produit fut déplorable.
Il sautait aux yeux que les Anglais avaient partie liée
avec les sionistes.
Un revirement très curieux s'ensuivit en faveur des
Turcs. Les anciens députés à la Chambre ottomane
venaient d'être rapatriés. Ils patronnèrent une campagne
de propagande turque qui agita les masses musulmanes
de Palestine contre l'idée arabe. On accusa l'émir Faïçal,
« fils unique du roi d'Angleterre », de livrer la Palestine
aux sionistes « poirr une poignée d'or ».
L'inimitié de la population à leur égard n'échappait
point aux Anglais. Sans doute l'auraient-ils dédaignée .
s'ils n'avaient craint de voir la France bénéficier de sym-
pathies qu'ils avaient perdues. Leurs méfiances à notre
égard redoublèrent jusqu'à leur faire commettre envers
le délégué du haut commissaire à Jérusalem ime odieuse
maladresse, dont, en d'autres temps, ils ne se seraient
pas tirés à si peu de frais !
l82 LA FRANCE EN SYRIE
Au début de mai 1919, le lieutenant Durieux s'était
rendu à Naplouse pour remettre à un notable musulman
les insignes de chevalier de la Légion d'honneur., hom-
mage posthume rendu par le gouvernement français à
la mémoire d'une victime des Turcs, mise à mort pour
son attachement à la France. Comme notre représentant
sortait de la maison de son hôte, il fut appréhendé par
un gendarme et un policier indigènes, malgré l'immu-
nité qu'aurait dû lui conférer son uniforme. En dépit
de ses protestations, le lieutenant Durieux, conduit auprès
du gouvetneur britannique de la ville, qui l'avait fait
arrêter, demeura plusieurs heures prisonnier, avant d'être
relâché avec les excuses qui lui étaient dues. Les récla-
mations du haut commissaire n'obtinrent aucune sanc-
tion publique contre l'auteur d'une offense qui n'avait
pas même de prétexte. La population de Naplouse n'ou-
bliera pas de longtemps l'humiliant spectacle d'un officier
français en tenue, traversant la ville entre deux policiers
comme un malfaiteur, par ordre d'un officier britannique.
Cet incident ne fut pas connu en France, oii, à son habi-
tude, la presse n'en souffla mot.
Un autre incident, bien moins grave, mais tout de
même pénible, se produisit encore deux mois plus tard
à Caiffa.
Sur le sommet du mont Carmel s'élève un couvent de
Carmes, où une centaine de soldats de Bonaparte, faits
prisonniers au cours du siège de Saint-Jean-d'Acre,
avaient pu se réfugier. Beaucoup d'entre eux, blessés ou
malades, y moururent. Les religieux leur creusèrent une
tombe dans la roche, face à la France, et leur élevèrent un
monument.
En 1915, le consul d'Allemagne à Caïffa fit détruire
la pierre commémorative et disperser les ossements. Une
I.E SIONISME 183
partie de ceux-ci, retrouvés par nos officiers après la
libération de la Palestine, furent pieusement rassemblés
et de nouveau ensevelis dans le même lieu. M. Georges
Picot décida la réédification du mausolée détruit, et en
fixa l'inauguration officielle aux premiers jours de juillet.
Le haut commandement britannique, avisé, fit savoir
que, tenant à s'associer à cette commémoration, il enver-
rait une section d'infanterie rendre les honneius devant
la tombe française.
Pour accompagner l'officier représentant le haut com-
missaire, un détachement de zouaves partit de Bey-
routh. Mais les Anglais virent avec déplaisir nos soldats
débarquer à Caïffa, fief britannique par excellence ; leur
mécontentement s'accrut devant la magnifiqiife ovation
populaire qui accueillit nos hommes. Aussi, à peine
ceux-ci ont-ils franchi le seuil du casernement qui leur
est assigné, qu'ils reçoivent l'interdiction formelle d'en
sortir. Le lendemain les portes du local où ils sont
enfermés restent closes ; l'officier qui les commande s'en
inquiète ; l'heure de la cérémonie approche. On l'informe
que des camions emporteront tout à l'heure ses hommes
jusqu'au monastère. Le temps passe ; aucun camion
ne survient. L'officier réussit finalement, et non sans
peine, à faire ouvrir les portes, et, à pied, sous mie cha-
leur torride, gravit la côte du Carmel avec sa section.
Pendant ce temps, au Carmel, la cérémonie se déroule.
Nul ne s'explique le retard incompréhensible de nos sol-
dats. La section britannique est seule présente : seule elle
rend les honneurs devant le monument que bénit l'arche-
vêque grec-catholique de Caïffa. Enfin, nos zouaves pa-
raissent, harassés, au milieu des acclamations de la foule.
La cérémonie est depuis longtemps terminée ; il ne sera pas
dit cependant que les soldats de Bonaparte n'auront pas
reçu le salut de leurs frères, revenus en vainqueurs sur le
sol syrien. Nos hommes défilent donc autour du monu-
ment, et portent les armes devant la glorieuse sépulture.
104 LA FRANCE EN SY^UE
Les Anglais prétextèrent ensuite, en manière d'excuse,
un sabotage commis au dernier moment sur leurs camions.
Voulue ou non, cette malfaçon arrivait en tout cas fort
à propos pour faire échouer la manifestation française.
Que celle-ci eût été désagréable à nos alliés, leur attitude
boudeuse et malveillante à l'égard de notre détachement
l'avait surabondamment démontré.
Lorsqu'on apprit en Palestine la venue d'une com-
mission d'enquête, les Anglais modifièrent subitement
leur attitude. L'impopularité qu'ils s'étaient attirée ne
leur perjnettait aucune illusion quant au résultat de la
prochaine consultation, en ce qui les concernait tout au
moins. Ils lancèrent donc eux-mêmes l'idée d'une tutelle
américaine. .Leurs officiers, dont le gouverneur de Na-
plouse, posèrent même officiellement la candidature de
l'Amérique comme Puissance mandataire. Aussitôt beau-
coup de musulmans et d'orthodoxes de se rallier au
protectorat des États-Unis, qui joignaient au mérite de
la nouveauté et au prestige de la richesse l'avantage de
n'être liés par aucun engagement. Les indigènes com-
mentaient avec passion les récents discours de l'émir
Faïçal à Beyrouth et à Damas (i), dont ils exagéraient
encore la signification et la portée. Les délégués de la
Palestine se préparèrent à prendre part au Congrès géné-
ral syrien que le gouvernement arabe convoquait à
Damas. Ce Congrès marquerait la première manifestation
de l'unité syrienne, à laquelle le désistement de l'Angle-
terre en faveur des États-Unis semblait ouvrir la voie.
(i) A son retour de France (mai 1919).
CHAPITRE IX
LA PROPAGANDE ANTIFRANÇAISE
ET l'anarchie CHÉRIFIENNE
I. Dispositions des officiers anglais. — Ceux-ci prennent part à
la propagande antifrançaise. — Les Syriens d'Egypte et d'Amé-
rique. — Départ de l'émir Faïçal pour le Congrès de la paix. —
Le colonel Lawrence. — Accueil fait à l'émir en France. — Il
expose les revendications arabes devant la Conférence. —
IL L'agitation en Syrie. — Le Nadi cl Arab. — La conspiration
turco-arabc. — L'affaire du conseiller financier à Damas. —
Procédés du gouvernement arabe à Damas. — III. Déclarations
de M. Pichon du 29 décembre 191 8. — La campagne de pro-
testations contre les paroles du ministre français. — La pro-
pagande chérifienne. — Manifestation à Damas. — L'opinion
publique. — Fragilité du pouvoir du roi Hussein au Hedjaz.
— Les Anglais favorisent le mouvement chérifien. — IV. Les
massacres d'Alep. — Complicité des autorités chérifiennes. —
V. La propagande chérifienne se poursuit. — Effervescence à
Damas. — • Danger du mouvement arabe pouv l'Angleterre. —
Le bolchevisme en Syrie.
I
A peine installés à Beyrouth, nous avions paré au plus
pressé : la lutte contre la famine et les misères atroces
dont le Liban se mourait. Tout de suite, notre action
se trouva contrebattue par une violente campagne de
propagande arabe, à laquelle il faut constater que nos
alliés britanniques ne laissèrent pas de prêter la main.
Cette campagne tendait en eiïet à développer dans les
mUieux syriens une hostilité nationaliste qui rendît aux
Français la position intenable. Ce serait au demeurant
l85 I,A FRANCE EN SYRIE
peine perdue de faire le départ entre le travail des mili-
tants chérifiens et celui de leurs auxiliaires britanniques.
Ces derniers cependant ne dédaignaient pas d'opérer eux-
mêmes à l'occasion : à Mardine, par exemple, en pleine
zone Bleue, le commandement militaire anglais fit défense
d'enseigner le français. Par des suggestions venues de
haut, on tenta d'enlever à la France de très anciennes
amitiés et de lui disputer, dans sa propre zone, la clien-
tèle des orthodoxes russes. Enfin, l'état-major britannique
accorda sa faveur officielle aux missions protestantes
anglaises et américaines, nos adversaires déclarées.
Les agissements de certains officiers anglais de l'armée
d'Egypte ont d'ailleurs été trop persévérants et trop ré-
pétés pour qu'on puisse croire à des excès de zèle indi-
viduels. Ils s'y adonnaient sans doute avec d'autant plus
d'entrain que leurs antipathies y trouvaient leur compte :
peu d'entre eux avaient, sur le front d'Occident, frater-
nisé avec les nôtres et rivalisé d'héroïsme sur les champs
de bataille, et la plupart nourrissaient encore envers la
France les préjugés franchement hostiles du lendemain
de Fachoda. Ils interprétaient l'alliance comme un con-
trat temporaire, restreint aux seules affaires d'Europe, et
dont le terme était échu ; en Orient, elle leur paraissait
un mot vide de sens, dont les manifestations devaient
se borner à la courtoisie des relations personnelles. Ils
l'estimaient inconciliable avec l'antagonisme des intérêts,
que l'imminence d'une solution rendait plus aigu. Or,
avant que cette solution intervînt, il importait de mar-
quer des points.
Le réseau serré, dont les troupes britanniques couvraient
le pays, permettait de surveiller les moindi-es démarches
de nos agents. Si, pour nous rallier les timides, ils outre-
passaient leur rôle d'administrateurs, sévèrement on leur
rappelait le droit promis aux peuples de disposer d'eux-
mêmes. Sous leurs yeux néanmoins se poursuivait impu-
nément la diffusion de tracts et de brochures où la France
LA PROPAGANDE ANTIFRANÇAISE 187
était vilipendée. Parfois des officiers anglais présidaient
à ces distributions et aux libéralités dont elles s'accom-
pagnaient, comme cela se vit dans le Liban à la suite
de la première tournée qu'y fit M. Georges Picot.
En novembre 1918, l'émir Faïçal vint à Maallaka.
Devant un groupe de Libanais, il salua dans le mont
Liban « la pierre précieu.se de l'empire arabe », et exhortai
ses partisans à « battre en brèche toute influence contraire
à cette conception, sans se soucier de vaines formules
diplomatiques ni des sentiments populaires. » Dans les
jours qui suivirent, le secrétaire particulier de l'émir
essaya de recruter des soldats dans la région de Bikfaya ;
il parut ensuite à Biskinta, cette fois en compagnie d'un
officier anglais, et promit aux Maronites, désireux de s'en-
rôler, une prime d'engagement de 7 livres (i). AMezraat et
à Meïrouba on se procurait pour quatre ou cinq piastres (2)
les armes volées au dépôt de Rayak. Le long de la côte,
à Djebaïl, Ghazir, Djounieli, les hommes du chérif, par
des distributions de blé, cherchaient à contrc-balancer
l'effet du ravitaillement français. Enfin, les soldats anglais
de passage à Becherré et à Ehden laissaient entrevoir
l'établissement du gouvernement chérifien dans la région.
Cette campagne gallophobc datait de loin. Les parti-
sans du mouvement arabe en firent seulement un instru-
ment perfectionné d'agitation. Les calomnies de la presse
chérifienne à l'égard de la France « pour avoir colonisé
l'Algérie » étaient de vieilles antiennes colportées avant
la guerre par les Allemands. Par le truchement de deux
officines indigènes, la Fraternité musulmane et l'Instruc-
tion islamique, le pangermanisme essayait alors d'api-
toyer les Syriens sur « la triste situation des Algériens »,
et à soulever leur indignation contre le « despotisme de
la France et sa cruauté dans sa colonie de l'Afrique du
(i) A cette époque près de 200 franc
(2) I fr. 50 à 2 francs.
l88 LA FRANCE EN SYRIE
Nord... les actes arbitraires que ses représentants com-
mettent en Tunisie... son usurpation des droits sacrés de
la dynastie qui règne sur le Maroc. »
Berceau du mouvement de la renaissance arabe,
l'Egypte devint pareillement le foyer de la propagande
chérifiennc. Certaines feuilles égyptiennes, connues pour
eurs attaches avec le protectorat britannique, s'en firent
les organes. Des Syriens au service du gouvernement
jégyptien avaient fondé des associations actives, dont les
principales, l'Alliance libanaise du Caire et l'Union
syrienne d'Egypte combattirent ardemment les théories
du Comité central syrien de Paris. Leurs circulaires récla-
maient l'indépendance absolue : « Le gouvernement du
pays aura recours à la Société des nations pour le choix
de spéciaUstes qui occuperont.le poste de hauts-conseil-
lers, et dont le besoin se ferait sentir. »
Dans le même temps le mouvement arabe recevait
d'Amérique les plus sympathiques encouragements. Les
Syriens émigrés en Amérique se comptent par centaines
de mille ; très unis, riches et entreprenants, ils suivent de
près, dans leurs clubs, leurs revues et leurs journaux,
les événements de cet Orient où leur cœur a laissé bien
des attaches. Ils avaient salué la victoire des Alliés
comme l'aube de son indépendance. On devine en consé-
quence l'accueil enthousiasme des émigrés syriens au
fameux Credo du président Wilson. Sur-le-champ, les
maximes wilsoniennes furent mises en opposition avec
la politique extérieure de la France et de l'Angleterre.
Or, voilà qu'à leur tour, ces deux Puissances, en franchis-
sant le seuil de la Syrie, se réclamaient de ces mêmes
grands principes (i).
A la faveur du désordre et de l'anarchie des derniers
temps de la domination turque, des Bédouins s'étaient
(i) Déclaration du 9 novembre 191S.
LA PROPAGANDE ANTIFRANÇAISE I«9
glissés en Syrie ; ils formèrent dans les principales villes,
à Damas et à Alep notamment, un noyau d'exaltés qui
terroriseront bientôt la Syrie au nom du nationalisme
arabe. A cette poignée d'Hedjaziens se joignirent cer-
taines notabOités swiennes, ralliées au chérif par intérêt
personnel. Plusieurs chrétiens, jadis francophiles, furent
du nombre ; parmi eux l'avocat Yasbek, ancien président
de l'Alliance libanaise ; Iskander Ammoun, M. Maklouf,
l'un des premiers recruteurs des volontaires sjnriens, le
docteur Tabet, qui devint médecin particulier de l'émir
Faïçal, avec le grade de général de division. A Damas,
l'exemple de la puissante famille des Békri fut conta-
gieux et plusieurs musulmans influents offrirent avec
empressement leurs services à l'émir. Une cour se grou-
pait autour de lui. La tentation était grande de jouer au
souverain. Aussi, dès ce moment, l'administration arabe
installée à Damas prit-eUe les allures d'un véritable gou-
vernement. D'après les « Instructions Bols » du 22 octobre
1918, cette administration relevait de l'état-m.ajor de
Caïffa au même titre que l'administration française de la
zone voisine. En fait, les Arabes agirent en maîtres : ils
gouvernèrent, non pas au nom des Alliés, ainsi qu'il
était prescrit, mais au nom du roi du Hedjaz, par délé-
gation duquel se firent toutes les nominations de fonc-
tionnaires civils.
Dans la zone Ouest, le service des postes et la censure
étaient, comme toute l'administration, sous le contrôle
britannique, et le timbre en usage, celui de l'E. E. F.
Dans la zone Est, à côté de la poste militaire anglaise,
il y eut pour la population civile une poste arabe qui
exerça sur les correspondances une surveillance arbitraire.
Et voilà qu'au lieu de calmer l'imagination surexcitée
des Arabes, la Conférence de la paix accueille l'émir
Faïçal. Tout l'Orient allait interpréter ce geste comme
la promesse de reconnaître aux Bédouins les plus pri-
mitifs le droit à l'indépendance.
igO LA FRANCE EN SYRIE
Naguère une Anglaise, fort au courant des questions
orientales, faisait à ce propos des réflexions que sa con-
version postérieure à l'arabisme intégral rend particu-
lièrement savoureuses. Miss Bell témoignait alors aux
Syriens une considération fort modérée ; ses sympathies
allaient aux Turcs, jugés par elle seuls capables de faire
obéir les races multiples de leur empire. « Que valent,
écrivait-elle, les associations panarabiques ou les pam-
phlets enflammés qu'elles font lancer par les imprimeries
étrangères? La réponse est ceci : elles ne valent rien du
tout. Il n'y a pas une nation des Arabes ! Le marchand
syrien est séparé par un abîme plus profond du Bédouin
que de l'Ojmanli. Le pays syrien est habité par des races
de langue arabe, toutes désireuses de se sauter à la gorge,
et retenues de céder à ce désir par les soldats déguenillés
et à moitié nourris qui reçoivent à de rares intervalles
la paye du sultan (i). »
Le 22 novembre 1918, l'émir Faïçal s'embarquait à
destination de la France. Avant de passer à bord du croi-
seur Gloucesier, mis à sa disposition par les Anglais, il
fut, trois jours durant, à Beyrouth l'hôte du général
Bulfin, commandant le 21® corps britannique. Ses par-
tisans lui avaient réservé une réception triomphale ; ils
couvrirent sa voiture de fleurs et la dételèrent pour la
traîner eux-mêmes à travers la ville. La froideur des
chrétiens fit contraste avec cet enthousiasme ; l'autorité
militaire française avait du reste interdit toute manifes-
tation. En l'absence du haut commissaire, retenu à
Caïffa auprès du général en chef, ses collaborateurs
s'abstinrent de rendre visite à l'émir. Le général Hamelin
fit de même ; cependant il ne crut ensuite pouvoir se
dispenser d'assister au banquet où son supérieur hiérar-
chique, le général Bulfin, porta son toast au « roi du
Hedjaz ».
(i) Gertrudc Lowthiaii Iîi-:li., Syrta.
LA PROPAGANDE ANTIFRANÇAISE I9I
Avant de prendre la mer, dans une dernière procla-
mation aux Syriens, l'émir Faïçal souhaitait l'indépen-
dance aux régions libérées des Turcs avec l'aide des
Alliés ; c'était dans l'espoir de l'obtenir qu'il se rendait
à la Conférence de la paix. Le lieutenant-colonel Lawrence
l'accompagnait. Très jeune encore, cet officier est par
excellence l'homme du plan impérial anglais. Il appartient
à la lignée des Gordon, des Luggard, des Cecil Rhodes
et des Jameson, gens d'avant-garde, que l'on désavoue
s'ils échouent, que l'on soutient et l'on récompense s'Us
réussissent.
Le lieutenant-colonel Lawrence était venu en Orient
pour y effectuer, dit-on, des recherches archéologiques (i).
Il réussit en outre à devenir l'un des inspirateurs du mou-
vement arabe, et à en diriger les premiers pas. L'émir
Faïçal avait appris lui-même à Stamboul bien des res-
sorts de la politique internationale ; il apprécia les avis
de Lawrence, dont il partageait la haine contre la France,
et en fit son confident intime.
Sans consulter le gouvernement français, les Anglais
avaient organisé le voyage de l'émir Faïçal en France et
en Angleterre. Ils s'étaient faits fort de nous le présenter
au Congrès de la paix comme le délégué de son père, le
roi du Hedjaz et des Arabes. Le gouvernement français
lui refusa cette qualité, et reçut seulement l'émir comme
le chef d'une armée alliée. Faïçal n'en fut pas moins
l'objet d'un accueil chaleureux. Les municipalités de
Lyon et de Paris lui firent fête ; on lui décerna la plaque
de grand-officier de la Légion d'honneur, et à son aide
de camp, le général Noury Saïd, la croix d'officier avec
(i) Le lieutenant -colonel Lawrence n'avait pas trente ans. Orientaliste
de valeur, il était déjà pourvu d'une ciiaire à 0.\ford.
192 LA FRANCE EN SYRIE
une citation prestigieuse à l'ordre de l'armée. Ce fut
toutefois une erreur de cueillir pour ainsi dire l'émir à
son débarquement et de le promener au front, sans même
le faire assister à l'entrée triomphale de nos troupes
à Strasbourg et à Metz reconquises, de l'isoler ensuite
à Paris, parmi les distractions mondaines, et de reculer
indéfiniment l'heure des entretiens sérieux. Il eût peut-
être été bon de l'impressionner et de causer ensuite avec
lui pour le soustraire peu à peu à l'emprise britannique.
Mais il valait mieux persévérer dans l'attitude première,
et ne pas nous déjuger. Toute condescendance de
notre part serait interprétée par Faïçal comme une
faiblesse, et nous diminuerait à ses yeux. Et pourtant
c'est à ce dernier parti que peu à peu nous amenèrent
les instances de M. Lloyd George ; finalement l'émir
fut admis à prendre place à une table à laquelle on ne
l'avait pas convié, et à se glisser en tiers dans les con-
versations entamées entre Paris et Londres. En discu-
tant avec lui, les Alliés lui conféraient des droits qu'il
n'eut jamais en réalité, puisqu'il n'était en Syrie que de
leur aveu.
L'émir avait signé le i^' janvier 1919 un mémorandum
destiné à la Conférence de la paix. Ce document envisa-
geait successivement l'avenir de six pays : la Syrie, pour
laquelle il demandait pleine liberté intérieure et le con-
cours de techniciens étrangers, mais en termes tels que
Syrie et Hedjaz ne devaient former qu'un seul et même
État au point de vue international ; l'Irak et le Djezireh,
c'est-à-dire la Mésopotamie, où le gouvernement arabe
aurait recours aux directions d'iine grande Puissance
étrangère ; le Hedjaz dont l'indépendance ne pouvait être
mise en discussion ; le Yémen et le Ncdjd qui régleraient
leurs affaires par une négociation directe avec le Hedjaz ;
la Palestine enfin, pour laquelle on acceptait, à l'instar
de la Mésopotamie, le concours d'une grande Puissance.
Lorsque après deux mois d'attente, le 6 février 1919,
LA PROPAGANDE ANTIFRANÇAISE I93
Faïçal fut reçu à la Conférence de la paix, il développa
un programme à peu près identique : il revendiquait
tous les pays où domine la langue arabe (Mésopotamie,
SjTie, Palestine, Arabie), au sud d'une ligne Alexandrette-
Diarbékir. Dans son rêve, l'émir fondait en un seul bloc
l'ancien empire des Abbassides et celui des Omméiades. Le
nouveau royaume, déclaré indépendant, jouirait de la ga-
rantie delà Société des nations, dont l'émir bornait d'ail-
leurs le rôle à cette platonique intervention ; il lui refusait
en effet tout droit d'immixtion dans les questions intéres-
sant le Hedjaz et La Mecque. Il admettait pourtant qu'un
régime spécial fût nécessaire à la Palestine, à cause de
la complexité des intérêts religieux, et même que le
Liban réclamât son autonomie avec le concours de la
France.
Tout le parti colonial britannique soutenait les pré-
tentions de l'émir Faïçal. L'un de ses organes, le Near
Easf, les prenait à son compte dans un article du 14 fé-
vrier. Les Arabes, disait-il, « ne sont pas les rêveurs que
nous croyons... les habitants du désert sont bel et bien
des réalistes... » et la revue britannique proposait une
confédération arabe comprenant la Syrie, l'Irak, le
Djezireh, le Hedjaz, le Nedjd et le Yémen, sous l'égide
d'une seule grande Puissance, choisie à cet effet. On
devine laquelle.
La réception ménagée en France à l'émir Faïçal et les
honneurs qu'il y reçut avaient singulièrement grandi sa
figure en Orient. Il comprit le parti qu'O pourrait tirer
de cet accroissement de prestige, et conçut l'idée de jouer
un double rôle ; devant le Congrès de la paix, il s'était
posé en représentant d'un syro-arabisme résolu à vivre
libre ou à mourir ; aux populations syriennes U se pré-
sentait désormais comme le mandataire des Puissances.
A ce jeu, il trompa tout le monde.
13
194 LA FRANCE EN SYRIE
La Conférence de la paix avait entendu l'émir Faïçal.
Elle ne jugea cependant pas encore l'heure venue de se
prononcer. Indifférente aux difficultés qui s'accumulaient
en Orient, aveugle sur leturs conséquences, elle remit ses
décisions à plus tard.
Entre temps, des comités révoluionnaires, presque tous
xénophobes, s'étaient partout formés.
La plupart des anciens officiers ou fonctionnaires turcs,
passés à l'arabisme au cours des hostilités, s'étaient jadis
plus ou moins inféodés au Comité Union et Progrès.
Devenus les chefs du parti de l'indépendance arabe, ils
renouèrent, sitôt l'armistice, des intelligences étroites
avec le Comité. L'émir Faïçal avait déserté le camp turc
en 1915. Lui-même ne cessa jamais pourtant de corres-
pondre secrètement avec Djemal Pacha, auprès duquel,
en sa quahté de député du Hedjaz à la Chambre otto-
mane, ses amis Jeunes-Turcs l'avaient placé.
Aussi, lorsque, à la fin des hostilités, se fonda le Nadi el
Arab, ou Club Arabe, cette société secrète, aux tendances
violemment xénophobes, subit-elle l'influence du Comité
Union et Progrès, dont elle n'était, à vrai dire, qu'une
émanation. Parmi ses fondateurs, y compris son prési-
dent, Ali Riza Pacha Rekab, administrateur en chef de
Damas, on compta tous les fonctionnaires importants du
gouvernement arabe, transfuges de l'armée turque.
L'extraordinaire activité que, dès sa naissance, le Nadi el
Arab manifesta dans tout l'Orient, de Bassorah à Jéru-
salem, prouve que son organisation n'était pas impro-
visée. Le siège central de Damas essaima, dans toutes
les agglomérations importantes, des succursales qui agi-
LA PROPAGANDE ANTIFRANÇAISE I95
tèrent les campagnes d'alentour ; celle d'AIep fut la plus
redoutable.
Le Club arabe s'était théoriquement assigné pour but
la constitution d'une Grande Arabie, du Hedjaz au golfe
Pcrsique, englobant, bien entendu, la S3Tie et la Méso-
potamie. Mais ses efforts se concentrèrent tout d'abord
presque uniquement sur la Syrie, c'est-à-dire contre la
France. Dès la fin de igi8, nous avions saisi sur place
les fils qui reliaient au mouvement chérifien les troubles
provoqués en Cilicie et dans le Kurdistan par le Comité
Union et Progrès. Celui-ci tenta de soulever les chefs
kurdes de la région Mardine-Diarbékir au nom de « l'in-
dépendance kurde » ; se réclamant du programme de
la « Turquie aux Turcs », le comité d'Aïntab propagea la
rumeur de massacres des musulmans par les chrétiens,
répandit des manifestes, et prêcha l'insurrection. A Alep,
les Jeimes- Turcs s'appuyaient sur le Club de l'Indépen-
dance arabe, et faisaient circuler des libelles invitant la
nation arabe à combattre pour ses droits sacrifiés avec
ses voisins et ses amis, les Turcs et les Allemands. On
lut plus tard dans le journal Ach-Cha'b de Hamah
(2 décembre 1919), la confirmation de cette entente
offensive du pantouranisme, du panarabisme et du panis-
lamisme contre les Alliés.
Lorsque, refoulée siu- le Taurus, l'armée turque avait
été licenciée, un désordre indescriptible s'était produit
dans le nord de la Syrie. Retardataires, démobilisés et
déserteurs encombraient les routes et les voies ferrées.
Un grand nombre se muèrent soudainement en gendarmes
par la grâce d'un simple écusson rouge apposé à leur
col ; les uns se prétendirent chargés de la police urbaine
ou rurale, les autres s'employèrent à la garde du Bag-
dad ou dans ses services d'exploitation. Ces soi-disant
gendarmes étaient déjà 3 600 le 22 décembre 1918, et
leur nombre s'augmentait sans cesse. La conspiration
turco-arabc ne pouvait rêver meilleurs agents de pertur-
196 LA FRANCE EN SYRIE
bation. Ils travaillaient en effet les populations contre
les Alliés, et distribuaient les armes pillées dans les dépôts
laissés en Cilicie par la 2^ armée turque ; notre pénurie
d'effectifs nous empêchait alors de rechercher et de faire
surveiller ces dépôts clandestins. Le personnel supérieur
du Bagdad, encore en grande partie allemand, encoura-
geait de son mieux les résistances. Le premier voyage
de M. Georges Picot d'Alep à Adana fut marqué par un
incident symptomatique. Faute de charbon, le train fait
halte à une station intermédiaire. La gare possède de
nombreux employés ; tous refusent leurs services, et
regardent d'un œil narquois, au grand plaisir d'ingénieurs
allemands présents à la scène, sir Mark Sykes, compagnon
de voyage de M. Georges Picot, obligé de faire lui-même
le plein du tender.
Peu à peu, une partie des pseudo-gendarmes de Cilicie
regagnèrent l'Anatolie, où ils passèrent dans les bandes
de Moustapha Kemal et de ses lieutenants. Ils consti-
tueront le noyau de cette armée nationaliste qui tiendra
plus tard avec succès la campagne contre nos troupes
et leur fera tant de mal. Les autres refluèrent sur Alep.
La reddition de Médine offrit aux Arabes et aux Turcs
une nouvelle occasion de rapprochement. Les Turcs dési-
raient laisser dans la ville la garnison qui l'avait défendue
pour garder le tombeau du Prophète. Une négociation
s'engagea et des relations s'établirent plus fréquentes, trop
mystérieuses néanmoins pour que les Alliés en pussent
découvrir les preuves. Elles se poursuivirent jusqu'au
jour (i) où le gouvernement arabe nomma Ali bey Tra-
belsi haut commissaire à Constantinople, sous couleur de
protéger les intérêts des Arabes dans les régions turques.
Tout porte à croire que cet ambassadeur eut plutôt pour
mission de faire concorder l'action des chérifiens et celle
des nationalistes tiu"cs. La connivence des uns avec les
(i) 31 août 1919.
LA PROPAGANDE ANTIFRANÇAISE iqj
autres ne devait plus tarder alors à paraître : aux pre-
mières escarmouches de Cilicie, au début de 1920, nos
soldats trouvèrent des officiers chérifiens parmi les cada-
vres et les prisonniers.
Le plan britaimique de scinder l'Islam avait donc
échoué. Les deux nationalismes se donnaient la main, et la
suite des événements montrerait, qu'à tout prendre, cette
force menaçait l'Angleterre encore plus que la France.
Les Alliés s'étaient en effet étrangement abusés en
n'accordant au mouvement arabe que l'importance d'une
agitation locale. C'était négliger la vérité d'expérience
qu'est l'unité de l'Islam. Celui-ci peut, en effet, se déchirer
en guerres intestines et en schismes ; il fait bloc contre
l'infidèle. Les pèlerinages à La Mecque resserrent cons-
tamment entre musulmans les liens rehgieux et les rela-
tions politiques.
Un geste des autorités britanniques, qui ont la force,
suffirait pour étouffer l'anarchie grandissante. Il semble
au contraire que l'on s'ingénie à la favoriser.
Dans la zone Est, dite d'influence française, le seul
souci de l'état-major de Caïfîa paraît être d'empêcher la
France d'y exercer cette influence. A la tête des prin-
cipaux services les autorités arabes ont nommé des
Syriens d'Égyptè, anciens fonctionnaires britanniques,
que doublent des officiers anglais. Nos seuls représentants
autorisés sont les officiers de liaison à Damas et à Alep,
ainsi que le conseiller ffiiancier français. L'iiistoire des
relations de ce dernier avec l'administration arabe vaut
d'ailleurs d'être contée. Appelé à remplacer le major
Graves dans ses fonctions de conseiller financier pour
la zone Est, le payeur principal Moulin se présente à
l'administrateur en chef, Riza Pacha Rekab. Celui-ci
refuse péremptoirement de le reconnaître, n'ayant, dit-il,
reçu à son sujet aucune communication du G. H. Q. Pcn-
igo LA FRANCE EN SYRIE
dant un mois les réclamations du haut commissaire auprès
de l'état-major britannique et ses remontrances directes
à Riza Pacha restent vaines. Enfin, en janvier 1919,
M. Georges Picot et le général Allenby se rencontrent à
Damas. Le général en chef reconnaît la nécessité de
mettre un terme à la situation faite au conseiller fran-
çais. Dans une de ces algarades violentes, dont il a Je
secret, il somme Riza Pacha de procurer à son nouveau
conseiller financier toutes facilités de contrôle et de
s'éclairer de ses avis. Riza Pacha se soumet en apparence.
Le payeur principal Moulin est maintenant dûment
accrédité. Mais lorsqu'il voudra examiner les comptes,
il se heurtera de nouveau au mauvais vouloir obstiné de
Riza Pacha, qui refusera de lui communiquer les éléments
nécessaires à son travail. De guerre lasse, l'administrateur
en chef poussera le cynisme jusqu'à faire présenter des
registres falsifiés. Si bien que, le général Allenb}' n'ayant
plus renouvelé son intervention, le conseiller financier
français ne sera jamais à même d'étudier à fond les
finances du gouvernement arabe, et de dresser un projet
de budget sur des bases raisonnables et des données pré-
cises.
Peut-être la curiosité du conseiller financier français
est-elle indiscrète. Le gouvernement arabe reçoit en effet
des Alliés une subvention mensuelle de quatre miUions,
dans lesquels la France est de moitié. Or, la propagande
chérifienije antifrançaise en absorbe chaque mois à peu
près trois. La somme dépen.sée à ce titre pour la seule
ville de BejTouth, au i^"" janvier 1919, c'est-à-dire deux
mois et demi après l'occupation, atteint 21 000 livres
égyptiennes (i). A Damas paraissent une dizaine de
feuilles arabes, dont l'existence ne s'explique que par une
subvention officielle. Riza Pacha les surveille avec une par-
ticulière attention ; tout écart est sévèrement réprimé; par
(i) Soit plus de 600 000 francs au cours du change à cette époque.
LA PROPAGANDE ANTIFRANÇAISË I^Q
exemple, le journal Es-Salam sera saisi pour s'être permis
un article francophUe. Débonnaire, la censure britannique
ferme les yeux sur les injures violentes et grossières que les
journaux prodiguent à l'adresse de la France. Quant au
gouvernement arabe, il couvre ces outrages, lorsque même
il ne les inspire pas ; singulière conception de l'alliance !
En novembre-décembre 1918, de très longues listes de
généraux, officiers et employés chéri fiens ont paru dans
le journal officiel du roi Hussein, V Al-Kihla. En réalité,
cependant, dans la zone Est, un grand nombre d'anciens
fonctionnaires ottomans ont conservé leur emploi. L'armée
chérifiennc pour sa part ne comptera encore, pendant de
longs mois, que 4 000 hommes ; mais ses i 300 officiers
sont presque tous des agitateurs et des agents de propa-
gande. On comprend pourquoi le gouvernement arabe
préfère éluder notre contrôle et tenir à l'écart le conseiller
financier que nous lui avons adjoint.
Le conseiller financier français n'est pas seul l'objet de la
malveillance de Riza Pacha. Le haut commissaire ou ses
représentants ne rencontrent chez l'administrateur en
chef de la zone Est, et même à propos des questions les plus
banales, que mauvaise volonté manifeste, se traduisant
tantôt par la force d'inertie, agrémentée de politesse, et
tantôt par des insolences. Sa correspondance avec le colo-
nel Cousse en fait foi.
III
Dans le courant de janvier 1919, on connut en Syrie
les paroles prononcées à la Chambre le 29 décembre par
M. Pichon, ministre des Affaires étrangères.
Nous avons, dans l'empire des Turcs, des droits incontestables à
sauvegarder ; nous en avons en Syrie, dans le Liban, en Cilicie,
en Palestine. Ils sont fondés sur des titres historiques, sur des
accords, sur des contrats... Ils sont fondés aussi sur les aspirations
200 LA FRANCE EN SYRIE
et les vœux des populations, qui, depuis longtemps, sont nos
clientes. Nous nous attacherons de la façon la plus ferme à les
faire valoir... Mais nous considérons que ces accords, établis avec
l'Angleterre, continuent à lier l'Angleterre et nous, et que les
droits qui nous ont été reconnus, et dont nous demanderons
l'extension à la Conférence, sont des droits dès à présent acquis.
Pour répondre à cette déclaration, le Nadi el Arab
déchaîna une violente campagne de protestations dans les
régions où la propagande chèrifienne pouvait se donner
libre cours. L'occasion parut unique de provoquer une
espèce de consultation populaire. Il fallait, cependant,
de toute nécessité, que les résultats en fussent défavorables
à la France. Une pression officielle éhontée contraignit
donc les autorités locales à prêter leur concours le plus
absolu aux envoyés du Club. Des pétitions furent partout
ouvertes en faveur de l'indépendance arabe, et, pour obte-
nir des signatures, l'on recourut aux procédés les plus
variés et les plus tyranniques : réunions publiques ou
sermons dans les mosquées, distributions de brochures
et de journaux ; on exhuma, pour les répandre parmi les
musulmans, d'anciens tracts allemands outrageants pour
la France ; dans les cafés, des propagandistes ardents
excitèrent la populace contre toute ingérence étrangère.
Des « missionnaires » du Nadi sillonnèrent le pays ; il
suffit de suivre l'un d'eux pour imaginer le régime de
terreur auquel fut soumise la zone Est. Le délégué du
Club arabe visite le district de Katana entouré de trente
cavaliers armés ; dans tous les villages où il paraît, les
récalcitrants présumés sont emprisonnés préventivement.
Les mêmes scènes se reproduisent à Amman, Sait et
Karakil ; là toutefois, il ne s'agit plus d'une simple pro-
testation, mais d'un véritable vote en faveur de l'in-
dépendance arabe absolue. A Amman, l'un des chefs des
colonies circassiennes des environs, Chemn el Dine bey,
est brutalement pris à partie par le caïmakam et l'officier
de liaison anglais, le major Davemport, pour son indif-
LA PROPAGANDE ANTIFRANÇAISE 201
férence ou plutôt son hostilité envers le gouvernement
arabe. A Naouf, le moukhtar Ismaïl est incarcéré jusqu'à
ce qu'il consente à signer. Partout les gens suspects de
tiédeur sont l'objet d'une étroite surveillance et molestés
à la moindre^ occasion ; les personnages les plus notables
et auparavant les plus respectés n'échappent pas à la
délation et aux sévices.
Là où la violence n'intimide pas, on use de supercherie.
Dans les villages druses et chrétiens, le factum, dont il
n'est pas donné lecture, est présenté aux habitants comme
une pétition contre un projet modifiant la perception de
la dîme, et qui aggraverait les charges du paysan. Aux
musulmans, on persuade qu'il s'agit de choisir entre un
gouvernement français, chrétien et fanatique, et un gou-
vernement arabe, musulman et tolérant. Enfin, dans les
localités jugées douteuses et hostiles par le Club, les
menaces, fréquemment suivies d'effets, obligent les gens
à signer sur feuilles en blanc. Presque partout au surplus,
la présence des autorités, dûment escortées de gendarmes,
suffit largement à déterminer les adhésions.
A Damas même, le Club arabe traite, par un comité
exécutif de quinze membres, avec les autorités déjà tout
acquises, et dispose à son gré de la gendarmerie et de
la police. Il envoie ses ordres aux moukhtars des divers
quartiers, organise ouvertement, et par la presse même,
des manifestations publiques, désigne d'office les orateurs
et leur prépare au besoin leurs chscours. Dans les assem-
blées réunies par le Club, il est donné lecture de lettres
ou de télégrammes vrais ou faux, reçus de l'émir Faïçal,
qui déclarent la France entièrement écartée de la Syrie ;
il n'est même plus question d'appui anglais ou américain.
Ces dépêches reçoivent la plus large publicité.
On voit jusqu'à quel point l'interdiction formelle faite
aux administrations des T. E. 0. d'entreprendre aucune
propagande politique était violée en zone Est. Pour
ramener le calme, ou tout au moins la décence, quelques
202 LA FRANCE EN SYRIE
exemples s'imposaient. Sm- le conseil de beaucoup d'offi-
ciers anglais partisans de la non-intervention, le G. H. Q.
de Caïffa ne bougea pas. Partageait-il l'opinion du lieu-
tenant-colonel Cornwallis alors à Damas ? « On a toléré,
répétait ce dernier, dans la zone Est, qui devrait être
d'occupation puremenî militaire, la création d'un gou-
vernement arabe de fait ; il est trop tard maintenant pour
réagir. On n'a plus qu'à laisser faire, quel que puisse être
le résultat, tant qu'une décision ferme n'aura pas été
prise en Europe touchant les territoires occupés. » En s'ap-
propriant une aussi dangereuse conception, le haut com-
mandement britannique faisait preuve d'une singulière
myopie politique. L'intérêt ni la prudence ne justifiaient
une conduite que condamnait si évidemment la bonne foi.
Les événements d'Egypte illustrent l'importance de cette
méprise : les Égyptiens, très ouverts aux idées actuelles,
possèdent une élite élevée le plus souvent en Europe,
instruite et cultivée. Les fonctionnaires britanniques
avaient systématiquement organisé, poursuivi et sub-
ventionné en Orient une propagande en faveur de l'au-
tonomie de peuples beaucoup moins avancés en civili-
sation que le peuple- égyptien. Celui-ci devait fatalement
faire des comparaisons entre la liberté promise à des tribus
pauvres et inorganisées, et le protectorat qu'à lui-même
on infligeait d'une manière définitive. Le « pourquoi pas
moi? » des Égjqjtiens était parfaitement logique. Mais,
vérité en deçà de Suez, erreur au delà.
Pour couronner la campagne de protestations contre
le discours de M. Pichon, une grande manifestation eut
lieu à Damas le 20 février. Depuis trois semaines les mOi-
tants du Club arabe, encom^agés par les pouvoirs publics,
l'avaient préparée. Les Arabes, proclamait un manifeste
chérifien, sauront autant se conduire que les Serbes,
Bulgares, Monténégrins ou Roumains. L'abstention des
notables de Damas priva cependant la manifestation r'.
son lustre.
LA PROPAGANDE ANTIFRANÇAISIi 203
Quelle valeur attribuer aux pétitions ainsi recueillies?
Est-il besoin de dire qu'elles ne représentaient en rien
l'opinion vraie du pays. Si les groupes panarabes repous-
saient, avec mie intransigeance chaque jour accrue, toute
collaboration européenne, si désintéressée fût-elle, la
masse du peuple désirait avant tout un gouvernement
stable, soucieux de ses intérêts, capable de garantir la
sécurité et le progrès matériel. Au printemps de 1919,
notre service de renseignements intercepta un document
démonstratif de l'état général des esprits à Damas. C'était
une lettre adressée par un olficicr chérifien à im notable
musulman du Caire, et ce témoignage n'était pas isolé :
'( La majorité des membres du conseil militaire sont des
imposteurs ; aucun n'est désintéressé ; presque tous ont
été nommés par faveur... Le seul homme vraiment grand
et patriote est Abdel Kader bey el Mouyad el Azem qui
a déjà eu à défendre les droits de bien nombreux parti-
culiers. Il serait à souhaiter qu'il y eût beaucoup de bons
citoyens comme lui.
« Quant à Nessib el Bekri et consorts... ils ont tra-
vaillé à corrompre le gouvernement par leur ingérence
constante et leur intervention en faveur de leurs créatures,
de leurs parents et de leurs amis, à qui ils font donner
places et pensions. Leur influence sur l'émir Zéïd a été
néfaste. Avec lui ils s'adonnent continuellement à la
galanterie, à la boisson, au plaisir ; et ce ostensiblement,
sans crainte d'encourir la réprobation des honnêtes gens...
« A Damas..., une grande partie de la population, sur-
tout dans la classe éclairée, est mécontente de l'adminis-
tration actuelle ; on s'indigne de voir le favoritisme par-
tout. Les vols, les agressions et même les meurtres se
multiplient à Damas et dans toute la région, tandis que
les fonctionnaires insouciants ou uniquement préoccupés
de leurs plaisirs négligent entièrement leurs devoirs.
« Aucune action coordonnée n'a été entreprise ici pour
réaliser l'idée. Nous en sommes réduits à attendre
204 ^-^ FRANCE EN SYRIE
demain ou après-demain, on ne sait trop pourquoi... »
Déjà personne en SjTie n'admettait plus une union
quelconque avec le Hedjaz ; même les partisans de l'in-
dépendance arabe se prenaient à douter de la possibilité
de réaliser un gouvernement purement arabe. Les fan-
taisies vexatoircs et scandaleuses de l'administration
chérifienne, la mauvaise organisation, le gaspillage des
deniers publics, la cherté de la vie amenaient une sourde
irritation ; et, devant le désordre toujours grandissant,
beaucoup regrettaient ouvertement le régime turc et ses
abus ; un certain parti musulman travaillait même au
retour des Turcs.
Le roi Hussein témoignait certes de quelque présomp-
tion en prétendant régner ailleurs, quand lui-même fai-
sait chez lui figure d'assiégé. Il était en 1919, autant qu'en
1915, et au même titre que chacun des émirs ses voisins,
peut-être seulement avec moins de puissance, un simple
chef féodal ; son autorité ne s'exerçait entière que sur
le Belad el Haram, territoire sacré englobant les villes
saintes de La Mecque et de Médine. Les tribus hostiles
des Ouahabites et des Chammars l'avaient battu à l'est
et au sud à Khosma (17 novembre) et à Taïf (28 décembre).
Plus au sud encore, les Arabes turcophiles et les Turcs de
Moheddin tenaient un certain nombre de places. Au nord,
dans le Nedjd, l'émir Ibn es Seoud, vainqueur de l'émir
Abdallah, et, dans l'Arabie centrale, les émirs Ibn el
Rechid et Ibn Sabah, que les Turcs eux-mêmes n'avaient
jamais soumis, se montraient irréductibles. Lorsqu'cn
mai 1919 Hussein se proclama « Commandeur des
croyants », c'est-à-dire Khalife, grand chef religieux de
l'Islam, l'émir Ibn es Seoud jura que lui-même et « ses
deux frères en Dieu » ne cesseraient la lutte contre l'usur-
pateur : « Tous les sultans d'Arabie sont des seigneurs
et des chérifs, observait-il, dont la noble origine est
I.A PROPAGANDE ANTIFRANÇAISE 205
plus authentique que celje de l'émir de La Mecque. »
Ainsi donc, au Yémen, dans l'Assyr et l'Hadramaout,
les tribus refusaient de reconnaître à Hussein le titre
pontifical de Khadim ul Haramein ech cherijeïen, réservé
au seul Khalife.
La couronne d'Hussein avait donc une solidité toute
relative. EUe ne tenait sur sa tête qu'avec l'appui moral
et matériel des Alliés. L'erreur du gouvernement français
fut de croire, malgré des avertissements autorisés, à la
réalité du pouvoir du chérif, alors que ce pouvoir n'était
qu'une fiction diplomatique inventée pour impressionner
nos négociateurs./ Hussein et Faïçal n'existaient que par '
la volonté de Londres, et pour couvrir devant l'opinion
mondiale la politique impérialiste de l'Angleterre.
Tous les Syriens, dont l'ambition ou le fanatisme ne
troublaient pas le jugement, regardaient les princes hed-
jaziens comme des fantoches dangereux. Ils déniaient à
l'émir Faïçal,. avec lequel ils ne se reconnaissaient rien
de commun, toute raison d'être en Syrie, et par consé-
quent tout droit de la gouverner. Était-ce donc à la
France, qui se présentait au nom de la liberté, liberté des
croyances, liberté des opinions politiques, de contraindre
les Syriens vraiment patriotes à subir un prince étranger?
Cependant l'influence du Hcdjaz dominait à Damas.
Quotidiennement l'administrateur en chef, Ali Riza
Pacha, correspondait télégraphiquement avec le roi Hus-
sein, qui lui faisait parvenir ses instructions.
La zone Ouest subissait les répercussions de l'agitation
de la zone arabe. D'ailleurs la propagande chérifienne ne
l'épargnait pas. Elle s'y faisait seulement plus occulte,
quoique aussi persévérante.
Un certain nombre de membres de la municipalité de
Beyrouth, Mokhtar Beyhoum, Omar Daouk, la diri-
geaient, sous l'inspiration de Djemil bey Oulchy, ofiicier
de liaison chérifien à Beyrouth. Le succès ne répondait
pas d'ailleurs aux sacrifices consentis, si l'on en croit un
206 LA FRANCE EN SYRIE
rapport arabe de janvier 1919, tombé entre nos mains.
On y enregistrait les progrès de la France à Beyrouth,
même parmi les musulmans, et l'on demandait de l'ar-
gent pour continuer la lutte. Et cependant, autant qu'en
zone arabe, la propagande chérifienne s'appuyait stu- l'ar-
mée britannique. Le général Bulfin, puis le général Fane,
qui lui succéda au commandement du 21^ corps, sou-
tenaient officiellement les musulmans de Beyrouth, dont
les chefs s'assemblaient quotidiennement chez eux. Dès
notre arrivée dans les territoires dont l'administration
nous était confiée par le général AUenby, les agents bri-
tanniques nous avaient représentés comme les fervents
et dévoués protecteurs des chrétiens et notamment des
Maronites ; l'on sous-entendait ainsi que les musulmans
n'avaient rien de bon à attendre de nous.
IV
La campagne de protestations contre le discours de
M. Pichon avait gagné le nord de la Syrie. En dépit des
conventions formelles, la censure s'exerçait à Alep, comme
à Damas, en dehors du représentant du haut commis-
saire. Là aussi, la liberté de la presse était supprimée ;
s'il arrivait aux journaux de s'occuper de la France
autrement que pour la calomnier, les vexations ne se
faisaient pas attendre. Pour étouffer le revirement très
net qui, parmi les notabilités musulmanes, se produisait
alors en faveur de la France, on lança des nouvelles ten-
dancieuses ou fausses ; des harangues, des sermons incen-
diaires firent écho aux paroles du ministre français. Et
auprès de DjeVdet bey, gouvernevu d'Alep, l'officier de
liaison français, le capitaine Pichon, se heurtait à la
même inertie que le colonel Gousse à Damas.
A l'instar de Damas, une grande manifestation fut
LA PROPAGANDE ANTIFEAlvÇAISE 207
résolue. Le Nadi el Arab présida aux préparatifs. L'un
de ses agents, Ahmed Sami Saradj, rédactem' du journal
Al-Arab, revenait de Constantinople. Il se rendit à Damas
pour y prendre les instructions des chefs du Nadi.
Au lendemain de son retour, une âpre campagne s'Ou-
vrait, principalement par l'organe de feuilles très répan-
dues comme VAl-Arah et le Hukouk el Bachar. La cen-
sure laissait dire. Les prédicateurs du Nadi péroraient
partout, fanatisant la foule. Une dizaine de meneurs,
endoctrinés par Sami Saradj, répandaient le bruit de
massacres commis en Cilicie sur les Arabes par les soldats
de la Légion arménienne ; les désordres que celle-ci avait
provoqués revenaient démesurément amplifiés. L'émeute
était prête. Elle éclata le 28 février. Après des vociféra-
tions contre la France, la populace musulmane tourna
sa rage contre les Arméniens. Le gouverneur d'Alep avait
tout d'abord autorisé la manifestation ; il l'avait même
encouragée. Cédant aux remontrances du capitaine
Pichon, il la contremanda sans prendre aucune mesure
pour assurer l'exécution de ses ordres. De leur côté, lé
gouverneur de la province, les chefs de la gendarmerie
et de la police fermèrent délibérément les yeux sur les
préparatifs trop visibles du soulèvement. Par incapacité,
ou mieux par mauvais vouloir, ils abandonnèrent à elleâ-
mêmes les forces dont ils avaient la responsabilité. Aussi,
l'armée chérifienne, la gendarmerie et la police, mêlées à
la plèbe, loin de prévenir le mouvement ou de le réprimer,
prirent-elles une part active aux crimes. On reconnut
certains officiers à la tête des massacreurs. L'examen des
cadavres força la conviction de ceux que le crépitement
des mitrailleuses laissait encore sceptiques ; les blessxures
provenaient bien de balles Mauser, projectiles de gueiTe
en usage dans l'armée chérifienne.
Les massacres avaient éclaté simultanément vers six
heiu-es du matin dans différents quartiers, parmi la popu-
lation arménienne, sans qu'aucune cause apparente ait
208 LA FRANCE EN SYRIE
paru les provoquer. Le nombre des victimes s'éleva à
43 tués et 75 blessés. Les troupes britanniques, pourtant
cantonnées dans la ville, intervinrent seulement trois
heures plus tard. Il suffit qu'elles parussent pour que
l'ordre se rétablît aussitôt.
A la suite de ces événements, le général commandant
les troupes britanniques à Alep convoqua une commission
d'enquête. Elle fut composée d'un membre français, le
commandant Malinjoud, de deux Anglais, les colonels
Djedd et Enfield, de deux Arméniens et de trois Arabes.
On fit à l'un de ces derniers l'honneur de présider la
commission. Cependant les membres arabes refusèrent
de signer le rapport d'ensemble adopté par l'unanimité
de leurs collègues ; ils établirent un rapport séparé,
absolument tendancieux, où se trouvaient niés et con-
testés jusqu'aux faits les mieux confirmés. Ce fut une
apologie de l'hospitalité arabe et une affirmation des
aspirations de la race arabe vers l'indépendance. Les
Arabes se bornèrent à avouer « la grande négligence »
des troupes arabes et de la police dans l'accomplissement
de leurs devoirs.
Le 5 mars, M. Georges Picot, accouru sur les Ueux,
réclama des sanctions. A plusieurs reprises, le haut
commissaire insista par télégramme auprès du comman-
dant en chef pour les hâter. Le châtiment, pour être
effectif, devait être aussi prompt que possible. Le 14 avril
seulement, le G. H. Q. adressait au haut commissaire
la réponse dilatoire suivante : « Les témoignages foimiis
devant le tribunal ne semblent pas prouver que les dix
notables arrêtés aient réellement trempé dans l'attentat.
Les notables ont été relâchés, mais seulement après avoir
signé des papiers, où ils s'engageaient à ne plus s'occuper
de politique, et sous la responsabilité personnelle de
l'émir Zéïd, d'Ali Riza Pacha et de Geafar Pacha. » Le
général en chef n'avait pas estimé le mouvement suffi-
samment général pour motiver une plus ample punition
LA PROPAGANDE ANTIFRANÇAISE 209
Il se contenta d'adresser une admonestation au gouver-
nement central de Damas disant « que de pareils atten-
tats ne peuvent être tolérés et qu'ils ne le seront pas ».
Aucun des fonctionnaires chérifiens ne fut révoqué, ni
même déplacé. L'officier de liaison français à Alep, le
capitaine Pichon, se refusant à rester plus longtemps
spectateur impuissant d'une telle anarchie, demanda à
être relevé de ses fonctions. Et ce fut l'unique sanction
à ce drame.
Dans la mansuétude britannique après les massacres
d'Alep, les chérifiens virent un encouragement. Et la pro-
pagande antifrançaise se poursuivit.
Les militants du Club arabe se savaient couverts par
le gouvernement local. Au mépris des ordres du général
en chef, enregistrés et publiés par Riza Pacha, les réunions
politiques plus ou moins secrètes se multiplièrent. Une
<i mission » du Club arabe, avec Sami bey el Azem, par-
courut la province, fondant ou réorganisant les filiales,
et faisant partout signer des mazbatas (i). A la mosquée
même des Omméiades, Cheikh Khaled Nakchbendi,
récemment revenu d'Égjrpte, invita les musulmans à
s'enrôler en masse dans l'armée et à défendre par tous
les moyens le pays contre l'occupation étrangère. Les
Arméniens étaient encore nombreux dans la gendarmerie
et dans la police ; on réclama leur désarmement. Sous
l'afflux des acheteurs, le prix des annes et des munitions,
dont on faisait ouvertement commerce à Damas, subit
une hausse très sensible. La moindre provocation ou la
rixe la plus futile pouvaient déterminer les plus fâcheux
incidents.
(i) Pétitions politiques.
14
210 LA FRANCE EN SYRIE
Quotidiennement les fausses nouvelles enfiévraient la
plèbe, et les journaux entretenaient les ambitions les
plus folles ; ainsi le Belagh assignait à l'empire arabe les
limites qu'il eut à la plus belle époque de la dynastie
abbasside. Le Hakika de Beyrouth jugeait les spécia-
listes étrangers superflus ; les Syriens, disait-il, n'occu-
pent-ils pas les premières places en Egypte, et, en Amé-
rique, ne comptent-ils pas parmi les commerçants les
plus habiles? Des tracts annonçaient que « l'Angleterre
et la France ont, de leur plein gré, donné l'indépendance
à la Syrie. » Enfin, la presse insérait des extraits de jour-
naux français volontairement déformés.
Il eût été facile au haut commandement britannique
de rappeler le gouvernement chérifien à ses devoirs.
D'autant qu'il suffisait d'agir sur une toute petite bande,
à laquelle l'administrateur en chef était acquis. Celui-ci,
par principe, semblait tout ignorer ; or non seulement il
laissait tout faire, mais en réalité lui-même menait tout.
Il se fût tenu coi s'il avait eu l'impression nette que la
première désobéissance eût instantanément entraîné des
coercitions. On allait en avoir la preuve quelques jours
plus tard. Cependant les coloniaux britanniques croyaient
servir l'intérêt de l'Angleterre en prolongeant l'anarchie.
Ils guettaient l'heure où, découragée, la France passe-
rait la main.
L'effervescence devenait inquiétante à Damas. Malgré
les dénégations de Riza Pacha, qui affectait la surprise
devant les démarches en commun du major Barkcr et
du colonel Cousse, malgré ses assurances formelles qu'au-
cune réunion politique ne serait plus tolérée, une manifes-
tation importante se préparait pour le vendredi 28 mar.',
à l'heure de la sortie des mosquées. Les mazbatas cir-
culaient de façon toujours aussi officielle, et le gouver-
nement lui-même prêtait la main à leur diffusion. Des
troubles graves étaient à prévoir ; publiquement on
avait lancé des excitations à la révolte. Dès le début de
LA PROPAGANDE ANTIKRANÇAISE 211
la semaine, des précautions militaires avaient été prises
par le commandant anglais, entièrement d'accord avec
le colonel Cousse. Le 28 mars au matin, devant l'urgence
d'une intervention, le major Clayton, remplaçant le
colonel Cornwallis, se décidait à une nouvelle démarche,
cette fois extrêmement énergique, auprès de Riza Pacha.
Et celui-ci daignait enfin donner à la gendarmerie les
ordres nécessaires pour interdire tout rassemblement.
Momentanément l'agitation se calma.
Outre les symptômes nombreux de mécontentemen
que l'on pouvait observer parmi les populations de la
zone arabe, certaines manifestations courageuses expri-
maient clairement l'écœurement et la lassitude de tous.
Lorsque Mgr Cadi, évêque grec-catholique, fut élu au
siège de Damas, on attendit avec fièvre son discours
d'intronisation. Les paroles du prélat furent entièrement
favorables à la France et, tombant de lèvres si auto-
risées et si unanimement respectées, produisirent une
grande impression, même parmi les orthodoxes.
Parmi les musulmans d'Alep, le mépris croissait pour
la servilité et l'incapacité des chérifiens. L'aristocratie
alépine supportait avec impatience ce gouvernement -
bédouin, qu'elle jugeait de race inférieure et devenu
la proie des énergumènes. Les sympathies envers la
France se traduisaient chaque jour plus nettes : elles
allaient, deux mois plus tard, s'affirmer de façon écla-
tante.
On s'explique difficilement l'obstination des agents
britanniques à mettre ainsi en mouvement des forces
dangereuses pour l'Angleterre elle-même. Le .spectacle
des discordes et des rivalités étalées entre agents français
et britanniques encourageait l'effervescence dans tous
les milieux musulmans de l'Asie occidentale. Le panis-
212 LA FRANCE EN SYRIE
lamisme, dont la politique anglaise s'était flattée de se
faire une arme contre nous, se retournait contre elle.
Les Anglais allaient avoir à faire face partout à la fois :
insurrections en Mésopotamie, révoltes dans l'Inde,
intransigeance des aspirations égyptiennes, renaissance
du pantouranisme.
Le haut commandement britannique n'ignorait pas
d'autre part de quel esprit étaient alors animées ses
troupes hindoues et métropolitaines, les unes touchées
par la propagande arabe et profondément remuées par
les idées d'indépendance, les autres parmi lesquelles de
nombreux symptômes d'indiscipline décelaient l'influence
bolchevique.
Le bolchevisme en effet s'infiltrait alors en Orient ;
non content de désagréger les forces militaires britan-
niques, car il n'effleura même pas le contingent français,
il travaillait également l'Islam sous un déguisement
nationaliste et xénophobe. Propagé en Syrie par des
Turcs et des Russes, il se montra promptement très
actif à Alep et à Damas, où il recruta des adhérents en
nombre appréciable. Le parti arabe essaya de le con-
fisquer à son profit ; à Beyrouth, Djemil bey Oulchy
patronnait la nouvelle organisation soi-disant pour favo-
riser un parti ouvrier arabe, dont l'existence n'était
qu'un mythe. Cependant le bolchevisme dédaignait en
Syrie ce patronage officiel ; même, en avril 1919, il afii-
chait à Damas une proclamation pleine de menaces
contre l'administrateur en chef Riza Pacha Rekab.
Le gouvernement français pouvait être tenté d'exploiter
les embarras que l'Angleterre s'était eUe-même suscités
en Orient. Fidèles à l'alliance, nous avons au contraire
tenu à l'honneur d'éviter aux Anglais tout surcroît de
difficultés. Pareille loyauté nous donnait le droit d'es-
pérer de nos alliés des dispositions plus conciliantes. Il
n'en a rien été et le fait mérite d'être souligné.
CHAPITRE X
l'administration française en cilicie
L'administration de la Cilicie confiée aux autorités françaises. —
La zone Nord. — Pacification du pays. — L'administration du
colonel Brémond. — Sympathies des habitants.
Les mutineries, dont la Légion arménienne avait donné
le triste exemple, et les regrettables incidents qui s'en
étaient suivis avaient servi de prétexte au G. H. Q. pour
envoyer en Cilicie la ig" brigade anglaise, commandée
par le général Leslie (i). En même temps le commande-
ment britannique faisait reprendre dans les tunnels de
l'Amanus et du Taurus, par 6 ooo travailleurs hindous,
militairement embrigadés, les travaux suspendus par la
retraite turco-allemande. Au nom des autorités alliées, le
colonel Newcombe et des ingénieurs anglais prenaient le
contrôle du Bagdad et installaient dans toutes les gares
un nombreux personnel d'officiers britanniques. Cepen-
dant les Turcs avaient laissé à Adana un vali intéri-
maire, Nazim bey. Tous les fonctionnaires ottomans
demeuraient en place, et le colonel Romieu ne pouvait
exercer sur eux qu'un contrôle des plus vagues, à cause
de la pénurie des cadres français dont il disposait.
La pacification de la Cilicie ne pouvait s'accomplir
que par le retour aux institutions normales et le fonc-
tionnement régulier des services essentiels. C'est pour-
quoi, le 20 janvier 1919, rendant effective une détermi-
•
(i) Le général I.eslie, appelé en mai 1919 aux fonctions de chef d'état-
major à Caïffa, fut alors remplacé par le général Mudge.
214 LA FRANCE EN SYRIE
nation des gouvernements de Paris et de Londres, le
général AUenby prescrivit la création d'une nouvelle
zone Nord, dans les limites approximatives du vilayet
d'Adana. Cette zone reçut un statut provisoire, qu'un
administrateur en chef serait chargé d'appliquer, sous
le contrôle de l'état-major britannique. Le colonel Bré-
mond, ancien chef de la mission militaire française au
Hedjaz, désigné depuis le 25 décembre précédent par le
gouvernement français pour diriger l'administration de
Cilicie, fut confirmé dans ces fonctions par le général
AUenby, le 19 janvier 1919.
La stricte application des Accords de 1916 eût voulu
que fût encore remise entre des mains françaises une
zone supplémentaire, comprenant les régions situées à
l'est de l'Amanus et au nord de la zone chérifienne.
Examina-t-on les possibilités de le faire? C'est peu pro-
bable. En tout cas, l'état-major invoqua, pour passer
outre, le nombre déjà trop réduit des administrateurs
français dans les autres zones. Et ce fut le général anglais,
commandant le corps monté du Désert, qui, de son quar-
tier général d'Alep, exerça le contrôle administratif et mili-
taire sur toute la région kurde et arménienne, pourtant
inscrite dans la zone Bleue. M. Georges Picot protesta à
Paris et au Caire contre ce règlement contraire à l'Accord
de igi6 et à la Convention du 30 septembre 1918. On ne
lui reconnut pas même le droit de se faire représenter
dans cette zone par un officier de liaison, si bien que des
centres importants, comme Ourfa, Mardine, Marach, et,
plus au nord, Diarbékir et Kharpout, demeurèrent com-
plètement en marge de notre action même indirecte.
Le colonel Brémond débarqua à Beyrouth le 19 jan-
vier 1919. Il y conféra longuement avec M. Georges
Picot, puis se rendit à Caïffa pour recevoir les instruc-
tions du général AUenby. Aussitôt après, il partit pour
la CUicie, accompagné seulement de six collaborateurs.
A ce moment, la région cihcienne était encore
I. ADMINISTRATION FRANÇAISE EN CIL'CIE 215
en pleine fermentation. Les troubles d'Alexandrette
n'avaient pas contribué à ramener l'apaisement, et les
massacres d'Alep, survenus peu après, réveillaient les
haines de races. A Adana, les Turcs demandaient raison
pour les victimes d'Alexandrette et les Arméniens
criaient vengeance pour celles d'Alep. Mutuellement les
deux partis s'accusaient de crimes réels ou inventés,
et dénonçaient les complots de leurs adversaires. La
crédulité publique aidant, les plus sombres rumeurs cir-
culaient et les imaginations surchauffées s'attendaient
aux pires hécatombes.
Un régiment de gendarmerie turque de 3 000 hommes
stationnait encore en Cilicie. Il comprenait des unités
actives sous le commandement du lieutenant-colonel
Hachim bey. Plusieurs compagnies d'infanterie étaient
en outre demeurées le long du Bagdad, sous prétexte
d'assurer la garde de la voie ferrée. Enfin un major
Tewfik, de l'état-major de Konia, résidait à Adana ;
muni de fonds importants, il était officiellement chargé de
la liaison avec le colonel Romieu et de rapatrier les prison-
niers de guerre rendus et les soldats turcs démobilisés.
On eut bientôt la preuve que le lieutenant-colonel
Hachim bey conspirait contre nous et ahmentait l'effer-
vescence. Il correspondait secrètement avec tout le
\'ilayet par un réseau téléphonique très complet, qu'il
ne nous fut possible de découvrir que peu à peu. Le vaU,
de son côté, était relié à Constantinople par un fil spé-
cial, qui, pendant plusieurs semaines, nous demeura
dissimulé. A plusieurs reprises déjà des émeutes avaient
agité Adana : les boutiques se fermaient, Turcs et
Arméniens se mesuraient de l'œU, les premiers étant
armés, les seconds ne l'étant pas. En retraitant à travers
la Cilicie, les troupes turques avaient en effet vendu
beaucoup d'armes et de matériel. On estimait que
25 000 fusils environ étaient ainsi restés entre les mains
des musulmans d'Adana et des villages voisins. Un geste
2l6 LA FRANCE EN SYRIE
de Hachim bey pouvait déchaîner un massacre. Il n'eut
pas l'audace ou le temps de le faire. Le 21 février, tout
était prêt pour un soulèvement. Celui-ci devait être
général et s'étendre à la Cilicie et au nord de la Syrie.
11 n'eut pas lieu ; Alep seul s'insurgea quelques jours
plus tard. Cependant Hachim bey ne pouvait être laissé
en liberté. Sa présence entretenait la surexcitation dans
tout le pays. Il était le chef de la résistance aux Alhés,
résistance passive, qui, pour un rien, risquait à tout
moment de dégénérer en révolte. Le général Leslie
donna donc l'ordre d'arrêter Hachim bey. L'opération,
effectuée le 3 mars, le fut avec une célérité et une discré-
tion telles que la nouvelle n'en transpira que quarante-
huit heures après. Nos agents utilisèrent activement ce
délai pour mettre la main sur les dépôts clandestins
d'armes et de munitions, et saisir les registres où l'on
avait consigné les armes distribuées aux paysans. L'ar-
restation d'Hachim bey intimida les agitateurs et rendit le
calme à la région.
Il ne pouvait être question d'entreprendre une admi-
nistration directe en Cilicie ; les quelques officiers mis à
la disposition du colonel Brémond n'y eussent pas suffi.
Celui-ci se contenta d'adjoindre un officier au mutes-
sarif de chaque sandjak (i). Cette façon de procéder
(i) Le colonel Brémond répartit comme il suit entre ses principaux
collaborateurs la tache qui lui était confiée :
Secrétaire général : lieutenant Escande.
Chef du cabinet militaire : capitaine Coulet.
Gouverneur militaire du sandjakd'Adana ; lieutenant-colonel Normand.
Gouverneur militaire du sandjak de Kozan : capitaine Taillardat.
Gouverneur militaire du sandjak du Djebel Bereket (Osmanié) : capi-
taine André.
Gouverneur militaire du sandjak de Mersine : conunandant Anfré.
Gouverneur militaire du caza autonome de Tarsous : commandant
Coustillière.
Ces officiers surent accomplir leur mission dans des conditions assez
L ADMINISTRATION FRANÇAISE EN CILICIE 217
donna les meilleurs résultats. Les fonctionnaires otto-
mans, confirmés dans leur emploi, continuèrent donc
d'administrer la province ; on pourvut simplement aux
postes laissés vacants par la fuite ou la destitution de
leurs titulaires. Quelques cas exceptés, les nominations
nouvelles se firent conformément à la loi ottomane, et leur
ratification fut demandée à Constantinople, autant que le
permirent la situation et les moyens de communiquer.
Le colonel Brémond s'attacha tout d'abord à remonter
la machine administrative ottomane. Il s'assura de la
fidélité de ses agents indigènes. Seuls furent conservés
ceux dont les sentiments favorables aux Alliés parurent
notoires, et dont le passé n'était entaché ni de prévari-
cation ni de complicité dans les massacres antérieurs.
Les fonctionnaires maintenus durent se soumettre au
contrôle des officiers français, indispensable à la sécu-
rité de troupes d'occupation aussi bien qu'à la surveil-
lance de la gestion financière. Les désordres précédents
avaient démontré l'urgente nécessité de réorganiser la
police et la gendarmerie. Celle-ci se trouva ramenée à
la fin de l'année à quatre bataillons, un par sandjak,
soit un effectif de 2 700 hommes, dont 500 chrétiens,
bien encadrés et disciplinés.
La plaie du fonctionnarisme sévissait tout particu-
lièrement en Cihcie. Les employés étaient légion ; mal
payés, ils se montraient peu assidus et accessibles à la
vénahté. On en réduisit sensiblement le nombre, et,
grâce aux économies réalisées de ce fait, on put relever
les traitements de ceux que l'on maintint, et dont on
exigea dorénavant plus de travail et de conscience. Cette
réforme s'étendit à la magistrature qui fut scrupuleuse-
ment épurée. Les tribunaux reconstitués reprirent alors
leurs sessions régulières.
différentes de celles où se trouvèrent leurs camarades de la zone Ouest,
mais les difficultés ne leur furent pas davantage épargnées, d'autant que,
pour y faire face, ils disposaient de moyens encore plus restreints.
2l8 LA FRANCE EN SYRIE
Les Jeunes-Turcs avaient supprimé les tribunaux de
commerce de Mersine et d'Adana. Ces tribunaux furent
rétablis avec un personnel de juges indigènes. D'après
les ordres du haut commandement anglais, ces tribu-
naux devaient connaître des affaires concernant les
nationaux étrangers. Toutefois, le haut commissariat
de France insista pour que ces dispositions ne fussent
pas appliquées aux ressortissants français, qui demeu-
rèrent jusqu'à nouvel ordre justiciables des tribunaux
militaires. D'ailleurs les capitulations avaient été remises
en vigueur en Cilicie, ce qui laissait prévoir qu'à l'aboli-
tion du régime mihtaire, nos compatriotes devraient
s'adresser, comme par le passé, aux organes judiciaires
compétents avant 1914.
Tous les éléments de la population furent mis sur le
pied d'une absolue égalité ; il y eut des mécontents,
comme on pouvait s'y attendre : les unionistes (i), dont
on sait le mépris à l'égard des Arméniens, et les Armé-
niens indignés qu'on traitât pareillement les alliés et
les ennemis. Cette mesure, que nous imposait notre rôle
de médiateurs, était pourtant indispensable ; bientôt,
une fois calmées les susceptibilités de la première heure,
les heureux résultats devaient s'en faire sentir.
L'administration de la zone Nord favorisa dès le début,
et dans toute la mesure du possible, le développement
économique de la contrée. La description de la richesse
latente de la Cilicie n'est plus à faire ; on a fort juste-
ment comparé cette province au delta du Nil. Pour
l'exploiter, tout manquait, matériel et main-d'œuvre.
Peu à peu on se procura l'outillage essentiel ; il ne fut
pas possible de remédier au défaut de main-d'œuvre.
Les 400 000 habitants de la Cilicie ne sauraient mettre
en valeur un pays qui peut en nourrir six fois plus.
Fidèle à la tradition française en Orient, le colonel
(l) Parti du Comité Uniou et Progrès.
l'administration française en cilicie 219
Brémond prit à cœur la réorganisation de l'instruction
publique. Il fit rouvrir les écoles turques ; l'École nor-
male de filles reprit ses travaux sous l'inspiration de
Mme Brémond, et l'École des arts et métiers, sous la
direction du colonel Normand. Certaines communautés
musulmanes, les Arabes Ansariehs, les Tcherkesses, lès
Kurdes, avaient été très négligées par les Turcs. Avec
des moyens de fortune on les dota d'une centaine d'écoles,
oii ils apprirent leur langue et le français et qui rencon-
trèrent aussitôt un vif succès auprès des populations.
De leur côté, les établissements français, comme le
collège des jésuites d'Adana, et les œuvres des sœurs
de Saint-Joseph ne tardèrent pas à retrouver la faveur
de la population. Enfin, l'appui des services adminis-
tratifs permit aux écoles chrétiennes indigènes de fonc-
tionner à nouveau ; les écoles grecques n'avaient pas
été fermées pendant la guerre ; elles continuèrent à se
développer.
Cette remise en train et ces réformes s'effectuèrent
très promptement malgré les obstacles quotidiens aux-
quels, là comme en zone Ouest, l'administration fran-
çaise se heurta. La plus grave difficulté résidait dans la
moins-value des impôts. En 1919, la livre turque papier
était dépréciée au point de valoir le quart de la livre
turque or. Les impôts perçus l'étaient donc sur un taux
quatre fois plus faible qu'avant la guerre. Pour pallier
au déficit des rentrées, l'administration française eût
souhaité doubler les impôts directs ; le G. H. Q. s'y
refusa, s'appuyant sur les lois internationales qui dé-
fendent la création d'impôts nouveaux en territoire
ennemi occupé.
Les étapes de la sympathie croissante des habitants
de la Cilicie à notre égard ont été marquées par les
visites successives de personnalités françaises pendant
220 LA FRANCE EN SYRIE
l'année 1919- M. Georges Picot parcourut la Cilicie en
novembre 1918, en mars, avril et décembre 1919. A
chacun de ses voyages, il put constater l'attachement
de plus en plus vif envers la France que lui manifestaient
les populations. En mai 1919, le cuirassé Paris vint
mouiller devant Mersine. Son équipage fut reçu à Adana,
où l'amiral Sagot-Duvauroux et ses marins furent
acclamés de toute la ville. L'arrivée du 5" chasseurs
d'Afrique (6 juin 1919), un mois plus tard celle du
412'' d'infanterie furent l'objet de magnifiques ovations.
Enfin, le 14 juillet 1919 fut fêté avec une particulière
solennité. Jusqu'à cette date, aucun drapeau n'avait
été toléré en Cilicie. Mais ce jour-là, dans Adana auto-
risée à pavoiser, le drapeau français dominait nettement
parmi les pavillons britanniques, grecs et arméniens qui
flottaient aux fenêtres.
L'effervescence des premiers mois calmée, pendant
tout le reste de l'année 1919, la Cilicie goûta une ère
de tranquillité. La sécurité y était complète, le relève-
ment du pays s'accélérait de mois en mois. Vers août,
quelques tentatives isolées de brigandage furent assez
vite réprimées dans l'Amanus. En octobre, une petite
troupe de brigands poussa une pointe en Cilicie, assas-
sinant des chrétiens sur son passage ; mais, traquée par
la gendarmerie avec le concours des paysans, elle fut
à peu près anéantie avant d'avoir pu regagner ses mon-
tagnes.
Le 5 mai 1919, le colonel de Piépape fut envoyé à
Adana avec le titre de « commandant des troupes fran-
çaises en CiUcie ». Il précédait les effectifs destinés à
relever les Anglais dans cette région. Cependant le
général Mudge restait le chef hiérarchique du colonel de
Piépape. Il faut reconnaître que le général anglais sut
ménager les susceptibilités françaises, et que les rela-
tions franco-britanniques en Cilicie gardèrent constam-
ment un caractère de cordiahté et d'entr'aide mutuelle,
L ADMINISTRATION FRANÇAISE EN CILICIE 221
dont malheureusement elles étaient trop dépourvues
ailleurs.
Il est vrq,i qu'en cette région notre présence ne por-
tait aucun ombrage à la politique anglo-indienne. Adana
dépendait en effet de Constantinople où les Anglais
étaient maîtres. Tenant la capitale, ils comptaient bien
alors étendre peu à peu leur domination plus ou moins
déguisée sur tous les pays de langue turque. La Cilicie
eût ainsi naturellement passé sous la dépendance bri-
tannique, sans qu'il iût nécessaire d'y créer au préa-
lable une situation de fait, comme en Syrie et en Pales-
tine.
CHAPITRE XI
UNE POLITIQUE D'ÉQUILIBRE
I. Le dualisme entre l'autorité militaire française et le pouvoir
civil. — Erreur d'envoyer en Orient trop de troupes musul-
manes et trop d'of&ciers venus du Maroc. — Médiocrité des
renforts envoyés aux T. F. L. — L'affaire des Ansariehs, —
IL Le retard dans le règlement de la question syrienne.
Vaines négociations avec l'émir Faïçal — Retour de Faïçal en
Syrie. — Son arrivée à Beyrouth. Ses discours à Beyrouth et
à Damas. — Dispositions équivoques de l'émir. — Négocia-
tions de l'émir avec M. Georges Picot. — Elles n'aboutissent
pas. — IIL La question du Liban. — Les vœux du Liban. —
La première délégation libanaise à Paris. ■ — Les Libanais
demandent l'indépendance. — Leurs répulsions pour un prince
musulman. — La question de l'unité économique de la Syrie. —
La deuxième délégation libanaise au Congrès de la paix. —
Lettre de M. Clemenceau au patriarche maronite. — Fâcheuses
conséquences pour le Liban du retard apporté à régler les
affaires d'Orient.
I
Si l'absence de toute compétition avait réduit an
ininimum les diiBcultés qui nous attendaient en Syrie,
nous n'y aurions pas moins été tenus à beaucoup de
souplesse et de ménagements. On sait le nombre et la
diversité des religions et des sectes qui distinguent et
distingueront longtemps encore dans le Levant les seuls
groupements ethniques réels. Les ignorer de parti pris,
ne pas compter avec leurs rancunes mutuelles, leurs
jalousies, leurs rivalités, nous aurait attiré les pires
déboires.
UNE POLITIQUE n EQUILIBRE 223
Le Turc avait trouvé, dans l'entretien systématique
des inimitiés entre particularismes religieux, un instru-
ment de domination. A l'inverse nous pouvions espérer
les éteindre peu à peu, en assurant par une ferme impar-
tialité le développement progressif des idées d'union et
d'entr'aide, ainsi que le respect des droits et des cons-
ciences. A cette tâche déjà délicate s'ajoutèrent, jusqu'à
la compliquer à l'extrême, les conditions dans lesquelles
fut entreprise en Syrie notre œuvre de pacification et
de relèvement. Le régime militaire imposé par le haut
commandement britannique, les entraves dont il embar-
rassa notre action, l'entière liberté laissée aux propa-
gandes adverses de saper notre influence, les retards
apportés par les Alliés à se prononcer sur l'Orient, autant
de facteurs nouveaux qui nous obligèrent à modeler au
jour le jour notre attitude sur la mouvante orientation
des esprits. La pohtique de préparation du haut com-
missaire ne pouvait donc être qu'une politique d'expec-
tative et d'équilibre.
M. Georges Picot dut en outre tenir compte de n'être
situation purement militaire en Syrie, tant en raison de
notre pénurie d'effectifs et de l'emploi que l'on fit de
nos troupes, que des initiatives personnelles du général
HameUn.
Le dualisme regrettable de l'autorité mihtaire britan-
nique et du pouvoir civil français avait en effet malheu-
reusement un pendant dans la rivalité de prérogatives
qui divisa l'état-major français et le haut commissariat.
Il eût semblé naturel qu'entre ces deux organismes
régnât une coopération aussi étroite que le permettait
la subordination des troupes françaises au haut com-
mandement anglais. Cette coopération fut malheureuse-
ment très amoindrie par la façon dont le général Hamelin
comprit son rôle en Syrie. Il se crut envoyé auprès du
haut commissaire pour lui servir à'altey ego, et le rem-
224 L"^ FRANCE EN SYRIE
placer durant ses absences ; bref, pour remplir une
mission politique autant que militaire.
Il en devait être tout autrement. Le D. F. P. S. cons-
tituait une brigade dans la 7» division du 21^ corps
d'armée britannique, et son chef se trouvait sous les
ordres directs du général anglais commandant ce corps
d'armée. Le général Hamelin ne pouvait donc revendi-
quer à aucun titre des fonctions politiques incompa-
tibles avec sa position militaire, et que, du reste, le
général AUenby n'eût pas admises un seul instant. La
lettre de service du général Hamelin n'y faisait aucune
allusion, et lui prescrivait même d'adresser sa corres-
pondance au haut commissaire « pour toutes les ques-
tions relatives à l'occupation militaire de la Sjrrie ».
D'ailleurs, la tâche proprement militaire qui incombait
au général Hamelin suffisait largement à occuper son
activité.
Le général Hamelin ne renonça cependant pas à s'in-
téresser aux affaires politiques, mais les renseignements
dont il s'entoura n'étaient pas toujours puisés aux
sources les plus sûres. Aussi, parfois, ses initiatives se
trouvèrent-elles en contradiction avec l'attitude observée
au même moment par le haut commissariat pour tel
motif particuher dont le général n'était pas informé.
Il en résulta des malentendus et des fausses manœuvres.
Ces divergences, bientôt connues de la population, pro-
duisirent l'effet le plus malencontreux.
Faute d'une entente préalable entre le haut commis-
sariat et l'état-major français, certaines mesures prises
par ce dernier, mesures d'ailleurs utiles ou nécessaires
en soi, indisposèrent plus que de besoin les habitants.
Il eût été par exemple de bonne guerre de soumettre à
la réquisition nos adversaires de préférence à nos amis,
et, en premier lieu, de l'appliquer à certains biens austro-
allemands. Un projet, élaboré dans ce sens et d'accord
avec le haut commissariat et les services administratifs,
UNE POLITIQUE D EQUILIBRE 225
eût permis de réduire au minimum cette vexation obli-
gatoire, et d'en atténuer autant que possible les désa-
gréments. Au contraire, on effectua les réquisitions avec
une rigueur exagérée, et sans égards pour la commodité
des intéressés, ni pour leurs sentiments à notre endroit,
ce qui provoqua d'amères récriminations.
Dans son désir légitime de montrer aux populations
l'uniforme français, le général Hamelin organisa des
colonnes qui parcoururent le Liban. Au cours de ces
promenades militaires, le général ou ses officiers eurent
l'occasion de prendre fréquemment la parole et d'ac-
cepter l'hospitalité de nombreuses notabilités. Il est
regrettable que le général n'ait pas pris soin de se con-
certer auparavant avec le haut commissaire au sujet
du langage à tenir, comme de l'attitude à observer
envers certains personnages. Il eût été de même préfé-
rable de consulter le haut commissaire sur l'itinéraire
des colonnes et leur composition. Aussi, bien des paroles
imprudentes furent-elles prononcées ; on s'arrêta par-
fois chez des adversaires en négligeant nos partisans.
On juge des froissements et des jalousies !
Pouvait-on établir une hiérarchie entre le haut com-
missariat et l'état-major français? Le gouvernement
français l'essaya dans le télégramme suivant adressé
au général Hamelin par le ministre de la Guerre :
Il est entendu que tous les services administratifs sont à votre
disposition. Toutefois, vous êtes vous-même aux ordres du haut
commissaire en ce qui concerne l'administration du pays et la
politique à suivre.
Ainsi se trouvait théoriquement précisée la hiérar-
chie entre les diverses autorités françaises de Syrie.
Hiérarchie illusoire, puisqu'elle ne semblait pas tenir
compte du commandement suprême britannique, aux
yeux duquel l'autorité civile et l'autorité militaire
françaises étaient entièrement étrangères l'une à l'autre,
15
226 LA FRANCE EN SYRIE
mais seulement subordonnées au général en chef.
A la faiblesse de l'effectif des T. F. L,, composé en
majeure partie d'éléments musulmans ou arméniens, le
général Hamelin avait vainement essayé de remédier
en réclamant à la France des renforts. On se souvient
que le gouvernement français ne s'y était pas montré
disposé, et que le général AUenby s'y refusait péremptoi-
rement. Et cependant la question des religions rendait
indispensable en Syrie la présence de quelques régiments
métropolitains. On ne pouvait en effet confier certaines
missions à nos troupes musulmanes, dans la seule région
où il leur était permis d'opérer et qu'habitaient princi-
palement des chrétiens. D'autre part, le danger était
grand de voir nos soldats musulmans, qu'endoctrinaient
avec persévérance les agents de l'indépendance arabe,
propager, à leur retour dans l'Afrique du Nord, les idées
nouvelles rapportées de Syrie.
Pareillement, un grand nombre des officiers qui débar-
quaient en Syrie, destinés les uns aux services adminis-
tratifs, les autres aux T. F. L., arrivaient du Maroc,
imbus des habitudes et des méthodes d'administration
marocaines. Celles-ci n'étaient aucunement applicables
en Syrie. Sans parler des chrétiens très européanisés, les
musulmans de Syrie ont en effet une mentalité absolu-
ment différente de celle des Marocains, et beaucoup plus
évoluée. A ces nouveaux débarqués, dont les idées pré-
conçues s'aggravaient d'inexpérience, échappèrent trop
souvent des propos maladroits, peu favorables aux
Syriens et à leur pays, humiliants même parfois, qui
furent ressentis avec une particulière vivacité par l'un
des peuples les plus susceptibles de l'univers.
La démobilisation avait creusé des vides importants
dans les effectifs français. Pour les reconstituer, le
4i5<= d'infanterie fut envoyé en Syrie. Il eiit été politique,
puisque le haut commandement britannique ne permet-
tait pas encore à la France d'être représentée en Syrie
UNE POLITIQUE D'ÉQUILIBRE 227
par des forces suffisantes, de remplacer la quantité par
la qualité et de destiner à l'Orient des troupes bien
équipées, dont l'aspect martial eût fait impression.
Lorsque, le 19 mars, le 415" d'infanterie débarqua, les
habitants de Beyrouth lui préparèrent une réception
chaleureuse. Le régiment défila à travers la ville ; le
colonel marchait en tête, à pied, les chevaux n'ayant
pas encore été mis à terre. Alors que déjà l'on manquait
de cadres en Syrie, le régiment n'avait pas même les
siens au complet ; bien des sections étaient comman-
dées par des sous-officiers. Les hommes, appartenant
presque tous aux jeunes classes, fatigués d'une traversée
de huit jours, marchaient sans entrain. La musique avait
été laissée par mégarde à Amiens, et, pour que la parade
ne fiît pas silencieuse, les Anglais avaient obligeamment
prêté celle d'un de leurs régiments écossais ! Une fois
déjà on avait vu débarquer une batterie d'artillerie qui
avait oublié ses canons sur les quais de Marseille !
Quelques semaines plus tard, le brillant défilé d'un ba-
taillon de zouaves faisait oublier la piteuse entrée du 415'".
Les éléments des T. F. L. étaient maintenant assez
homogènes pour leur permettre de participer à une
solennité mihtaire. Pour célébrer le 14 juillet, le général
Hamelin songea à préparer une revue. Le commande-
ment britannique voulut bien l'y autoriser ; il permit
même, pour cette joiunée, que les drapeaux français et
anglais fussent déployés. Toutefois des difficultés de
préséance faillirent empêcher la fête. Un ordre formel du
ministère de la Guerre résolut heureusement la ques-
tion, et la revue put avoir lieu à Beyrouth, sur la place
des Canons. M. Georges Picot la présida, entouré de
toutes les autorités et notabilités françaises et indigènes.
D'imposantes manifestations parcoururent ensuite la
ville en acclamant la France, au miheu de l'enthousiasme
général de la population.
228 LA FRANCE EN SYRIE
Les T. F. L. n'avaient eu, pendant la première partie
de l'année, qu'à assurer l'occupation des points de la
zone Ouest que leur avait assignés l'état-major britan-
nique. Une certaine agitation, provoquée parmi les Nou-
çaïris ou Ansariehs par la propagande chérifienne, allait,
en s'aggravant, nécessiter l'intervention de nos troupes.
Déjà en février, la rivalité entre Nouçaïris et Ismaéliens
avait causé une effervescence bientôt calmée par l'in-
tervention du gouverneur de Lattakieh. Le 21 mai, ime
nouvelle échauffourée obligeait le général Hamclin à
envoyer une force de police, qui s'emparait de la cita-
delle de Kadmous et rétablissait l'ordre. Mais le prin-
cipal agitateur, Cheikh Saleh, s'était échappé. Réfugié
à Merkab, il continuait à prêcher la révolte. La percep-
tion des impôts, que les Ansariehs se refusaient à payer,
fut le prétexte de la nouvelle insurrection. Une colonne,
sous le commandement du colonel Jean, marcha le
16 juillet sur Kaouabi, centre Ismaélien important. Le 21,
après s'être emparée de cette ville, elle se dirigeait sur
Merkab, mais, surprise par les Ansariehs dans un défilé,
elle dut, après un assez vif engagement, où elle perdit
30 hommes, battre en retraite en abandonnant ses morts.
Le général Hamelin lui expédia sur-le-champ des ren-
forts. Deux compagnies partirent de Tripoli, tandis que,
de Be3rrouth, une compagnie et une batterie de mon-
tagne se hâtaient vers le nord. En même temps le général
Hamelin demandait aux Anglais d'entreprendre une
action convergente par Homs et Hamah. Sur le refus
du commandement britannique, nous dûmes opérer seuls,
immobilisant i 200 hommes dans la région. Le i^ août,
un conseil de guerre tenu à Beyrouth, et auquel partici-
paient M. Georges Picot, l'administrateur en chef Copin,
le général Hamelin et le général Bols, représentant le
G. H. Q., décidait d'ajourner les représailles. Le lieute-
nant-colonel Niéger et un lieutenant-colonel anglais
reçurent mission d'entrer en relations avec Cheikh
UNE POLITIQUE D'ÉQUII.IBRE 22^
Saieh ; le 27 août, ils obtenaient la soumission du chef
Ismaélien. La mission franco-britannique réunissait le
lendemain les chefs ansariehs, Ismaéliens, musulmans et
chrétiens, et jetait avec eux les bases d'une entente.
Un mois plus tard tout le pays ansarieh était rentré dans
le calme.
La relève des troupes britanniques devait, à la fin
de 1919, nous délivrer enfin de l'incertitude et des
entraves qui, si longtemps, avaient enchaîné notre poli-
tique. Mais des difficultés, plus sérieuses encore, allaient
surgir et donner aux T. F. L., devenues Armée du Levant,
une importance exceptionnelle. Avec des effectifs plus
que décuplés, le général Gouraud eut alors en effet à
faire face aux plus graves conjonctiu^es, et à tenir tête
aux soulèvements dont l'imprudence calculée des Anglais
lui avait préparé l'héritage.
II
Pour discerner clairement les buts auxquels tendait
en Syrie la politique anglaise, il suffisait d'en comparer
les procédés à Damas, où elle s'efforçait de consolider
un gouvernement chérifien hostile à la France, et à
Bagdad, qu'elle travaillait à maintenir sous un régime
d'administration directe. Tandis qu'en zone arabe
syrienne nos alliés favorisaient de tout leur pouvoir les
résistants à notre action, avec non moins de zèle ils
comprimaient en Mésopotamie les éléments contraires
à leur domination. Prudemment ils écartaient de ce
pays les compagnons de leur ami Faïçal (i).
(i) En 1921, les Anglais installèrent l'émir Faïçal sur le trône de
Mésopotamie. Simple expédient, qui devait leur permettre de régner
230 LA FRANCE EN SYRIE
Peu leur importait au demeurant que la liquidation
de l'empire ottoman entraînât pour la France une perte
énorme. Il est vrai que la façon légère dont M. Clemen-
ceau traitait les affaires de Syrie semblait autoriser la
conduite de nos alliés. Le président du Conseil parais-
sait sur cette question s'accommoder des apaisements
les moins substantiels. S'occupait-il de l'Orient, c'était
en des conversations rapides, superficielles, où, comme
d'ordinaire, on ne fixait rien par écrit. Qu'attendait-on
pour répartir au moins provisoirement les mandats,
dont nous avions adopté le système dès le mois de
décembre précédent? Lorsque la Société des nations
serait enfin constituée, il lui suffirait d'en conlîrmer
l'attribution. Le pacte de la Société des nations avait
reçu sa forme définitive ; l'heure semblait donc venue
d'en mettre en application l'article 22 ainsi conçu :
Certaines communautés, qui appartenaient autrefois à l'em-
pire ottoman, ont atteint un degré de développement tel que leur
existence comme nations indépendantes peut être reconnue pro-
visoirement, à la condition que les conseils et l'aide d'un manda-
taire guident leur administration, jusqu'au moment où elles seront
capables de se conduire seules. Les vœux de ces communautés
doivent être pris d'abord en considération pour le choix du oian-
dataire.
L'accord au sujet des mandats était possible à réa-
liser en vingt-quatre heures. Aucune Puissance ne con-
testait à la France celui qu'elle revendiquait sur la Syrie ;
l'entente était faite en principe ; il restait donc à convo-
quer à Paris les représentants des populations intéres-
sées et à mettre sur pied un traité qu'ensuite les chefs
de gouvernement n'auraient plus qu'à ratifier.
L'émir Faïçal constituait, il est vrai, le principal
obstacle à toute solution raisonnable. En avril, il se
par le truchement d'une de leurs créatures sur une contrée où eux-mêmes
ne pouvaient plus se maintenir ouvertement.
UNE POLITIQUE D ÉQUILIBRE 231
trouvait encore à Paris, sans que rien n'ait résulté de
ses entrevues avec M. Clemenceau. L'erreur de ce der-
nier fut de ne pas apercevoir en Faïçal le prête-nom d'un
gouvernement britannique intéressé à faire durer les
choses. M. Clemenceau offrit à l'émir de reconnaître
l'indépendance de la Syrie, contre un engagement de sa
part à se faire le bras droit de la France. Une conven-
tion dans ce sens fut même rédigée ; au moment de la
signer, l'émir se déroba. Il déclara que, préalablement
à toute signatmre, sa présence en Syrie était nécessaire
pour préparer les esprits à la conclusion d'un semblable
accord.
Le gouvernement français mit alors le croiseur Edgar-
Quinet à la disposition de l'émir pour la traversée, et
attacha à sa personne le colonel Toulat et le capitaine
Pisani.
Pendant que l'émir Faïçal était à Paris l'objet de
toutes les prévenances et qu'il négociait avec le prési-
dent du Conseil, en Syrie la violence des chérifiens à
notre égard devait dépasser toute limite. Aussi, les
esprits égarés par les propagandes diverses ne savaient-
ils plus à qui demander le salut. Les moindres faits, les
gestes les plus insignifiants de notre part étaient ampli-
fiés, commentés, passés au crible ; on y cherchait une
signification qu'ils n'avaient pas. Les discours soule-
vaient des discussions à perte de vue ! Ainsi, le i6 jan-
vier 1919, M. Georges Picot prononça à Damas une allo-
cution politique où il laissait entendre que si l'émir
Faïçal acceptait les directives françaises et agissait
loyalement envers nous, la France n'avuait aucun motif
de le combattre. Le bruit se répandit aussitôt que la
France acceptait une Syrie dépendante sous le gouver-
nement de l'émir. La satisfaction des musulmans n'eut
d'égale que l'émoi des chrétiens, qui nous accusèrent
presque de les trahir et de les Uvrer à leurs pires ennemis.
J32 LA FRANCE EN SYRIH
On peut juger ainsi combien il nous était difficile de
faire tomber les préventions des musulmans, qui récla-
maient l'indépendance absolue, sans mécontenter les
chrétiens, ces amis de toujours, qui voulaient des privi-
lèges impossibles. Il était certes épineux de tenir le juste
milieu entre les concessions opportunes et la fermeté
nécessaire. On nous a reproché de n'avoir pas utilisé les
forces morales en Syrie, et on a été jusqu'à nous proposer
l'émir Faïçal en exemple. Il suffit de rappeler comment
l'émir Faïçal utilisait les forces morales pour que nous
nous honorions de n'y avoir pas eu recours. Et, cepen-
dant, au bout de quelques mois, les représentants éclairés
de l'idée arabe arrivèrent à concevoir et bientôt à
admettre les bienfaits d'une tutelle française.
_Le 30 avril 1919, l'émir Faïçal débarquait à Beyrouth.
Son arrivée causa dans tout le pays une certaine agi-
tation, toute pacifique d'ailleurs. On savait que l'émir
s'était plusieurs fois rencontré avec M. Clemenceau, et
d'aucuns prétendaient que de ces entretiens était sorti
le règlement définitif de la question de Syrie. Les popu-
lations attendaient donc avec une curiosité légitime les
paroles que prononcerait l'émir en mettant le pied sur
la terre syrienne.
Le cuirassé Paris stationnait devant Beyrouth. Il
était venu promener dans les mers du Levant ces cou-
leurs françaises qu'il restait interdit de déployer sur
terre. M. Leygues, ministre de la Marine, avait eu en
effet l'heureuse initiative d'envoyer, aussi souvent que
l'occasion s'en présentait, nos gros navires de guerre
croiser sur les côtes de Syrie. Notre prestige en bénéficia
largement.
Malgré les avis du haut commissariat, qui, très exac-
tement renseigné, se portait garant de la tranquillité
publique au moment du retour de J'émir, le général
Hamelin estima nécessaire de prendre des mesures rela-
tives au maintien de l'ordre et s'entendit à ce sujet avec
Unp; politique d équilibre 233
le commandant du Paris. Cette marque de défiance vis-
à-vis de la population provoqua des commentaires
irrités parmi nos amis comme de la part de nos adver-
saires.
L'émir Faïçal fut salué à bord du Paris par les amiraux
Sagot-Duvauroux (i) et Varney. A terre se succédèrent
des cérémonies de réception où les autorités militaires
britanniques accueillirent l'émir avec les honneurs ré-
servés aux princes. Le général Fane, commandant le
21" corps, le général Hamelin, les diverses autorités mili-
taires et administratives y prirent part. Dans les rues la
foule musulmane manifestait bruyamment son enthou-
siasme, mais la joie populaire n'avait rien de subversif
ni d'antifrançais.
La réception presque royale faite à l'émir Faïçal à
son débarquement à Beyrouth lui donna un énorme
prestige, car l'on sait quelle impression les honneurs
produisent sur l'esprit des Orientaux. A Beyrouth son
attitude parut modérée ; il eut l'habileté d'émailler ses
discours d'éloges à l'adresse d^ M. Clemenceau, afin de
complaire à ses auditeurs français ; cependant certaines
de ses paroles ne témoignaient pas encore de dispositions
particulièrement conciliantes. « L'indépendance ne se
donne pas, dit-il, eUe se prend... Agissons unis pour nous
assurer l'indépendance absolue. Je ne nie pas que nous
ayons besoin d'une aide matérielle, économique et scien-
tifique, mais cette aide nous devons nous la procurer
en payant... »
A Damas, où il entre sous les arcs de triomphe, l'émir
prononce des harangues plus significatives encore. « La
nation syrienne veut être indépendante, proclame-t-il ;
elle désire payer toute assistance et toute collaboration
à leur prix. « Il n'est question partout que d'une com-
mission interalliée qui viendra prochainement en Syrie
(i) L'amiral Sagot-Duvauroux avait arboré son pavillon sur le Paris,
234 I-A FRANCE EN SYRIE
s'enquérir des vœux des populations. Faïçal confirme
la nouvelle et publie un manifeste où il adjure les Syriens
de réclamer l'indépendance absolue, sans réserves ni
conditions, l'aide étrangère devant être payée. « Us
doivent prouver qu'ils ne sont pas des moutons que l'on
marchande. » Chaque jour son intransigeance s'ac-
centue : « Ceux qui demandent l'Amérique, l'Angleterre,
la France ou l'Italie ne sont pas des nôtres. Nous avons
besoin de réformes, mais nous paierons les conseillers,
les techniciens comme nos employés. »
Le 7 mai, l'émir paraît devant le Congrès syrien. C'est
une assemblée composée de gens à la dévotion du régime,
sans mandat régulier et ne tenant leurs pouvoirs d'aucune
élection. Ils applaudissent au récit des négociations de
leur chef et lui manifestent bruyamment leur con-
fiance. « A toi d'ordonner ! » s'écrient-ils, et Nourri Pacha
ech Chaalane, grand cheikh de la tribu de Roulas, se
lève pour l'assurer de l'obéissance de tous : « Nous, les
Arabes et nos familles et nos tentes, nous sommes à ta
discrétion et plus soumi% à toi que tes propres mains.
Celui qui n'est pas de même est en dehors de la religion
de l'Islam ! »
A son retour d'Europe, Faïçal interprète la collabo-
ration étrangère en termes peu rassurants. D'ailleurs la
situation qu'occupaient alors à Damas les conseillers
français et même anglais, que l'on écartait autant que
possible des affaires, permettait de préjuger quelle serait
celle des futurs conseillers privés de caractère officiel.
On comprend dès lors qu'il fût difficile à la France
d'admettre une confédération syrienne sous un prince
arabe. En mai 1919, l'émir Faïçal croit donner satis-
faction à l'opinion en renonçant à l'idée d'une Sjnrie
plus ou moins dépendante du Hedjaz. Le pays n'en
restera pas moins sous l'influence hedjazienne, puisque
le roi Hussein, sollicité par son fils, informe la Conférence
de la paix que le Hedjaz n'élèvera aucune objection de
UNE POLITIQUE D'ÉQUILIBRE 235
principe à être rattaché politiquement à la Syrie. Le pro-
blème demeure ; ses données seules sont interverties.
Visiblement l'émir cherche cependant encore un com-
promis : c( Mon avis personnel, déclare-t-il, est que le
pays soit divisé en zones, conformément avec la situa-
tion géographique, les dispositions intellectuelles, et
l'éducation politique que les habitants ont gagnée. »
Programme séduisant auquel la France eût souscrit, si
le présent n'avait autorisé pour l'avenir les craintes les
plus sérieuses. Quel crédit accorder à une administra-
tion qui donnait à ce moment-là même, à Damas et à
Alep, la mesure de son incohérence t3nrannique et réédi-
tait, sur une plus vaste échelle, les abus les plus cyniques
du régime turc aboli?
Comment ajouter foi à la modération de Faïçal, lorsque
à l'apaisement relatif qui a suivi son retour en Syrie,
on voit succéder peu de jours après une propagande
plus violente encore que par le passé, et que motive
l'enquête prochaine d'une commission interalliée. Les
fidèles tenants de Faïçal, Saïd Pacha Choukaïr, Iskander
Ammoun, sont appelés à Damas, pour y prendre la direc-
tion des principaux départements du gouvernement
arabe. Celui-ci ghsse de plus en plus aux mains des extré-
mistes. Les Anglais annoncent qu'ils ont suspendu leurs
subventions. D'oià vient alors l'argent qui se jette à
pleines mains? Les plus inquiétantes rumeurs circulent :
les Arabes, dit-on, sont abondamment munis de canons,
de fusils, de mitrailleuses, de munitions et ils sont décidés
à combattre toute Puissance qui viendrait occuper la
Syrie. On raconte même que le roi du Hedjaz a averti
les AlUés qu'il s'opposerait par la force à toute occu-
pation étrangère. On parle enfin d'une armée de
25 000 hommes que le gouvernement arabe va former
pour remplacer les troupes anglaises. Ces bruits sont
exagérés ; il est néanmoins avéré que, dans le port de
Beyrouth, les Anglais débarquent clandestinement des
Ji^b LA FRANCE EN SYRIE
armes et des munitions et les ciirigent de nuit sui
Damas.
Tout en surveillant de très près les événements,
M. Georges Picot ne croit pas cependant devoir se
dérober à l'entrevue que l'émir Faïçal lui fait proposer
avec insistance. La rencontre a lieu à Damas les- i6 et
17 mai 1919. Dès l'abord, l'émir pose ses conditions : il
reconnaîtra le mandat français, sous réserve de l'abro-
gation préalable des Accords de 1916 ; en outre, l'admi-
nistration militaire prendra fin et la côte sera, comme
l'intérieur, régie par des autorités indigènes. M. Georges
Picot répond qu'il est impossible d'abroger les Accords
de 1916, dans lesquels la France n'est d'ailleurs pas seule
contractante. Il accepte cependant d'étudier les modifi-
cations à l'état de choses existant qui seront compa-
tibles avec le texte des accords. Toutefois il est indis-
pensable à cet égard d'obtenir l'assentiment du haut
commandement britannique, dont l'émir sera certaine-
ment le mieux venu à réclamer les bons offices. Précisant
son point de vue, l'émir récuse tout régime analogue à
celui de la Tunisie ou du Mai-oc ; la collaboration fran-
çaise doit se borner, dans son esprit, à une aide finan-
cière, des instructeurs militaires, des ingénieurs, enfin
des conseUlors dans toutes les branches de l'adminis-
tration. Sur ce point, il juge nécessaire une déclaration
formelle de la part du haut commissaire, avant l'arrivée
de la commission d'enquête aimoncée. M. Georges Picot
lui rappelle que la déclaration du g novembre précédent
répond à ce désir, mais l'émir la trouve trop large et
trop imprécise. De son côté, M. Georges Picot ne se
montre pas disposé à brusquer les choses en zone Ouest,
principalement peuplée dœ chrétiens auxquels on doit
des ménagements.
Abordant alors le chapitre des territoires, l'émir veut
unir à la Syrie la Palestine, la Cilicie et la province de
UNE POtiTiQUE d'Équilibre 237
Mossoul ; il demande au surplus que la France appuie
les revendications des Arabes sur l'Irak. M. Georges
Picot lui promet de travailler de concert avec lui à l'éta-
blissement d'une Syrie intégrale, quoiqu'il ne faille guère
s'illusionner sur un abandon par les Anglais de la Pales-
tine et de Mossoul. Quant à l'Irak, M. Georges Picot
ne s'associera pas à une réclamation que le gouvernement
britannique se refuserait même à examiner.
Somme toute, aucune des questions traitées pendant
cette conférence n'a abouti à une entente. Tous les
points examinés demeurent en suspens. Cependant il y
a là une base indiscutable de négociations, et un mois
plus tard, le 18 juin, k conversation va reprendre.
M. Georges Picot a reçu des instructions complémen-
taires de Paris, et, dès les premiers mots, il pourra
annoncer à l'émir Faïçal qu'il est prêt à lui remettre la
déclaration demandée au mois de mai, et à lui accorder
la nomination des fonctionnaires syriens. Mais, entre
temps, l'émir a été complètement ressaisi par les extré-
mistes ; pour leur donner des gages, il réclame Cette fois
l'indépendance totale et le rétablissement dans la zone
côtière du gouvernement chérifien que jadis le capitaine
Coulondre en avait fait expulser. L'int«ansigeance de
l'émir rend désormais toute négociation superflue. Son
hostilité ne se cache même plus, et le mouvement liba-
nais lui sert de prétexte à nous marquer toute son irri-
tation.
III
Le statut de 1861, édicté au lendemain des massacres
de 1860 par les représentants des cinq grandes Puis-
sances (i), accordait au Liban un gouvernement auto-
(i) France, Grande-Bretagne, Autriche, Prusse, Russie.
238 LA FRANCE EN SYRIE
nome. Dans la suite, la Porte avait repris un à un la plu-
part des privilèges concédés, et certains districts parti-
culièrement fertiles indispensables à l'existence du Liban.
Les habitants relégués sur les pentes arides, ne possédant
ni ports, ni villes importantes, ni grandes étendues à
cultiver, étouffaient dans les maigres espaces qui leur
restaient. La Békaâ leur avait été enlevée, puis le terri-
toire côtier de Mouaïcera. Aussi, quand les Tiurco-Alle-
mands voulurent sévir contre la population libanaise,
il leur suffit de la bloquer entre ses frontières étroites,
et la famine put faire son œuvre.
Depuis quarante ans, les Libanais n'avaient cessé de
protester contre la situation précaire où ils vivaient, à
peine améliorée par le protocole de 1912. Le Traité
de 1916, en déterminant les frontières de la zone Bleue,
s'inspirait des légitimes revendications libanaises. Vint
l'occupation et le rattachement par l'état-major britan-
nique de la Békaâ à la zone chérifienne, le maintien des
anciennes circonscriptions administratives, qui laissait
Beyrouth en dehors du Liban. L'ilot libanais restait,
comme avant la guerre, privé de ses débouchés naturels.
En vertu de la liberté promise aux peuples de disposer
d'eux-mêmes, «une délégation libanaise, désignée par le
Conseil Administratif du Liban (i), aUa présenter au
Congrès de la paix les aspirations du Liban. « Nous
voulons, disait son président Daoud bey Ammoun, un
Liban dégagé de toute entrave et de toute servitude, un
Liban libre de ses destinées nationales et rétabli dans ses
frontières naturelles, — ■ toutes conditions indispensables
pour qu'il puisse vivre de sa vie propre et prospérer
en paix (2). » De son côté, M. Georges Picot insistait
auprès du quai d'Orsay sur la nécessité de constituer
(i) Cette délégation comprenait : Daoud bey Ammoun (maronite),
M. Emile Eddé (maronite), Ibrahim bey Abou Kliater (grec-ortiiodoxe),
Negib Abd-el-MaJek (druse), .Abd-el-Halim effendi Hajjar (musulman).
(3) Déclaration pubUée par le Temps du 29 janvier 1919.
UNE POLITIQUE D'ÉQUILIBRE 23g
un Grand Liban, si l'on voulait faire œuvre durable.
Entièrement d'accord avec la délégation, le haut com-
missariat l'avait fait embarquer sur un paquebot fran-
çais. A peine avait-eUe pris la mer qu'un télégramme
impérieux du G. H. Q. exigeait des explications sur un
départ que le général en chef n'avait pas autorisé. Le
capitaine Coulondre gérait alors le haut commissariat,
pendant un voyage en Arménie de M. Georges Picot.
Il répondit qu'aucun règlement n'avait envisagé une
question de cette sorte, et informait le général AUenby
que d'autres délégations s'apprêtaient à suivre la pre-
mière. Les Anglais ne pouvaient au demeurant se blesser
d'un procédé dont eux-mêmes avaient, un mois plus tôt,
donné l'exemple en embarquant pour la France l'émir
Faïçal sans même en aviser le gouvernement français.
Cependant, à l'escale de Port-Saïd, les délégués liba-
nais étant descendus à terre, les autorités britanniques
leiu- firent défense de reprendre leur voyage. La nou-
velle, immédiatement transmise à Beyrouth, y causa
une stupéfaction peu favorable à la France. Enfin, sur
d'énergiques protestations de notre part, liberté fut
rendue aux délégués libanais de poursuivre leur tra-
versée.
Les revendications essentielles que la délégation liba-
naise était chargée de faire valoir à Paris peuvent se
résumer ainsi :
1° Extension du territoire du Liban à ses hmites his-
toriques et géographiques, conformément à ses besoins
économiques ;
2° Confirmation de « l'autonomie » de ce pays, et
droit pour lui de pourvoir lui-même à son administra-
tion et à sa justice ;
3° Collaboration du gouvernement français à l'admi-
nistration nationale, et garantie par lui de l'indépen-
dance du Liban.
Il n'était encore, on le voit, question que d'autonomie.
240 LA FRANCE EN SYRIE
Quels liens rattacheraient le Liban au reste de la Syrie?
Liens politiques seulement ou liens économiques? On
ne semble pas avoir encore à cette époque approfondi la
question. Daoud bey Ammoun évitait lui-même de pré-
ciser lorsqu'il déclarait : « En ce qui concerne le reste
de la Syrie, nous ne nous croyons pas qualifiés pour
parler en son nom, car nous sommes ici pour défendre
les intérêts du Liban... Si la France est appelée à donner
son appui à l'ensemble de la Sjme, nous saluerons cette
décision avec joie, car, en obtenant notre autonomie
intérieure dans une Grande Syrie d'influence française,
nous bénéficierons sans conteste de réels avantages au
point de vue économique et notre sécurité serait encore
mieux assurée. »
Aussitôt après l'armistice, beaucoup de Libanais,
encore imbus des espérances de jadis, demandaient un
protectorat français pur et simple. Quelques-uns même
parlaient d'une annexion à la France. Mais, au Liban,
comme ailleurs, les principes wilsonipns n'avaient pas
tardé à être connus, et très vite, les Libanais devaient
substituer l'idée d'indépendance à celle d'autonomie.
On les verrait même se retrancher dans un séparatisme
intransigeant à mesure que grandiraient les prétentions
de l'émir Faïçal et les ambitions chérifiennes.
Dans l'attitude que la France avait adoptée par
égard pour ses alliés, et aussi pour se conformer au
Traité de 1916, dans la bienveillance témoignée à l'émir
Faïçal, dans l'importance que le Congrès de la paix
accordait à celui-ci, les Libanais virent ime évolution de
la pohtique française. Ils s'imaginèrent que, renonçant
à s'appuyer sur les chrétiens, la France se tournait vers
les musulmans et liait partie avec le chérif. L'impression
fut tellement générale que l'émigration, cette plaie du
Liban avant la guerre, reprit et s'aggrava de jour en
jour. L'intervention du gouvernement turc dans les
affaires libanaises se restreignait théoriquement, depuis
UNE POLITIQUE D EQUILIBRE 24I
1861, à la nomination du gouverneur, qui même devait
être agréée par les Puissances protectrices ; et cepen-
dant, ce simple droit avait permis à la Turquie de rendre
tout à fait illusoires les privilèges concédés au Liban.
Aussi le Liban refusait-il dorénavant l'obéissance à un
prince qui ne serait pas purement libanais ou choisi par
les Libanais.
En effet, la majorité chrétienne des habitants regar-
dait comme ime injure à son égard toute suprématie
musulmane. Les Druses eux-mêmes admettaient plus
volontiers l'autorité d'un Libanais chrétien que celle
d'un étranger musulman. « Il n'y a pas un Libanais,
disait Habib Pacha Saad, président du Conseil Adminis-
tratif du Liban, au correspondant du Temps, qui veuille
admettre qu'un lien, si ténu soit-il, le rattache aux con-
trées de l'est. Malgré la liberté où il nous laissait, le con-
trôle turc nous était insupportable. Ce n'est pas au
moment où nous en sommes pour jamais débarrassés
que nous irions accepter un rattachement quelconque
à une autorité extérieure, surtout non chrétienne. Nous
savons trop ce qu'il nous en a coûté. Avec la France,
nous avons la certitude de toujours nous entendre, car
tout nous rapproche et tout nous unit. Nous ne voulons
pas qu'un autre nom soit prononcé que le sien. » Fiers
d'une évolution très avancée à l'image de l'Occident,
les Libanais désiraient la parfaire à l'école de leurs
éducateurs traditionnels, et non pas au service d'un
prince bédouin d'une civilisation inférieure à la leur.
Imposer aux Libanais une autorité étrangère, nous
aliénait donc leurs sympathies sans nous rapprocher des
musulmans qui taxeraient une telle concession de fai-
blesse.
Cependant afin d'échapper à l'isolement économique,
dont ils redoutaient le danger, les Libanais souhaitaient
que la France réalisât l'unité économique de tout le pays,
sans que les libertés politiques particuUères en fussent
16
242 LA FRANCE EN SYRIE
diminuées. Car ils voyaient dans ces libertés la garantie
la plus sûre des bonnes relations avec les populations voi-
sines. Ils se déclaraient d'ailleurs prêts à concéder au
reste de la Syrie le libre usage des ports.
Ce programme pouvait séduire ; il nous était pourtant
difficile de le faire complètement nôtre. Il supposait le
statut syrien réglé de telle façon que la France eût le
droit d'exercer effectivement son autorité sur l'en-
semble de la Syrie, aussi bien sur sa zone propre (zone
libanaise) que sur la zone arabe. Au printemps de 1919
on était encore fort loin d'un tel état de choses, et il
était même encore impossible de prévoir de quelle façon
et sous quelles réserves le mandat S3Tien serait finalement
dévolu. La politique française, tout en s'efïorçant de
rassurer les Libanais sur leur avenir, ne pouvait donc
se compromettre à renforcer leurs revendications de son
autorité, sous peine d'aviver les méfiances des musul-
mans et de dresser gratuitement contre elle les trois
quarts de la Syrie.
Dans le but de hâter une solution dont la Conférence
de la paix semblait n'avoir cure, une deuxième délé-
gation libanaise s'embarque à Beyrouth le 15 juillet 1919.
Elle est présidée par Sa Béatitude Mgr Hoyek, patriarche
maronite, et est transportée siu: le croiseur français Cas-
sard (i).
Mgr Hoyek partait, muni de pleins pouvoirs des
divers groupements religieux du Liban (maronites, grecs-
melkites et orthodoxes, druses, musulmans) qui s'étaient
mis d'accord sur son nom. Une délibération du Conseil
Administratif du Liban, votée à l'unanimité, sans dis-
tinction de races ou de religion, mandatait le patriarche
en ces termes : « Devant la noble activité que vous
(i) La composition de la deuxième délégation libanaise était la sui.
vante : Sa Béatitude Mgr Hoyek, patriarche maronite ; Mgr Mogabgab,
archevêque de Zahlé ; Mgr Mobarak, archevêque de Beyrouth ; Mgr Chek-
rallah, archevêque de Tyr, MMgrs Feggali, Chehab, Malouf, Douaihi.
UNE POLITIQUE D'ÉQUILIBRE 243
déployez avec toute la force de votre patriotisme, ce
Conseil vient devant nous, en qualité de représentant
du peuple libanais, pour vous prier et vous charger de
continuer vos magniiiques efforts, en vue d'obtenir la
décision souhaitée, soit l'indépendance du Liban le
Grand, administrativement et poUtiquement... »
Aux démarches de Mgr Hoyek, M. Clemenceau ré-
pondit le 10 novembre 1919 :
Les entretiens que vous avez eus avec le ministre des Affaires
étrangères et avec moi-même... vous auront... donné la certitude
que les solutions que nous poursuivons à la Conférence de la paix
sont, dans leur ensemble, conformes aux aspirations des popu-
lations dont vous êtes le haut représentant...
Avec le soutien et l'aide de la France, indépendants de tout
autre groupement national, les Libanais sont assurés de conserver
leurs traditions, de développer leurs institutions politiques et
administratives... Désireuse de favoriser le plus possible les rela-
tions économiques entre tous les pays confiés à son mandat, elle
[la France] tiendra également le plus grand compte, dans la déli-
mitation du Liban, de la nécessité de réserver à la « Montagne »
des territoires de plaine et l'accès à la mer indispensable à sa
prospérité...
Le Comité central sjrien de Paris travaillait active-
ment de son côté à la cause de l'indépendance libanaise,
à laquelle il s'était tardivement rallié. Son président,
M. Chékri Ganem, adressait sur ce sujet au Times (i)
une lettre ainsi conçue : « Je ne peu.x attribuer à l'Angle-
terre que d'excellentes intentions pour nous. Dans son
idée, l'émir Faïçal serait im bienfait pour notre pays.
Nous ne le pensons pas. Nous pensons, af contraire,
qu'il apporte avec lui une cause de divisions, de troubles
et de conflits, et ferait naître chez nous un esprit de
particularisme qui serait notre ruine... »
Enfin la Ligue libanaise de New-York, à laquelle
étaient affiliés la plupart des Libanais d'Amérique, fai-
(i) 16 septembre 1919.
244 LA FRANCE EN SYRIE
sait transmettre à Paris les mêmes revendications par
son président M. Nahoum Mokarzel, directeur du journal
Al Hoda. Ce dernier, convaincu des ambitions et des
intrigues de l'émir Faïçal, lui adressait le 4 octobre une
lettre ouverte d'un ton singulièrement vif : « Est-0 con-
cevable que la guerre de libération prive les Libanais
de leur liberté? N'est-ce pas une honte que vous cher-
chiez à semer la discorde entre deux nations civilisées
et voisines telles que l'Angleterre et la France... L'objet
que je me propose, en vous écrivant cette lettre, est de
vous prier respectueusement de laisser le Liban en paix. »
Cependant le sort du Liban devait encore tarder plu-
sieurs mois à être fixé. Habib Pacha le déplorait en
présence du correspondant du Temps (i) : « Ce que
nous supplions la Conférence d'entendre, disait-il, c'est
notre impérieux besoin d'un règlement rapide des ques-
tions pendantes. Le retard mis à s'occuper de nous,
ainsi que de tout l'Orient, cause une perturbation poh-
tique, morale et économique, dont il est impossible que
les grands hommes d'État réunis à Paris mesurent
toute la gravité, car alors ils feraient une autre diligence.
Ici, tout est confusion, car tout est imprécision. Trop
d'autorités distinctes et adverses se dressent en face
l'une de l'autre, trop d'incertitude pèse sur les hommes
et les choses. Et chaque jour, la situation s'aggrave,
au point de devenir dangereuse. Le brigandage même
ose reparaître... Nos productions sont nulles. La .sérici-
culture est presque abandonnée. On continue à arracher
nos mûriers et à couper ce que nous avions d'arbres,
pour les envoyer par grands chargements en Palestine
et jusqu'en Egypte. En général, les cultures, privées de
bras, sont déficitaires ou nulles. La misère est immense.
La France, par bonheur, va cet hiver encore, venir à
notre secours, car nous n'avons pas de blé. Ce qui pousse
(i) Le Temps du 8 octobre 1919,
UNE POLITIQUE d'ÉQUILTBRF. 245
sur le sol libanais passe en entier aux chérifiens. Pour ne
pas encourager les populations à la paresse, les céréales
que nous fera parvenir votre pays seront vendues et
non distribuées gratuitement, sauf à quelques rares
catégories de personnes : enfants, orphelins, vieillards.
Mais tout cela, ce n'est que du provisoire. Il est urgent
de nous mettre à l'œuvre du relèvement. Et cette œuvre
sera impossible, tant que la situation politique ne sera
pas sortie des ténèbres asphyxiantes où nous nous
débattons depuis de trop longs mois. »
La réalisation du Grand Liban, à laquelle M. Georges
Picot avait consacré toute son activité, était encore
lointaine lorsqu'il fut rappelé. Il étaitréservé au général
Gouraud, après bien des aventures, dont l'occupation,
puis l'abandon de la Békaâ ne fut pas la moins doulou-
reuse, d'avoir enfin la joie de proclamer la constitution
du Grand Liban.
CHAPITRE XII
LA PROPAGANDE AMÉRICAINE
I. La Faculté américaine de Beyrouth foyer de la propagande.
— Le « désintéressement » américain. — L'organisation de la
propagande aux États-Unis. — En Syrie, l'idée d'une tutelle
américaine séduit les musulmans. — La propagande américaine
s'appuie sur les Syriens d'Egypte. — Un article du Mokattam.
— Le docteur Nimr. — Les nouvelles tendancieuses ; les dis-
positions du président Wilson ; l'Angleterre favorable au mandat
américain ; articles du Near East. — IL La Croix-Rouge amé-
ricaine. — Moyens dont elle dispose. — Son activité. — La
propagande américaine coopère avec l'action britannique.
i
La sympathie des Syriens d'Amérique envers l'éman-
cipation arabe ne se borna pas à des encouragements
platoniques ; elle se fit aussitôt agissante. Dès la fin
de 1918, le haut commissariat constatait, non sans une
certaine surprise, les premiers effets d'une propagande
américaine fort habilement greffée sur le mouvement
arabe, qu'elle utilisait contre l'influence française. A
Paris même, longtemps encore, on se montra sceptique.
Les craintes et les avertissements trop justifiés, dont
l'écho parvenait au quai d'Orsay, lui parurent l'effet
de je ne sais quelle phobie coloniale surannée. On perce-
vait mal les mobiles qui auraient poussé les États-
Unis, jusqu'alors indifférents aux questions orientales,
à un si brusque revirement. L'avenir devait révéler
qu'en effet, ni le peuple, ni le gouvernement américain
LA PROPAGANDE AMERICAINE 247
ne songèrent sérieusement à intervenir. Seul, le président
Wilson, outrepassant en cela sa mission, se flattait
d'essayer sur l'Orient, pris comme champ d'expérience,
l'application de ses fameux principes.
La propagande américaine en Syrie fut donc, somme
toute, le fait d'initiatives privées ; alimentée principale-
ment par des sociétés bibliques, dans un but de prosé-
lytisme et de philanthropie, elle eut, aux États-Unis, pour
inspirateurs, un groupe important de Syriens, dont le
journal le Syrien émigré fut l'un des principaux organes.
Aux premières manifestations de cette propagande,
les agents britanniques devinèrent les avantages qu'ils
en pourraient retirer. En février 1919, le Manchester
Guardian recevait à ce propos de l'émir Faïçal des con-
fidences particulièrement suggestives. Les Anglais trou-
vèrent commode de capter purement et simplement à
leur profit l'effort américain, qui, pour se déployer,
avait d'ailleurs un impérieux besoin des bons offices
britanniques et du concours des Syriens d'Egj^te
inféodés à l'Angleterre.
En Syrie même, la propagande américaine avait son
centre dans l'Université de médecine américaine de
Beyrouth, dite Syrian Protestant Collège. Cette vaste
et superbe institution, merveilleusement outillée et dotée
d'un personnel d'éUte, jouit, à juste titre d'ailleurs, d'un
rayonnement considérable parmi les milieux syriens, sur-
tout auprès des musulmans. Sa parfaite organisation,
l'excellence de son enseignement suffiraient à l'expli-
quer. Toutefois, la personnalité même de son directeur,
le docteur Bliss, entrait pour beaucoup, à cette époque,
dans la situation acquise par la Faculté américaine. La
famille Bliss, en effet, établie de longue date en Syrie,
fondatrice de l'établissement, possède des relations éten-
dues dans tout le pays. Rien de surprenant, par consé-
quent, que l'Université américaine ait joué un rôle de
premier plan dans la propagande.
248 LA FRANCE EN SYRIE
Quant au docteur Bliss, on peut le considérer comme
l'âme de cette propagande. Nous le verrons, presque
toujours dans la coulisse, en coordonner les efforts, la
diriger, la stimuler, partout où il sera nécessaire, en
Orient, en Amérique, et jusqu'auprès du président
Wilson. C'est à lui et à ses collaborateurs qu'il faut attri-
buer les manifestations qui se produisirent en Syrie,
par la parole ou par la plume, en faveur d'un mandat
américain. Ils dépeignirent aux Syriens la stérilité de
l'action européenne, neutralisée par les rivalités d'inté-
rêts ou d'influence, et, par contre, montrèrent les Amé-
ricains épris du bien des peuples pour eux-mêmes. La
France et l'Angleterre, liées par le Traité de 1916, pas-
saient pour entretenir des visées colonisatrices, ou tout
au moins témoignaient du désir de se mêler activement
à la vie politique et à l'administration des provinces
détachées de l'empire ottoman. Ne venaient-elles pas
de remplacer par une administration militaire les auto-
rités turques défaillantes ou destituées?
Le renom de son désintéressement, ainsi adroitement
propagé, inclina de suite vers l'Amérique tous les par-
tisans de l'indépendance arabe, hormis quelques extré-
mistes xénophobes. Et, simultanément aux États-Unis,
en Egypte, en Syrie, la presse arabe s'empressa d'op-
poser les États-Unis aux autres nations de l'Entente,
ou plutôt le docteur Wilson à Clemenceau et à Lloyd
George. Elle entreprit d'attirer sur l'Orient, et spécia-
lement sur la Syrie — car de l'Egypte et de l'Arménie
il fut à peine question — l'attention et la sympathie
du peuple américain, puis du gouvernement, auquel on
tenta de forcer la main.
Dès la fin de décembre igi8, la New Syria National
League, sous la présidence du docteur George Khaï-
raUah, lance une proclamation demandant pour la Syrie
« le protectorat et la tutelle de l'Amérique ». Le pro-
gramme qu'elle publie en même temps rend hommage
I A PROPAGANDE AMERICAINE 249
aux « buts désintéressés des États-Unis dans cette
guerre » ; il rappelle que les États-Unis sont libres d'en-
gagements et formule les vœux suivants : « Que la nou-
velle Syrie soit une fédération de provinces autonomes
dans leurs propres limites, mais formant, sous un gou-
\'ernement central, une grande nation des monts Taurus
à la presqu'île du Sinaï, à l'abri des inconvénients et
des risques qu'entraîne la division d'une nation en
plusieurs sphères d'influence, dont le résultat est de
nuire au développement complet et à l'indépendance
de la population.
« Que les États-Unis assurent la tutelle et l'adminis-
tration de la Syrie jusqu'à l'époque où les Syriens seront
aptes à se gouverner complètement eux-mêmes. »
Un article du docteur Khaïrallah démontre que le
seul « gouvernement démocratique » capable d'assumer
la responsabilité de diriger la Syrie « jusqu'au moment
où il pourra quitter le pays » est celui des États-Unis
d'Amérique, et M. Ibrahim Metri Samahni en explique
les raisons dans un article intitulé : Amérique sauve le
Levant! « L'Amérique, dit-il, s'emploiera avec sincérité
et désintéressement à être utile au peuple syrien, sans
chercher à satisfaire ses convoitises personnelles. »
Certaines personnaUtés américaines préconisent les
mêmes idées : le docteur Danton, président de la Société
de secours aux victimes de la guerre syriennes et armé-
niennes, s'exprime ainsi dans la Revue des Revues de
novembre 1918 : « Si les États-Unis sont solUcités de
s'occuper de cette question, ils ne doivent pas s'y
refuser... Sans aucun doute, le président Wilson fera
des démarches à ce sujet; les États-Unis... se doivent
de donner aux peuples du Levant la liberté et la pro-
tection qui les préparera à recueillir les fruits d'une
paix durable. » De son côté, M. Henri Morgenthau,
ancien ambassadeur des États-Unis à Constantinople,
laisse entendre, en décembre 1918, dans les Nouvelles
250 LA FRANCE EN SYRIE
du monde, que « les États-Unis accepteront cette mis-
sion avec joie, sans espoir de récompense, mais dans le
but de servir l'humanité ». En même temps qu'elle essaie
d'émouvoir l'opinion américaine et d'entraîner le gou-
vernement des États-Unis, la New Syria National League
expédie en Egypte, en Syrie et à Chypre des tracts
auxquels la presse arabe consacre des commentaires
aussi abondants que chaleureux.
Les journaux de Damas vantent en de longs articles
la simplicité du président Wilson, le respect de la per-
sonnalité humaine dont témoignent les Américains, leur
activité et leur moralité. A Beyrouth, le Hakika du
12 décembre 1918 certifie que ■ le président Wilson ne
manquera pas de s'occuper spécialement de la question
syrienne au Congrès de la paix. Ainsi, d'une part, on fait
miroiter aux Sjnriens tous les bienfaits d'une aide amé-
ricaine', généreuse et désintéressée, prête en outre à
s'effacer sitôt que, le pays restauré, prospère et mis
en valeur, ses habitants auront acquis l'éducation poli-
tique suffisante ; d'autre part, on s'efforce d'engager le
gouvernement américain par des promesses précises. On
lui dicte même une ligne de conduite dans l'hypothèse
où la mission lui serait dévolue d'organiser la 83^6 :
« Les Arabes, écrit VAl-Ikab de Damas (14 mars 1919),
ont une ferme confiance en la sublimité des principes
des États-Unis, qui ne manqueront pas, nous en sommes
convaincus, de nous accorder les fonds dont nous avons
besoin et nous enverront des spécialistes pour exploiter
notre pays à notre profit et pour le faire avancer daiis la
voie du progrès et de la civilisation. »
Il est naturel, dans ces conditions, que l'idée d'ime
tutelle américaine séduise les Arabes. EUe convient d'au-
tant mieux aux modérés qu'ils se rendent compte de la
chimère d'une indépendance absolue, en l'état actuel
des choses et des esprits. Au moins, d'une Amérique
lointaine, très inexpérimentée en matière coloniale,
LA PROPAGANDE AMÉRICAINE 25I
pensent-ils pouvoir escompter un concours bienfaisant
et inoffensif. Quant aux violents, ils regardent comme
une aubaine ce nouveau prétexte d'agitation.
Enfin, et c'est là le grand point, les États-Unis n'ont
pas participé à l'élaboration des Accords de 1916, émi-
nemment impopulaires parmi l'unanimité syrienne. Ils
sont « libres d'engagements », expression qui reviendra
sans cesse. Que l'Amérique intervienne, les tractations
passées sont frappées de nullité.
Fidèlement, les presses arabes d'Amérique et d'Orient
se font écho. Le 20 janvier 1919, à New-York, le Miraat-
el-Ghafb annonce que, considérant « les États-Unis
comme les plus grands défenseurs de la liberté humaine »,
l'émir Faïçal a demandé leur protectorat « pour la réa-
lisation des vœux "nationaux des Arabes » ; la même
nouvelle paraît le mois suivant dans \'El Akhas d'Alexan-
drie et le Moiifid de Damas. Ce dernier journal rapporte,
le 22 février, la requête adressée par le Club s3n:o-améri-
cain d'Egypte aux États-Unis pour les prier de prendre
en main la restauration de la Syrie.
Mais il est un moment où les grands mots doivent
céder aux considérations pratiques. On lit, dans le Lisan
Arah du 27 février, que le Club syrien-américain a pro-
voqué une conférence de ses compatriotes aux États-
Unis pour améliorer la situation du pays. Et vers la
même époque (mars 1919), comme pour corroborer ces
dires, le bruit se répand en Syrie de l'envoi par les États-
Unis d'une mission d'ingénieurs, de mécaniciens et
d'agriculteurs. Nous trouvons les mêmes préoccupations,
agrémentées d'aperçus politiques, dans le Mokattam du
2 février 1919 ; l'article mérite d'être cité presque en
entier. Il traduit en effet exactement la pensée des
Syriens partisans d'un mandat américain, et résume
252 LA FRANCE EN SYRIE
tous les arguments mis en avant pour justifier la pro-
pagande américaine : « Le parti libanais-syrien demande
l'appui de la France. Nous ne nions pas que la France
ait des droits en Syrie, nous lui devons beaucoup de bien
et de services. Mais la France est appelée aujourd'hui
à reconstruire et à réparer les dommages et les pertes
que la guerre lui a causés dans son propre pays. Et cela
a plus d'importance que de venir organiser la Syrie. La
France est, de plus, liée par le contrat de 1916 avec la
Russie et l'Angleterre...
« Un grand nombre de Syriens demande d'autre part
le protectorat de la Grande-Bretagne. Mais l'Angle-
terre aussi est trop préoccupée à organiser et à réformer
ses immenses colonies. Cela est vrai que l'Angleterre
a toujours bien traité les Syriens, mais pourra-t-elle
se libérer du traité conclu précédemment en 1916?
« Dernièrement, un autre parti vient de naître, le
Syrian moderate Party, qui demande, comme les autres,
l'indépendance complète de la Syrie et de son unité inté-
grale. Il se distingue des autres partis en demandant le
protectorat des États-Unis d'Amérique qui n'ont con-
tracté aucun traité au sujet de la Syrie... Cette nation,
qtii a affronté tous les dangers, et volontaiiement, pour
venir fonder des écoles, des hôpitaux, entraînée simple-
ment par ce mouvement, si connu au peuple américain,
de dévouement pour l'accomplissement du bien et
l'amoindrissement des malheurs des hommes, cette nation
qui a versé le sang de ses fils pour la libération de l'hu-
manité, ne reculera jamais à servir les Syriens si ceux-ci
la demandent d'une voix unanime pour les aider dans
l'organisation de leur pays. C'est pour cela que nous ne
voyons aucune raison à ce que tous les partis poUtiques
ne se réunissent et ne s'entendent pour demander aux
États-Unis à venir organiser pour un temps leur pays. »
Le même journal, dont les attaches avec le haut com-
missariat britannique sont notoires, analyse en ces termes,
LA PROPAGANDE AMERICAINE 253
le 28 février 1919, un article du docteur Khaïrallah :
« Sans nier les bienfaits de la France et de l'Angleterre,
qui se sont surtout manifestés par la création d'écoles,
Khaïrallah prétend que les États-Unis offrent un carac-
tère de désintéressement que n'ont pas les autres gouver-
nements. Signalant que les États-Unis accepteront cette
mesure tutélaire, il ajoute que l'Angleterre ne s'y oppo-
sera probablement pas. «
Le Syrian Moderate Pariy agit plus spécialement sur
Damas, par l'intermédiaire de la Croix-Rouge améri-
caine. Au paragraphe 2 de son programme, on lit : « Le
Congrès 'des Alliés proclamera l'indépendance complète
de la Syrie, et fera choix d'une Puissance chargée d'aider
le gouvernement syrien jusqu'au moment où il sera en
état de veiller par lui-même sur cette indépendance et
d'en jouir pleinement.
« Cette Puissance sera les États-Unis d'Amérique qui
ne sont pas engagés dans les traités nécessitant le dé-
membrement de notre pays. »
Comme sa sœur américaine, cette association travaille
pour l'unité syrienne, menacée par les Accords de 1916.
« Les Syriens, déclare-t-elle, demandent l'Amérique parce
qu'elle est la nation la plus forte et la plus riche dans le
monde... et aussi parce qu'elle n'est pas une Puissance
colonisatrice. » Elle fait prévoir l'acquiescement de
l'Amérique à prendre en main la tutelle offerte, puisque
le président Wilson se dit prêt à accepter celle de l'Ar-
ménie.
Mais le grand argument des partisans de l'Amérique,
c'est la nécessité d'échapper à tout prix à la division
de la Syrie, et d'en maintenir l'intégrité en y compre-
nant la Palestine. Ce point de vue uniquement patrio-
tique rallie certains Syriens à une tierce Puissance Ubre
d'engagements qui les délivrera du cruel dilemme anglo-
français. Parmi ces personnages, on cite le docteur Nimr.
Dans une conférence qui eut un grand retentissement
254 LA FRANCE EN SYRIE
dans les milieux musulmans, il insista énergiquement
sur l'attribution à la Syrie de ses limites naturelles, du
Taurus au Sinai, de la Méditerranée à l'Euphrate et au
Tigre. A son avis, le morcellement équivaudrait à une
condamnation à mort. L'orateur soulève des applau-
dissements unanimes en comparant le partage de la Syrie
à celui de la Pologne, et réclame la tutelle américaine
dans l'unique but de sauver la Syrie et de maintenir
son unité. « Personne autant que moi, dit-il, n'admire
les nobles qualités et le clair génie du peuple français.
Donnez-moi seulement une preuve officielle que la
France ne permettra pas la séparation, sous n'importe
quelle forme, de la Palestine d'avec le reste de la Syrie,
et je serai le premier à demander sa tutelle pour notre
chère patrie. »
Sous les signatures de MM. Riskallah Arcache bey et
Alphonse Zénié, le Journal du Caire (i) fait ressortir
l'erreur de croire à la certitude d'un mandat américain.
Il rappelle au surplus que l'Amérique, elle aussi, a
donné des gages au sionisme, dont les appétits reste-
ront, même avec l'Amérique, le principal obstacle au
rattachement de la Palestine à la Syrie.
Devant la persistance de la propagande américaine,
et les arguments très persuasifs qu'elle fait valoir, cer-
tains amis de la France deviennent hésitants ; quelques-
uns même suspendent la lutte. Une lettre de Mgr Da-
rian, archevêque maronite du Caire, en témoigne : « La
question de confier à l'Amérique la protection de la
Syrie est seule en vogue... Nous attendons impatiem-
ment la solution de cette affaire... » Il est vrai que cer-
taines imprudences de la presse française autorisaient
les doutes sur nos intentions. Le Temps du 27 janvier 1919
avait lancé un appel à l'aide américaine pour seconder
l'action de l'Entente en Asie Mineure. Aussitôt nos
(I) Le Journal du Caire, 5 mai-s 1919.
LA PROPAGANDE AMERICAINE 255
adversaires de se saisir de l'arme si inconsidérément
offerte et de proclamer la tutelle américaine conseillée
par la France elle-même.
Des relations directes s'étaient établies entre les
meneurs du mouvement arabe en Syrie et leurs compa-
triotes d'Amérique. L'Université américaine avait servi
d'intermédiaire. M. Rachid Abou ^Kassam, de New-
York, écrivait le 28 décembre igi8 à M. Mansour Jour-
dak, professeur à la Faculté américaine : « Nous avons
formé un comité qui s'occupera de l'avenir politique de
la Sjrrie... Nous travaillons auprès du gouvernement
américain pour qu'il nous aide à conserver l'unité de la
Sjn-ie et à lui donner une indépendance liée à une tutelle. »
En février 1919, la poste remarquait de nombreux
plis de propagande adressés d'Amérique aux chefs du
parti musulman antifrançais, Mokhtar Beyhoum, Sélim
Ali Selam, Omar Daouk, Negib Ardati, etc.
Le 29 mars 1919, les propagandistes américains firent
paraître à New-York une circulaire rapportant que le
délégué à Paris de la Ligue de la Nouvelle S5me les
informait du consentement de l'émir Faïçal à une tutelle
américaine ; dans ce cas, les Anglais se déclaraient prêts
à évacuer Syrie, Palestine et Mésopotamie. « Les Amé-
ricains et les Syriens sont certains, ajoutait la circulaire,
que le gouvernement anglais a demandé au gouverne-
ment des États-Unis d'accepter un mandat pour la S3nrie
et autres peuples du proche Orient... »
On juge de l'effet que produisit en Syrie une pareille
nouvelle lorsqu'elle y parvint. On ne manqua pas de
la rapprocher d'une dépêche de Washington, parue dans
le Mokattam du 4 mars 1919, et d'après laquelle le pré-
sident Wilson avait déclaré le gouvernement des États-
Unis disposé à se charger de la tutelle de l'Arménie,
256 LA FRANCE EN SYRIE
L'acceptation des États-Unis pour un mandat syrien
ne faisait donc aucun doute.
Le bruit circulait qu'en Angleterre, cette solution
avait des partisans, et les journaux arabes faisaient
grand état d'une opinion de lord Grey, jugeant l'inter-
vention des États-Unis seule capable de mettre un terme
aux difficultés entre les Puissances au sujet du Levant.
A Londres, une certaine presse paraissait appuyer le
mouvement. Le Neav East démontrait la possibilité pour
le roi Hussein de réaliser son dessein d'une confédération
d'États arabes, de la Méditerranée à la mer Rouge et
au golfe Persique, à la seule condition de grouper toutes
les fractions agglomérées sous une protection étrangère
unique. Et le Near East ajoutait : « Mais, comme les
Arabes revendiquent à la fois Damas et Alep, et comme
il y a peu de chances pour que la Grande-Bretagne par-
tage leur manière de voir, et surtout qu'elle aille à ren-
contre des aspirations de la France dans ces régions, les
Arabes ont essayé de trancher la difficulté en prenant
les États-Unis pour arbitres. Ces motifs n'échapperont
pas aux membres de la Conférence, et il sera tout à fait
intéressant de voir jusqu'où peut aller leur désintéresse-
ment et leur amour du bien général. » Vers cette époque,
des officiers britanniques tenaient, sans doute afin de
sonder l'opinion, d'étranges propos devant des notabi-
lités syriennes, en présence même d'officiers français :
« L'Angleterre et la France, disaient-ils, ont trop de co-
lonies pour se charger encore du mandat syrien ; autant
l'offrir aux États-Unis. »
Ce n'était qu'une manœuvre ; les Anglais avaient
de bonnes raisons de croire les États-Unis peu sou-
cieux d'un mandat. Le 14 février 1919, en effet, le Near
East reprenait la question : « Si à la Conférence, écri-
vait-il, on prête attention au point de vue arabe, il
paraît difficile d'écarter la demande du Hedjaz qui
voudrait que, dans les intérêts des Arabes, il n'y ait
LA PROPAGANDE AMÉRICAINE 257
qu'une seule Puissance protectrice. Au cas où les États-
Unis n'accepteraient pas le protectorat qu'on leur offre,
et l'idée de placer la Mésopotamie et le golfe Persique
sous un protectorat américain semble presque invrai-
semblable, la Conférence devra choisir sans aucun doute
la Grande-Bretagne... »
Ainsi le tour eût été joué. Les Anglais, qui jusque-là
s'étaient dissimulés derrière la propagande américaine,
apparaissaient à l'heure décisive pour recueillir les béné-
fices.
II
Lorsqu'en 1914, la Turquie rompit avec les Alliés, les
établissements français, si nombreux, si actifs en Syrie,
durent fermer leurs portes. La Faculté de médecine de
Beyrouth concurrençait victorieusement sa rivale amé-
ricaine ; ses bâtiments, magnifiquement outillés, furent
confisqués et une Faculté de médecine ottomane s'y
installa, dont la création n'alarma guère sa voisine. Le
champ restait libre à l'Université américaine ; elle ne
cessa jamais de fonctionner et se doubla même d'un
service de Croix-Rouge. Pendant les hostilités, elle fut
seule à exercer une protection relative sur les popula-
tions et à leur apporter quelque secours. On ne peut lui
reprocher de s'être alors cantonnée dans une stricte
neutralité, indispensable à l'accomplissement de son
œuvre humanitaire. Mais, après la retraite turque, on
fut surpris de voir la Croix-Rouge américaine se tenir à
l'écart des organisations hâtivement créées par les Fran-
çais pour assurer le ravitaillement du pays, au lieu d'y
apporter son concours. Bien mieux, comme si dans une
œuvre de pure charité, il y avait place pour les rivalités
politiques, la Croi.x-Rouge parut s'appliquer à contre-
balancer la popularité dont la gratitude des affamés
250 LA FRANCE EN SYRIE
récompensait notre assistance. Elle couvrit soudain le
Liban de postes, richement dotés en personnel, méde-
cins et infirmières, abondamment munis, même du
superflu.
On pourra présumer de l'activité déployée par la
Croix-Rouge américaine, lorsque l'on saura qu'en oc-
tobre 1918, elle reçut de diverses sociétés américaines
900 000 dollars, subvention à laquelle vinrent s'ajouter
dans la suite de nombreux et considérables envois de
fonds, estimés à plusieurs millions de dollars. Des États-
Unis lui arrivèrent en outre, sur des bâtiments anglais,
environ 4 000 tonnes de marchandises, qui furent mises
à quai par l'Egyptian Labour Corps, obligeamment
prêté par les autorités militaires britanniques. La Croix-
Rouge américaine disposait enfin de soi.xante-quinze
automobiles. Ces voitures servirent, il est vrai, beaucoup
plus à la propagande qu'au ravitaillement. On reste en
effet confondu de la disproportion entre les ressources
énormes que possédait l'organisation américaine, et la
pauvreté des résultats auxquels elle aboutit dans sa
lutte, d'ailleurs tardivement commencée, contre la fa-
mine et la misère. Certains bruits de malversations cou-
rurent avec persistance à ce sujet ; on ne peut affirmer
qu'ils étaient sans fondement.
La Croix-Rouge américaine s'était installée à Damas.
Elle prétendait avoir de même une succursale à Alcp.
Dans cette ville, un médecin militaire français, l'aide-
major Leuret, avait fondé, avec des moyens de fortune
et des ressources quasi nulles, un admirable ensemble
d'œuvres d'assistance pour les Arméniens déportés :
hôpital, dispensaire, maternité, ouvroir, école. Tout fonc-
tionnait à souhait, lorsqu'un jour, le général britannique
commandant à Alep donna l'ordre au docteur Leuret
de céder, dans les vingt-quatre heures, son matériel et
ses immeubles à la Croi.x-Rouge américaine. Les protes-
tations répétées du haut commissaire auprès du G. H. Q.
LA PROPAGANDE AMÉRICAINE 259
ne purent obtenir la restitution des établissements ainsi
confisqués.
Afin de gagner par un geste théâtral les populations
libanaises, la Croix-Rouge américaine fit annoncer son
intention d'adopter jusqu'à leur majorité 400 000 enfants
en Orient. On distribua même des papiers décrivant
l'éducation prévue, pour laquelle les familles devaient
laisser carte blanche. Le délégué apostolique, Mgr Gian-
nini, soupçonna, non sans raison, dans cette proposition
ime manœuvre protestante, et conseilla vivement au
clergé syrien de s'y opposer. L'affaire n'eut alors pas de
suites.
Pendant ce temps, le centre de propagande qu'était
l'Université américaine ne chômait pas. A plusieurs
reprises, au début de 1919, elle organisa en faveur
d'ceuvres musulmanes des soirées littéraires auxquelles
assistèrent les représentants chérifiens et les autorités
musulmanes. Sur ses presses, d'où sortait une brochure
d'Iskander Ammoun injurieuse pour « le parti colonial
français », s'imprimaient tracts et proclamations en
faveur du chérif et de l'aide américaine ; le personnel de
la Croix- Rouge les répandait dans le pays, non sans y
joindre des pétitions dans le même sens; les dons et les
secours étaient subordonnés à la signature de ces péti-
tions par les habitants et les maires. Dans le district de
Koura, le docteur Nelson, ancien agent consulaire à
Tripoli et jadis directeur de l'École des missionnaires
dans cette ville, faisait de même une propagande intense
sous le couvert de la philanthropie. A Saîda, le docteur
Ford se distinguait depuis novembre 1918 ; il utilisait
jusqu'aux cérémonies religieuses pour faire signer des
pétitions réclamant l'indépendance, le chérif et le pro-
tectorat américain. Le Comité syrien, qui préconisait
une principauté S5n:ienne en faveur de l'émir Faïçal,
avait pour fondateur un professeur de l'Université,
M. Anis Khoury Mokdsi, tandis qu'un autre, M. Bou-
200 LA FRANCE EN SYRIE
los Kaouli, prêchait la bonne doctrine dans le Liban.
Indépendance arabe et protectorat américain mar-
chaient la main dans la main et s'entr'aidaient frater-
nellement. L'officier de liaison chérifien à Beyrouth,
Djemil bey Oulchy, ne manquait pas de recommander
le recours à l'Amérique. En mars 1919, il fit une longue
tournée sur la côte, et répandit partout la nouveOe qu'au
départ prochain des Français allait enfin succéder un
protectorat américain. Nourybey, aide de camp de l'émir
Faïçal, s'arrêtait en Egypte, en revenant de France.
Il exaltait, auprès des cercles syriens du Caire et
d'Alexandrie, l'idée d'une tutelle américaine, et repré-
sentait la France à tel point appauvrie et ruinée que ses
officiers mendiaient dans les rues de Paris !
On a pu constater dans l'activité de la propagande
américaine des maximums qui coïncidèrent avec les
périodes où les événements d'Egypte forçaient momen-
tanément les Anglais à dégarnir la Syrie. Il semble qu'il
y ait là mieux qu'une concordance due au simple hasard.
Avant le soulèvement égyptien, l'infiltration améri-
caine s'opérait lentement. L'ardeur de la campagne de
presse en Amérique et en Orient ne suffisait pas à galva-
niser les populations. Mais, du jour où l'état-major bri-
tannique, inquiet sur les affaires d'Egypte, dut réduire
en S3rrie la densité de ses effectifs, et envisagea même
l'obligation éventuelle pour ses troupes de l'évacuer,
la propagande américaine acquit subitement une ampleur
inattendue. EUe s'était essayée au début en Palestine,
mais pour cesser dans cette région au bout de peu de
temps. Elle se transporta plus au nord, où elle put en
toute liberté se développer rapidement, favorisée par les
Anglais en prévision de toute éventualité. On parlait
alors en effet, et pour une date rapprochée, d'une relève
LA PROPAGANDE AMÉRICAINE 201
de troupes britanniques par des contingents français ;
la gravité des troubles qui venaient d'éclater en Egypte
donnait quelque crédit à cette rumeur. La propagande
américaine eut ainsi le champ libre ; mais, tandis qu'elle
sévissait en Syrie, elle épargnait complètement la Méso-
potamie. Au milieu de mars, elle faiblit soudain. C'était
l'époque où les Anglais, croyant avoir maîtrisé l'Egypte,
reportaient tout leur effort sur la Syrie. Depuis lors,
la propagande américaine s'atténua, pour se confondre
vers la fin du printemps avec l'agitation chérifienne
soulevée par le retour en Syrie de l'émir Faïçal et la
campagne préparatoire à la consultation de la Commis-
sion d'enquête américaine. Un résultat demeurait acquis :
l'influence française n'était pas restée un seul jour sans
être battue en brèche.
Laissant à ses collaborateurs le soin de mener la pro-
pagande, le docteur Bliss s'était rendu en Amérique.
Son voyage paraît bien avoir eu un but politique, celui
d'attirer sur la Syrie l'attention publique aux États-
Unis. A son retour, le docteur Bhss s'arrêta à Paris, où
il s'entretint avec le président Wilson. Ce dernier le fit
recevoir par le Congrès de la paix, en présence duquel le
docteur BHss exposa les besoins de la Syrie, et donna
son opinion sur les résolutions à prendre. Les journaux
arabes ont fait honneur au docteur Bhss de l'idée d'en-
voyer en Orient une Commission interalliée chargée
d'enquêter sur les vœux des populations. On peut affirmer
que, s'il ne l'imagina pas, le docteur Bliss encouragea
du moins vivement le président Wilson à réaliser ce
projet ; il le lui présenta comme le seul moyen pratique
de régler les questions orientales, et d'en finir avec les
controverses qu'elles suscitaient.
CHAPITRE XIII
LA COMMISSION D'ENQUÊTE AMÉRICAINE
. L'initiative du président Wilson. — Les autorités militaires
britanniques patronnent la Commission américaine. — IL La
Commission en Palestine ; les vœux des populations. —
L'unanimité se fait contre le sionisme en faveur de la « Syrie
intégrale ». — III. A Damas. — Motion du Congrès syrien. --
La pression officielle. — Déclarations contradictoires, — Le
14 juillet à Damas. — Les aspirations libanaises. — Partialité
de la Commission à Beyrouth. — L'échec des anglo-chéri tiens à
Alep. — IV. La Commission en Cilicie. — L'enquête améri-
caine est un succès pour la France.
I
Le président Wilson avait fait accepter par le Conseil
des Quatre, le 20 mars 1919, le principe d'une Commis-
sion d'enquête interalliée. Dès que ce projet transpira,
il suscita en France les plus vives critiques. Donner notre
adhésion, faisait-on remarquer, c'était renoncer ipso
iacto aux Accords de 1916. Et d'aiUeurs, dans quelle
atmosphère se déroulerait l'enquête? Au milieu des
divisions entre partis, races et religions, divisions encore
exacerbées par les propagandes adverses. Pour qu'une
pareille opération revêtît au moins l'apparence de la
sincérité, la relève préalable de l'armée britannique
s'imposait. On a vu comment sa présence faciUtait les
machinations de nos adversaires. Or, U importait avant
toutes choses de pacifier le pays, et le purger d'agita-
teurs dont l'audace croissait avec l'impunité. « On a
I.A COMMISSION d'eKQUÊTE AMÉRICAINE 263
parlé d'une consultation, disait M. Franklin-Bouillon :
le Comité central syrien rappelait solennellement hier
qu'elle était impossible à organiser maintenant dans des
régions occupées par des centaines de milliers de soldats
de nos alliés (i). »
M. Lloyd George était précisément alors moins dis-
posé que jamais à consentir à une relève. Quelque temps
auparavant, en prévision de son éventualité prochaine,
l'état-major interallié de Versailles avait minutieusement
préparé les détails de ce chassé-croisé déjà trop tardif.
En effet, cette mesure aurait permis à l'Angleterre de ré-
cupérer des effectifs pour les employer plus utilement
sous des cieux voisins, où la puissance britannique était
vigoureusement battue en brèche. La France, pour sa
part, se fiit trouvée enfin libre d'instituer en Syrie un
régime durable conforme aux intérêts communs qui la
lient aux populations du Levant. Dorénavant respon-
sable de l'ordre, elle eût pris les mesures pour le faire
respecter.
Le général Allenby se montrait toutefois énergique-
ment opposé à toute relève et même à toute augmenta-
tion des forces françaises. Parmi ces dernières, la démo-
bilisation avait creusé des vides sensibles ; le commandant
en chef n'autorisa l'introduction en Syrie que des ren-
forts strictement indispensables au remplacement, homme
pour homme, des militaires français rapatriés. Lorsqu'en
mars 1919, le 415'' d'infanterie fut annoncé, sir Edraund
Allenby faillit en interdire le débarquement. Il se trou-
vait dans ces dispositions, lorsqu'il fut appelé d'urgence
à Paris : les chefs d'État désiraient le consulter avant
d'aborder, le 21 mars, la discussion sur la relève. Le
général n'eut pas de peine à convaincre M. Lloyd George
de l'utilité de maintenir les troupes britanniques en
Syrie. Les ordres prêts à être lancés furent dore
(i) Discours à la Chambre le 21 mars 1919.
264 1-A FRANCE EN SYRIE
sur-le-champ contremandés et la relève remise à plus
tard.
Il est évident que, dans ces conditions, la France pou-
vait difficilement s'associer au dessein du président
Wilson. Comme l'écrivait avec raison le Temps du
7 avril : « Il faut tout ignorer de l'Orient, pour croire
que l'on puisse y recourir impunément au procédé occi-
dental de l'enquête. La démocratie ne s'improvise nulle
part... En pays d'Orient, et en un moment où les popu-
lations sortent à peine d'effroyables épreuves, toute
consultation de cet ordre serait nécessairement une con-
sultation truquée. Elle se verrait faussée dès l'origine,
non seulement par le déchaînement des passions, mais
par l'arbitraire répartition des forces alliées qui occupent
actuellement le pays. Dans le meilleur cas, l'enquête
se réduirait à une comédie. » Pendant quelques jours,
on parut y avoir renoncé. « L'idée d'envoyer, disait le
Times du 14 avril, une commission d'enquête pour
vagabonder dans le Levant pendant plusieurs mois, dans
le but d'éprouver les sympathies des populations pour
telle ou telle grande Puissance, semble avoir été aban-
donnée, comme n'offrant pas la voie la plus rapide menant
à une solution. » Le journal londonien ajoutait que la
question de Syrie serait vraisemblablement réglée par
un échange de vues entre les deux gouvernements de
Paris et de Londres.
Au moment'où paraissait cette note, l'émir Faïçal se
tournait vers les États-Unis. De passage à Paris à son
retour d'Amérique, le docteur BUss, qui n'était peut-
être pas étranger à la démarche de l'émir, s'entremit
pour négocier une tutelle américaine, et l'appuya sur le
projet de plébiscite cher au président. Ce dernier se
résolut à le mettre aussitôt que possible à exécution.
Prendre part aux travaux de la Commission obligeait
les délégués français à engager la politique de leur gou-
vernement. Ils refusèrent donc de se prêter à une sima-
LA COMMISSION D'ENQUÊTE AMÉRICAINE 265
grée où la dignité de la France risquait d'être irrémédia-
blement compromise. Leurs collègues britanniques s'abs-
tinrent de même, pour des motifs différents. Ils jugèrent
expédient de laisser à d'autres l'odieux de porter ce coup
de Jamac aux droits de la France, hautement reconnus
dans un traité signé par leur gouvernement. La Grande-
Bretagne saurait bien au demeurant s'attribuer les béné-
fices de l'affaire sans y avoir tenu le mauvais rôle.
L'idée d'une commission d'enquête ne séduisait d'ail-
leurs qu'à demi l'opinion britannique ; Downing Street
ne lui avait accordé qu'un consentement de politesse ;
l'impartialité commandait en effet à la Commission de
visiter, après la Syrie, la Mésopotamie. Or, les Anglais ne
se souciaient guère qu'on y allât inspecter de trop près.
Sinon, pour quelle raison la presse anglaise s'obstinait-
elle à substituer au terme Orient Commission, qui répon-
dait bien au projet wilsonien, l'appellation restrictive de
Syria Commission?
Seuls donc, les membres américains de la Commission
d'enquête interalliée s'embarquèrent pour l'Orient. Sans
mandat officiel de la Conférence, ils constituaient tout
au plus ime commission d'information destinée à éclairer
le président Wilson sur les desiderata des divers groupes
ethniques et religieux de Syrie.
Le grand quartier général de Caïffa jugea profitable
d'accaparer ces personnages. Il leur conféra un rehef
que leur mission ne comportait en rien, et leur attribua
spontanément le caractère de délégués de la Conférence
de la paix, dont ils n'avaient à aucun titre le droit de se
prévaloir (i).
Leur naïveté certes n'était pas assez grande pour qu'ils
pussent se flatter, au cours d'une promenade extraordi-
(i) Une instruction, émanant de l'autorité militaire britannique, à
l'occasion du prochain passage de la Commission américaine, débutait
par ces mots : « En vue de la visite imminente d'une commission délé-
guée en Palestine par la Conférence des Puissances alliées... »
266 LA FRANCE EN SYRIE
nairement rapide, de pénétrer les désirs et les besoins
réels des populations, et de dégager la vérité parmi les
requêtes innombrables et contradictoires qui leur seraient
soumises. D'autant qu'un dessein concerté transparaît
dans leur docilité à s'en remettre exclusivement, pour la
conduite de leur enquête, au commandement militaire
britannique, et dans l'empressement réciproque de
celui-ci à faciliter et à orienter lueurs investigations.
En Sjnie, la nouvelle de la venue d'une commission
d'enquête, plusieurs fois annoncée, puis démentie, avait
encore aggravé la surexcitation des esprits. Elle s'était
répandue avec la rapidité de l'éclair. Les indigènes se
crurent appelés à désigner eux-mêmes la Puissance man-
dataire et se livrèrent à des controverses d'une violence
chaque jour croissante, tellement qu'en certains lieux
on redouta des massacres.
Sitôt connu le débarquement de la Commission amé-
ricaine (i), la propagande anglo-chéri fienne atteint une
ampleur et une virulence encore inégalées. Aucun des
moyens ordinaires et extraordinaires d'usage en pareil
cas n'est négligé. L'on n'ose imaginer, tant il est fabuleux,
le chiffre des sommes consacrées pendant cette période
à façonner les consciences. Les autorités britanniques ne
répugnent pas même à emprunter leurs méthodes aux
chérifiens. Police et gendarmerie obligent les moukhtars
des villages palestiniens à signer des mazhatas en blanc.
Cette supercherie permettra aux Anglais de transmettre
à la Commission des demandes de protectorat britan-
nique sur la Palestine, qu'il leur eût été impossible d'ob-
tenir autrement. Étranges procédés de la part d'alliés,
que les Accords très précis de 1916 obligeaient jusqu'à
nouvel ordre.
Mais là ne se borne pas l'intervention des autorités
(i) Elle était composée de son président M. Crâne, du capitaine Yale,
de MM. King, Henry Churchill et Montgomery.
LA COMMISSION d'eNQUÊTE AMÉRICAINE 267
britanniques : à chacun de leurs déplacements, les délé-
gués américains seront devancés par un colonel anglais,
faisant fonctions de fourrier. Cet officier, soi-disant
chargé de piloter les voyageurs, préside en réalité aux
manœuvres sournoises de la dernière heure : il stimule
les indécis, élimine les irréductibles, puis, après les avoir
convenablement triés et endoctrinés, introduit les péti-
tionnaires devant la Commission.
Un des membres de celle-ci et non des moins agissants,
puisqu'il K convoque » les notables et les chefs de partis,
le capitaine Yale, vécut toute sa jeunesse en Syrie. Il
était, avant la guerre, l'agent à Beyrouth de plusieurs
sociétés commerciales américaines, notamment de la
Vacuum OU Cy, dont il n'eut garde d'oublier les inté-
rêts spéciaux au cours de sa mission toute politique. Il
avait fait ses études à la Faculté américaine ; c'est dire
le rôle occulte et prépondérant qu'en joua, dans cette
affaire, le directeur, docteur Bliss. Il mit au ser\'ice de
ses compatriotes sa longue expérience des gens et des
choses de l'Orient, et leur communiqua partout, et même
plusieurs fois par jour, ses avis et ses directives.
Un trait suffit à dépeindre l'esprit dans lequel les com-
missaires procédèrent à leur enquête : à tous les franco-
philes qui se présentaient, ils posèrent une même ques-
tion : « Avec la France que vous demandez, comment
envisagez-vous le sort des protestants? » Rappelons à ce
propos, pour mémoire, que, tant à Beyrouth que dans le
Liban, les protestants ne sont pas 4 000 ! Sur près de
4 millions de Syriens, dont un million et demi de chré-
tiens environ, leur nombre ne dépasse pas 15 000. C'était
vraiment pousser un peu loin le souci du droit des mino-
rités. Les populations syriennes manifestèrent également
quelque surprise à se voir questionner avec insistance
au sujet du sionisme dont les commissaires américains
prenaient à tâche de vanter les bienfaits.
268 LA FRANCE EN SYRIE
II
La Commission américaine débuta par la Palestine.
Si son siège n'était fait d'avance, elle dut éprouver
quelque embarras à démêler les réponses si diverses
qu'elle eut à enregistrer.
En certains centres, comme Jaffa, beaucoup de voix
se portent vers l'Angleterre, sous l'influence de raisons
économiques transparentes, dont, en temps utile, on
sut faire apprécier aux habitants toute la valeur. Néan-
moins, à Jaffa même, de nombreux votes chrétiens, en
particulier grecs-catholiques, sont acquis à l'Amérique,
à l'indépendance absolue, voire au Hedjaz.
Un peu partout, les grecs-orthodoxes, dont les sym-
pathies à l'égard de la France furent de tous temps très
modérées, ont insisté pour un « protectorat » anglais,
tandis que les Maronites de Palestine réclamaient éner-
giquement un « protectorat français ».
Les communautés tant musulmanes que chrétiennes
de Jaffa, Hébron, Bir-Saba, Gaza, Ramallah, Bethléem,
Naplouse, Caïffa, Saint -Jean -d'Acre, Safed et Naza-
reth ont adopté, dans la proportion de 80 pour 100 des
votants, le programme du Comité islamo-chrétien de
Jérusalem, qui représente d'ailleurs à lui seul, outre la
Ville Sainte, 200 villages des environs. Les principaux
articles de ce programme peuvent se résumer ainsi :
1° Rattachement de la Palestine à la Syrie intégrale,
qui doit être une et indivisible, avec, le cas échéant, la
même Puissance tutrice que la Syrie ;
2° Indépendance administrative intérieure de la Pales-
tine ;
30 Protestation contre les promesses faites aux juifs.
D'autre part, musulmans et chrétiens se sont élevés
LA COMMISSION d'ENQUÊTE AMÉRICAINE 26g
auprès des délégués américains contre la réunion éven-
tuelle de la Syrie à l'Irak ou au Hedjaz. Cette dernière
motion démontre amplement le peu de popularité du
régime chérifien, et le résultat dérisoire d'une propa-
gande menée cependant d'une façon particulièrement
intense ; et pourtant, la présence de l'émir Faïçal en
Palestine, coïncidant avec celle de la Commission amé-
ricaine, avait provoqué les pires traitements contre les
votants suspects de francophilie. Néanmoins, go pour loo
des chrétiens et des musulmans de Bethléem, Beit-Jala,
Beit-Sahour ont déclaré vouloir le protectorat de la
France. Enfin, les chrétiens de TransJordanie, auxquels
se sont associés les chefs circassiens de cette région, ont
porté leurs suffrages sur la tutelle française.
La timidité des réclamations demandant la France
s'explique par la pression administrative éhontée qui
s'exerça en zone Sud : arrestation des promoteurs de
pétitions en faveur de la France, menaces, souvent sui-
vies d'exécution, contre nos partisans. Partout les auto-
rités s'efforcèrent de donner à cette population timorée
l'impression qu'elle avait le droit de se prononcer pour
l'Angleterre ou les États-Unis, mais qu'il lui était interdit
de songer à la France. Aussi, nombreux furent les péti-
tionnaires qui, par peur de se compromettre, se réfu-
gièrent, comme à Hébron et à Ramleh, dans le vague
et la confusion des mots. Il n'est pas sans intérêt de rap-
peler que la Palestine se trouvait alors soumise à l'admi-
nistration directe britannique. Quoi qu'il en soit, l'énorme
majorité des chrétiens appartenant aux rites unis opta
ouvertement pour la France.
Les milieux palestiniens sont des plus complexes,
car les races et les rehgions y sont encore plus enche-
vêtrées qu'en Syrie. Il y a donc presque impossibiUté,
comme on pouvait le prévoir, à discerner une indication
dominante dans les souhaits exprimés au sujet de la
Puissance mandataire. Consultation nébuleuse, par con-
270 LA FRANCE EN SYRIE
séquent, mais qui cependant a révélé sur deux points
un accord unanime ; le mot d'ordre du Comité islamo-
chrétien a été obéi : tous réclament l'intégrité de la Syrie-
Palestine et protestent contre le sionisme. Celui-ci
d'ailleurs a fortement fléchi : certains intransigeants
s'obstinent bien dans les revendications du home natio-
nal, mais un beaucoup plus grand nombre se bornent
à demander le droit des minorités, sous la sauvegarde
anglaise ou américaine. Les désirs de la majorité pales-
tinienne vont à l'indépendance absolue ; toutefois, dans
le cas où une Puissance conseillère serait imposée, les
préférences s'échelonnent dans l'ordre suivant : Amé-
rique, France, Angleterre. Cette dernière n'a recueilli
que 20 pour 100 des voix (i) !
Tous ces vœux, cependant particulièrement signifi-
catifs, furent éludés par la suite, preuve suffisante que
la fameuse enquête fut une mystification. On se hâta
de l'oublier lorsqu'elle eut manqué son effet.
III
Ces mêmes revendications essentielles, une première
fois formulées en Palestine, vont reparaître en Syrie.
Arrivés à Damas, les commissaires américains sont
saisis d'une motion dont voici le texte :
Nous soussignés, membres du Congrès général syrien réuni à
Damas, le mercredi 2 juillet 1919, et composé des représentants
des trois zones Sud, Est et Ouest, munis de mandats et de pleins
pouvoirs par les habitants musulmans, chrétiens et juifs de nos
différents districts, avons décidé de rédiger l'exposé ci-dessous des
vœux des populations indigènes qui nous ont élus, en vue de le
(i) La municipalité de Saiiit-Jean-d'Acre, ayant voté pour l'Angle-
terre, est désavouée par la population, qui rappelle, dans sa protesta-
tion, que cette municipalité a été choisie par les autorités britanniques.
LA COMMISSION d'ENQUETE AMERICAINE 27I
présenter à la section américaine de la commission internatio-
nale.
1° Nous demandons l'immédiate et complète indépendance
politique, sans protection ni tutelle, pour la Syrie ainsi délimitée :
Au nord, le système Tatirique.
Au sud, Rafeh et une ligne partant, dans la Syrie méridionale,
de Al-Juf à Akabah et au Hedjaz.
A l'est, l'Euphrate et la rivière Khabour, puis une ligne tracée
à l'est d'Abou-Kemal et de Al-Juf.
A l'ouest, la Méditerranée.
2° Nous demandons que le gouvernement de ce pays syrien soit
une monarchie constitutionnelle civile, avec le principe d'une
large décentralisation, et sauvegardant le droit des minorités;
que le roi en soit l'émir Faïçal, qui combattit glorieusement pour
notre libération et mérita notre pleine et entière confiance.
30 Attendu que les Arabes habitant la superficie de la Syrie
ne sont pas naturellement moins doués que d'autres races pins
avancées, et qu'ils ne sont à aucun degré moins développés que
les Bulgares, Serbes, Grecs et Roumains aux débuts de leur indé-
pendance, nous protestons contre l'article 22 de la convention
de la Ligue des nations, qui nous place au rang des nations dont
le développement, encore à sa période moyenne, nécessite une
autorité directrice.
4" Au cas où la Conférence de la paix passerait outre à cette
juste protestation, pour des motifs qui nous échappent, nous nous
en remettons aux déclarations du président Wilson suivant les-
quelles, en faisant la guerre, il poursuivait le but de mettre un
terme à l'ambition de conquête et de colonisation, et considérons
seulement de ce fait le mandat mentionné dans la convention de
la Ligue des nations comme l'expression d'une assistance écono-
mique et technique qui ne porte pas préjudice à notre complète
indépendance.
Souhaitant que notre pays ne devienne pas une proie à la colo-
nisation, et regardant la nation américaine comme la plus éloignée
d'aucune pensée de colonisation, et dénuée d'ambitions politiques
sur notre pays, nous solliciterons l'assistance technique et éco-
nomique des États-Unis d'Amérique, à la condition que cette
assistance n'altérera ni la complète indépendance politique, ni
l'unité du pays, et que sa durée ne sera pas supérieure à vingt
ans.
50 Dans l'hypothèse où l'Amérique ne serait pas en condition
d'accéder à notre demande d'assistance, nous solliciterons celle
de la Grande-Bretagne, sous réserve pareillement qu'une assis-
tance de cette sorte ne porte pas atteinte à la complète indépen-
272 LA FRANCE EN SYRIE
dance et à l'unité de notre pays, et n'excède pas la durée indiquée
dans l'article précédent.
6" Nous ne reconnaissons aucun des droits réclamés par le
gouvernement français sur une part quelconque de notre pays
syrien et refusons en tout temps d'accepter l'assistance de la
France.
70 Nous nous opposons aux prétentions des sionistes de créer
une république juive dans la partie sud de la Syrie connue sous
le nom de Palestine, ainsi qu'à leur immigration en quelque partie
que ce soit de notre pays, car nous ne reconnaissons pas leurs
droits, mais les considérons comme un grave péril pour notre
peuple au point de vue national, économique et politique.
Nos compatriotes juifs jouiront en commun avec nous des
mêmes droits et assumeront les mêmes responsabilités.
8° Nous demandons que ne soient séparées de la patrie syrienne
ni la partie sud de la Syrie dénommée Palestine, ni la zone côtière
occidentale qui renferme le Liban.
Nous désirons que l'unité du pays soit garantie du partage,
quelles que soient les circonstances.
9° Nous demandons la complète indépendance pour la Mésopo-
tamie émancipée, sans barrières économiques entre les deux
pays.
10° Les principes fondamentaux formulés par le président
Wilson condamnant les traités secrets nous induisent à protester
de la façon la plus énergique contre tout traité stipulant le par-
tage de notre pays de Syrie et contre tout engagement particu-
lier tendant à établir le sionisme dans la partie sud de la Syrie.
Nous réclamons en conséquence l'annulation absolue de ces con-
ventions ou accords.
Les nobles principes énoncés par le président Wilson nous don-
nent le ferme espoir de voir nos désirs émanés du fond de nos
cœurs constituer les facteurs décisifs et déterminés de notre
avenir ; nous attendons du président Wilson et du libre peuple
américain un appui pour la réalisation de nos espérances ; ils
témoigneront par là de leur intérêt et de leur noble sympathie en
faveur des aspirations des nations plus faibles en général et de
notre peuple arabe en particulier.
Nous avons aussi la plus entière confiance en la Conférence
de la paix. Celle-ci appréciera que nous nous sommes levés contre
les Turcs, avec lesquels nous participions à tous les privilèges
civils, politiques et représentatifs, seulement parce qu'ils ont
violé nos droits nationaux. Elle satisfera complètement nos vœux
en veillant à ce que nos droits politiques ne soient pas après la
guerre moindres qu'ils ne l'étaient auparavant^ alors que nous
LA COMMISSION D ENQUETE AMERICAINE 273
avons répandu tant de sang pour la cause de notre liberté et
de notre indépendance.
Nous requérons l'autorisation d'envoyer une délégation pour
nous représenter à la Conférence de la paix afin d'assurer la
défense de nos droits et la réalisation de nos aspirations.
Là aussi le désir d'unité, précisé successivement dans
trois articles, l'hostilité contre le sionisme, sur laquelle
les rédacteurs insistent par deux fois, dominent tous les
autres vœux et reflètent l'expression réelle et générale
de la volonté populaire en Sjnrie.
Le Liban excepté, dont les tendances séparatistes
s'accentuent d'autant plus que l'emprise anglo-chéri-
fienne rapproche sa menace, la Syrie veut être politi-
quement une, comme elle l'est géographiquement, et
s'élève avec ensemble contre toute possibilité de partage.
Elle repousse en conséquence avec logique l'instauration
d'un État juif qui l'amputerait arbitrairement d'une de
ses provinces.
Les commissaires américains consacrèrent quatre jour-
nées à Damas, la citadelle faïçalienne. Le Club arabe y
avait surchauffé les esprits. Des journaux extrémistes,
gratuitement distribués par ses soins, insultaient la
France qu'ils appelaient « l'ennemi ». L'agitation s'ag-
grava tellement que les officiers anglais eux-mêmes, le
major Barker et le colonel Cornwallis, redoutant un
massacre, insistèrent, vainement d'ailleurs, auprès de
Riza Pacha pour qu'il prévînt les troubles menaçants.
La Réforme d'Alexandrie dénonçait, dans son numéro du
19 juillet, les procédés révoltants dont usaient les auto-
rités arabes pour empêcher les populations chrétiennes
de réclamer la tutelle de la France. Elles furent, en effet,
purement et simplement réduites au silence. Des agents
de l'émir, apostés à la porte du local où siégeait la Com-
mission, contrôlaient les déclarations et dénonçaient les
opposants. Les plus puissantes famiUes musulmanes elles-
mêmes n'échappèrent pas à la pression brutale exercée
18
274 LA FRANCE EN SYRIE
sur tous les votants. Malgré tout, les familles d'origine
algérienne opinèrent pour la plupart en faveiu" de la
France, ainsi que devait le faire quelques jours après
l'émir Saïd à Beyrouth. De même, sourds aux menaces,
les chrétiens et quelques musulmans notables se pro-
noncèrent en faveur d'un mandat français, sauf le pa-
triarche grec-orthodoxe, dès longtemps inféodé aux
Anglais. Ses coreligionnaires s'empressèrent d'ailleurs de
protester hautement contre son attitude.
Les oulémas réclamaient au contraire une Syrie inté-
grale, Palestine comprise, sans union avec le Hedjaz,
sous un gouvernement démocratique, décentralisé, avec
la royauté de l'émir Faïçal. Si l'aide d'une Puissance leur
était imposée, ils sollicitaient celle d'une « Puissance
riche, non endettée, non suspecte de visées colonisatrices ».
Autrement dit, l'Amérique, l'Angleterre elle-même n'étant
qu'un pis-aller. La majorité musulmane suivit les oulémas,
qui l'incitèrent en outre à se déclarer prête à repousser
la tutelle française par tous les moyens.
Les raisons invoquées pour justifier cet ostracisme
ne surprendront guère, si l'on évoque l'intensité de la
campagne diffamatoire menée contre nous : le concours
de la France est répudié parce qu'elle sort de la guerre
épuisée en hommes et en argent, et que, cessant d'être
utile, elle n'est plus même redoutable. On l'accuse en
outre de l'impardonnable méfait d'avoir « colonisé »
l'Afrique du Nord musulmane, chose que les musulmans
de Syrie redoutaient par-dessus tout pour eux-mêmes.
Depuis des mois, la propagande anglo-américaine avait
à l'envi développé, commenté ces deux thèmes, si propres
à influencer la mentalité orientale. Ces insinuations
semblaient donc avoir porté leurs fruits. Elles s'ap-
puyaient avec une certaine vraisemblance, il faut le
reconnaître, sur l'exiguïté misérable des moyens mis à
la disposition des agents chargés de nous représenter
dans ces contrées, où le faste est synonyme de puis-
LA COMiMISSION D ENQUETE AMERICAINE 275
sance, où les humbles ont tort, où les cœurs se donnent
vite à qui sait frapper l'imagination.
Les déclarations officielles des Damasquins nous
étaient défavorables. Mais quelle valeur leur attribuer,
lorsqu'on voit la Commission américaine, à peine des-
cendue à Beyrouth, recevoir de nouvelles pétitions éma-
nant des mêmes notables musulmans interrogés à Damas
et dont les votes nous avaient été franchement hostiles.
Ces pétitions écrites demandaient que les déclarations
officielles mais verbales, faites la veille, fussent consi-
dérées comme nulles. De ces dernières, les signataires
priaient qu'aucun compte ne fût tenu, car ils avaient
dû parler sous la contrainte du gouvernement chéri-
fien. Leur libre choix, ajoutaient-ils, se portait sur la
France, si une Puissance conseillère leur devait être
imposée.
A quelle cause attribuer ce revirement soudain?
Manœuvre politique pour se concilier la France à tout
hasard? Expression sincère et tardive des sympathies
réelles? Ou bien les résultats déjà connus des premières
consultations de la Commission influèrent-ils sur ces
esprits versatiles, informés, vers le même temps, que
l'Angleterre, par la voix de M. Balfour, refusait tout
mandat sur la Syrie? N'y eut-il pas aussi là l'écho d'un
mouvement profond et irrésistible des masses populaires
lasses d'anarchie, assoiffées de tranquillité et d'ordre?
Il ressort en tout cas de ce fait que, même à Damas,
le succès escompté par les agents de propagande bri-
tannique semble avoir été un leurre.
Le passage de la Commission américaine y marque,
au contraire, — sous quelles inspirations, il est difficile de
le démêler, — une tentative indéniable de rapprochement
avec la France. Dans cette cité ultra-chérifienne, le
14 juillet 1919 est célébré par les autorités arabes avec
un éclat inattendu. Dès le matin, le colonel Cousse,
officier de liaison français auprès du gouvernement
276 LA FRANCE EN SYRIE
arabe, voit s'aligner devant sa porte la musique mili-
taire de l'émir, mise à sa disposition pour toute la jour-
née, et qui, à de nombreuses reprises, jouera la Mar-
seillaise. Les personnalités musulmanes les plus connues
pour leur irréconciliable hostilité rendent visite à l'offi-
cier français, avec, à levir tête, l'émir Faïçal en personne.
En ce 14 juillet, considéré par ordre comme fête dite
« des Alliés », Damas pavoisée organise des réjouissances
publiques, et le soir, en un banquet offert au représen-
tant de la France, cent convives de marque se réunissent,
toujours sous la présidence de l'émir Faïçal.
Quoique de tels faits se soient passés en marge de leur
enquête, ils sont trop significatifs pour que les commis-
saires américains aient, sans mauvaise foi, omis de les
noter et de les comparer avec les déclarations forcées
enregistrées peu de jours auparavant.
A Damas, la Commission avait entendu les Druses du
Hauran, partisans, les uns de la France, les autres de
l'Angleterre. Sur le chemin de Beyrouth, à Aïn-Ab, les
Druses du Liban se présentèrent, également scindés en
deux groupes ; la délégation favorable à l'Angleterre,
avec à sa tête l'émir Amin Arslan, fut admise sur-le-
champ. La seconde, conduite par l'émir Fouad Arslan,
Amin bey Hamadé, Chéfik bey Halaby, et munie d'une
pétition, approuvée par le Cheikh A kl (chef religieux des
Druses) et contresignée de 22 000 noms réclamant la
France, faillit se voir évincée. Elle ne fut reçue que le
soir à Baabada, après une discussion très vive.
A Beyrouth, la Commission allait se trouver en pré-
sence des revendications propres du Liban, distinctes
de celles du reste de la Syrie. Un Comité syrien s'était
organisé au milieu d'une union remarquable des partis.
Il rédigea un programme auquel adhérèrent les rrpré-
LA COMMISSION d'ENQUÉTE AMÉRICAINE 277
sentants de tous les rites et de tous les corps de métiers,
et qui fut rapidement couvert de plusieurs milliers de
signatures. Ce programme comportait :
1° Rétablissement du Liban dans ses frontières his-
toriques et naturelles ; érection d'un Grand Liban, libre
et indépendant, avec Beyrouth comme capitale ;
2° Collaboration de la France, désignée par préfé-
rence et à l'exclusion de toute autre Puissance ;
3° Règlement de l'entente économique qui s'impose
entre le Grand Liban et les autres parties constitutives
de la Syrie, au moyen d'accords d'égal à égal, par les
bons offices et avec l'assistance de la France désignée
pour être la Puissance collaboratrice commune.
Sous l'inspiration immédiate du docteur Bliss, la par-
tialité des commissaires s'accusa plus tranchante que par-
tout ailleurs. Ils refusèrent toute audience aux délégations
des avocats, des médecins, des ouvriers et des artisans,
suspectes de tendances francophiles, et ne cédèrent qu'à
de véhémentes protestations pour entendre les trois
représentants de la magistrature, un chrétien, un mu-
sulman et un druse.
La majorité du conseil municipal, conduite par son
président Omar Daouk, demanda l'indépendance sous
l'autorité de l'émir Faïçal avec mandat américain, ou,
à son défaut, mandat britannique. Mais l'un de ses
membres, M. Antoine Arab, fit remarquer à la Commis-
sion, qui dut reconnaître le bien-fondé de cette obser-
vation, que le conseil, nommé et non pas élu, étant le
même qui fonctionnait déjà au temps des Turcs, ne re-
présentait par conséquent à aucun degré la population.
Les grecs-orthodoxes, soit 26 000 âmes, et les grecs-
catholiques votèrent à l'unanimité pour la France. Les
musulmans demandèrent l'unité et l'indépendance de
la Syncie, mais un parti représenté par le mufti, le cadi,
Selim Ali Selam, Ahmed Mokhtar bey Beyhoum, dési-
rait l'aide des États-Unis ; l'autre groupe, avec Nakib
278 LA FRANCE EN SYRIE
el Achraf et les oulémas, voulait la tutelle française.
Spontanément, Mgr Giannini, délégué apostolique de
Beyrouth, vint proclamer avec énergie devant la Com-
mission les droits de la France sur la Syrie. Eniin, les
délégués libanais, Boutros bey el Zaher (maronite),
Amin bey Hamadé (druse). César bey Malouf (grec-
catholique), Ibrahim bey el Assouad (grec-orthodoxe),
communiquèrent à la Commission une pétition signée
de 90 pour 100 des populations libanaises où étaient
réclamés le rétablissement du Liban dans ses limites
naturelles et l'aide de la France.
En résumé, malgré toutes les tentatives d'étouffement,
l'ensemble de la population chrétienne de Beyrouth se
prononça pour la France avec l'appoint de 35 pour 100
des musulmans.
De même à Baalbeck, cependant en zone arabe, où
nos adversaires avaient tout tenté pour nous mettre en
échec, une délégation de femmes musulmanes demanda
à l'unanimité le secours de la France, auquel souscrivit
en outre 30 pour 100 de la population mâle. Mais, à
peine la Commission américaine repartie, le gouverneur
arabe de la ville faisait incarcérer tous les chefs musul-
mans coupables de sympathies françaises et molestait
gravement le supérieur d'un couvent maronite.
Dans tout le Liban, la Commission américaine était
accueillie aux cris de « Vive la France ! » et les popula-
tions, dans leur presque unanimité, y compris celles des
territoires revendiqués, réclamaient la tutelle française,
en des termes qui ne pouvaient laisser aucun doute dans
l'esprit des Américains. A Sour et à Saïda, aggloméra-
tions principalement musulmanes, 90 pour 100 des voi.x
se rangèrent du côté de la France.
C'est à sa résidence de Bekerké qiie le patriarche maro-
nite, Mgr Hoyeck, attendait la Commission américaine.
Elle ne jugea pas que ce véritable souverain moral du
pays méritât mieux que le déplacement d'un seul de
LA COMMISSION D ENQUETE AMERICAINE 279
ses membres. Il est vrai que les sympathies françaises
éclatantes du vénérable prélat rendaient superflues les
ménagements et les témoignages de respect. Blessé d'un
pareil manquement aux convenances, Sa Béatitude le
prit de très haut. Sa déposition fut catégorique, « même
violente », écrivait im témoin.
Tout le long de leur voyage, les délégués américains
ont dû constater le profond attachement à la France
des localités qu'ils traversèrent et des districts avoisi-
nants. Successivement, Homs, Hamah, Tripoli, qui pas-
.sait pour nous être hostile, Lattakieh, Alexandrette se
rangent sous l'égide française. Dans ce dernier port,
où 85 pour 100 des habitants votèrent pour nous, la
Commission, plus ouvertement qu'ailleurs, usa d'inti-
midation, pour ne pas dire de supercherie. S'adressant
aux notables : « Pour quelles raisons, leur dit-elle, ne
demandez-vous pas l'Amérique comme cela s'est fait
dans les villes que nous venons de consulter? »
Enfin, à Alep, la comédie de la consultation, si savam-
ment machinée, tombe à plat. La grande cité de
200 000 habitants ferme l'oreiUe au mot d'ordre venu
de Damas et refuse d'excommunier la France. Celle-ci
recueille une énorme majorité : toutes les communautés
catholiques, la communauté grecque-orthodoxe, dont seuls
les pasteurs haut-mitrés ont fait défection, la commu-
nauté juive et une grande partie des musulmans. Pas
une seule voLx ne vient au.x Anglais. C'est là l'œuvre d'un
tout jeune officier, le lieutenant PiUey, l'unique repré-
sentant de la France, aidé de deu.x jeunes médecins mili-
taires, les aides-majors Leuret et Hartmann ! Les Anglo-
chérifiens ne dissimulent plus leur colère, dont les effets
ne tarderont pas à se manifester. Ils la feront éclater sur
les nôtres, avant de frapper leur propre officier de liai-
son, le lieutenant-colonel Brayne. Pour expliquer un
échec si cruel à leur amour-propre, les Anglais inven-
tèrent une fable un peu grossière. Une correspondance
280 tA FRANCE EN SYRIE
d'Alep, parue dans le Times, raconte que le succès de la
Fnçince, à Alep notamment, fut l'œuvre des officiers bri-
tanniques qui votèrent tous pour la France, dans l'espoir
que leur propre départ de Syrie en serait hâté. Est-il
nécessaire de démontrer ici combien cette information
est controuvée? La Commission américaine avait mis-
sion de s'enquérir des vœux des indigènes et non de ceux
des étrangers. Quant à l'influence que purent exercer les
officiers anglais, il suffit d'avoir été sur les lieux à cette
époque pour savoir qu'elle ne s'exerça pas précisément
dans le sens que prétend le correspondant du Times.
IV
La Commission américaine s'estimait-elle déjà suffi-
samment éclairée. Le fait est qu'elle ne pouvait guère
abréger plus qu'elle ne le fit son enquête en Cilicie. Elle
ne séjourna pas même vingt-quatre heures à Adana, où
elle reçut de quart d'heure en quart d'heure les repré-
sentants des groupements nationaux. Le vali d' Adana
et la délégation turque, introduits les premiers, récla-
mèrent fonnellement la réunion de la Cilicie à la Turquie ;
Us s'en remirent au sultan pour le choix de la Puissance
mandataire, tandis qu'à cet égard la Commission n'enre-
gistra de la part des Arméniens orthodoxes et catho-
liques aucune préférence. On ne laissa d'ailleurs pas à
ceux-ci le temps d'en manifester ; et ils se plaignirent
d'avoir été congédiés avant qu'une question précise leur
eût permis de demander une tutelle française. La délé-
gation arabe s'attira cette observation insidieuse : « Vous
demandez à être rattachés à la Syrie, sous le protectorat
français, mais la Syrie ne veut pas de la France. Que
désirez-vous, la protection française ou bien votre rat-
tachement à la Syrie? » Les Arabes s'en tinrent cepen-
LA COMMISSION d'eNQUÊTE AMÉRICAINE 281
dant à leurs vœux précédents, mais récusèrent énergi-
quement toute suprématie arménienne sur la Cilicie.
Les grecs-orthodoxes et catholiques avaient envoyé, le
2 juillet précédent, une adresse au président de la Répu-
blique, dans laquelle ils demandaient leur « annexion »
à la France. Devant la Commission, ils se rangèrent sous
le protectorat français, comme le firent après eux les
Syriens-catholiques, les Maronites et les Chaldéens. Enfin
les Tcherkesses insistèrent pour l'indépendance de la
CUicie avec un protectorat français.
En somme la moitié de la population s'était expressé-
ment prononcée en faveur de la France ; et l'un des plus
importants groupements, les Arméniens-orthodoxes, qui
nous étaient favorables, n'avaient pratiquement pas été
interrogés. L'unanimité, les Turcs y compris, avait haute-
ment témoigné sa satisfaction du régime libéral appliqué
à la Cilicie par les autorités françaises.
A tout prendre, le passage de la Commission améri-
caine à travers la S5Tie eut pour résultat d'y aiïermir.
notre situation. L'événement permit aux partisans de
la France de se compter et de mesurer leurs forces. Tel
n'était pas assurément le but poursuivi. En dépit de la
formidable pression exercée sur eux, nos amis se levèrent
bien plus nombreux que ne les évaluaient nos rivaux. De
jour en jour même, séduits sans doute par notre libéra-
lisme équitable et confiant, en contraste avec la bruta-
lité soupçonneuse des procédés adverses, les musulmans,
restés d'abord dans l'expectative, se sont ralliés à nous
en foule. L'immense popularité de l'émir Faïçal subit
alors une éclipse, notamment à Damas. « J'ai de grosses
difficultés », avouait-il à M. Georges Picot. Les défaites
subies vers la même époque par le roi Hussein dans sa
lutte contre les Ouahabites ne pouvaient manquer d'avoir
282 LA FRANCE EN SYRIE
leur contre-coup en Syrie, où déjà la mauvaise adminis-
tration du gouvernement arabe avait refroidi bien des
enthousiasmes.
On peut s'étonner que le gouvernement français n'ait
pas pris acte de manifestations qu'il n'avait pas provo-
quées et qui tournèrent néanmoins à notre avantage,
pour adopter une politique plus énergique ; la propa-
gande intense menée contre nous eût été, semble-t-il,
la raison suffisante d'une rupture avec l'émir Faïçal. A
ce moment, aucime des difficultés, que le général Gou-
raud eut par la suite à surmonter, ne se fût présentée, et
sur le chemin de Damas, nul n'eût essayé de nous ter-
rasser.
La Commission américaine résuma son enquête dans
un rapport, qui parut le 30 août aux États-Unis. La con-
clusion en était plaisante : la grande majorité des Syriens
réclamait le mandat des États-Unis, et l'unanimité des
Arabes, à l'exception de quelques districts du Liban,
répudiait la France !
CHAPITRE XIV
LA PÉRIODE
DES COUPS DE FORCE BRITANNIQUES
I. Mundjem bey, grand chef des Anézé, se prononce pour la France
devant la Commission américaine. — Son arrestation. — Les
brutalités chérifiennes à son égard. — II. Arrestation de l'émir
Saïd à Beyrouth par les autorités britanniques. — Les expli-
cations du gouvernement anglais. — • III. L'Accord anglo-persan
du 9 août 1919. — • La politique anglaise du pétrole. — Situa-
tion de la France en Perse. — Éviction de la France de ce
pays. ^
Deux incidents allaient se produire coup sur coup, où
la mauvaise humeur des Anglo-chérifiens devait donner
sa mesure. On voulut nous châtier, dans la personne de
nos amis, de la déconvenue apportée par l'enquête amé-
ricaine. Le gouvernement français mit, il est vrai, tous
ses soins à dissimuler au pays l'extrême gravité de ces
incidents ; l'opinion publique n'en fut informée que très
imparfaitement et très tard ; les Chambres étaient en
vacances ; on étouffa au plus vite les commentaires dan-
gereux. Et pourtant, cette fois, la France n'était pas seu-
lement atteinte dans son prestige, mais dans son hon-
neur. Fait particulièrement offensant, ces incidents
étaient l'œuvre de nos alliés. Les affaires de Casablanca
et d'Agadir ne comportaient pas des conséquences plus
redoutables ; elles nous avaient amenés au seuil de la
guerre.
284 LA FRANCE EN SYRIE
Trois jours avant le passage à Alep de la Commission
d'enquête américaine, arrivait dans cette ville Mundjem
bey, chef suprême politique et religieux des Anézé, la
principale des quatre tribus qui vivent sous la tente dans
les vastes plaines comprises entre le KovTeïk (i) et l'Eu-
phrate. On évalue à 200 000 âmes la population globale
de ces tribus, qui reconnaissent l'autorité de Mundjem
bey. C'est dire toute l'importance d'un tel person-
nage (3).
Pendant la guerre, le grand chef nomade avait entre-
tenu des relations dérobées avec le poste français de l'île
Rouad. Secrètement encore, ces relations s'étaient povir-
suivies depuis l'armistice, de plus en plus confiantes et
amicales, avec nos officiers de liaison à Alep, le capitaine
Pichon, et ensuite le lieutenant Pilley. Escorté des onze
cheikhs les plus influents de la Syrie septentrionale,
Mundjem bey manifesta le désir de déposer devant la
Commission américaine. Le gouverneur chérifien de la
ville, Geafîar Pacha, crut aisé de le circonvenir par un
mélange adroit de menaces et de promesses. Le lieute-
nant-colonel Brayne, officier de liaison anglais {3), re-
courut de son côté aux séductions gastronomiques, et
offrit à Mundjem bey un grand banquet, au cours duquel
il assura les chefs bédouins des sentiments de l'Angle-
terre. On peut concevoir la déception des autorités ché-
rifiennes et britanniques, lorsque, le lendemain, Mundjem
(i) Le Koueïk est la rivière qui arrose Alep. Elle prend sa source aux
environs de Marach et se perd dans des lagunes au sud d'Alep.
(2) Pour compléter mes informations personnelles, j'ai largement
puisé dans un article paru dans VEnrope nouvelle du 18 octobre igrcj,
et signé de M. P. Huvelin, professeur de droit à la Faculté de Lyon.
Celui-ci dirigeait alors la mission économique française en Syrie et en
Cilicie. Il fut témoin oculaire des événements dont il a fait un récit
impressionnant sous le titre : « la Passion de Mundjem bey. »
(3) Ala fin de 1918, le lieutenant -colonel Brayne n'était que lieutenant.
Le commandement britannique le promut coup sur coup, major, puis
lieutenant-colonel. Ceci dans le seul but de lui donner le pas sur les
agents français.
LES COUPS DE FORCE BRITANNIQUES 2S5
bey donnait son suffrage à la France ainsi que les onze
cheikhs qui l'accompagnaient.
Le mécontentement de nos adversaires éclata sur
l'heure. On s'empressa d'enseigner aux enfants du désert
que la liberté de vote n'allait pas sans quelques risques-
Surveillés par la police, Mundjem bey et ses amis furent
insultés, menacés, traqués. Deux cheikhs, terrorisés, se
rétractèrent. Les autres prirent le parti d'aller se mettre
sous la protection du haut commissaire français. Le lieu-
tenant POley et l'aide-major Leuret se chargèrent de les
conduire à Be5rrouth, et réservèrent à cet effet un wagon
à destination de Rayak.
Le 20 juillet, à la nuit tombée, les voyageurs se rendent
à la gare. Elle fourmille ce soir-là de policiers et d'Anglais.
Les officiers français et leurs compagnons sont à peine
installés, qu'un piquet de police, mi-chérifien, mi-anglais,
se range en armes devant leur wagon. L'officier britan-
nique, chargé de la police de la gare, constate que les
voyageurs civils ne sont pas munis de passeports, pièces
qu'il n'est d'ailleurs pas coutume d'exiger pour les dépla-
cements à l'intérieur de la 83^16. Il invite alors Mundjem
bey et les siens à le suivre chez le gouvernevir ; sur leur
refus, il fait connaître l'ordre envoyé par la place d'arrêter
les Anézés, accusés de vol à main armée. Le lieutenant
Pilley s'élève énergiquement contre cette accusation de
circon.çtance, inventée pour les besoins de la cause. Il
n'en était pas question lorsque, deux jours plus tôt, les
prétendus voleurs dînaient en grande cérémonie chez le
colonel Brayne. L'officier français consent simplement
à laisser vérifier l'identité des cheikhs, mais s'oppose
formellement à leur arrestation et exige du q\iartier
général britannique à Alep un ordre écrit. Il se place
avec le major Leuret devant les portières. Pour les inti-
mider, le piquet de police fait jouer les culasses de ses
fusils. Le lieutenant Pilley désigne les insignes de son
grade que porte l'officier anglais commandant le piquet :
286 LA FRANCE EN SYRIE
« Pour faire une telle besogne, dit-il à celui-ci, à votre
place je les enlèverais. »
L'heure du départ a sonné depuis longtemps ; et l'ordre
écrit demandé par le lieutenant Pilley n'arrive toujours
pas. Les voyageurs, dont le train est bondé, s'impa-
tientent. Le chef de gare français, M. Fée, prévient alors
le commandant militaire de la gare qu'il le rendra res-
ponsable de toutes les conséquences du retard. L'Anglais
cède, et le convoi peut quitter Alep.
Homs est la première grande station. Au petit jour,
lorsque le train paraît, une section anglaise se fonne sur
le quai. Avant l'arrêt complet, quatre soldats ont déjà
sauté dans le wagon, baïonnette au canon, et s'inter-
calent brutalement entre les Anézés et les officiers fran-
çais, surpris en plein sommeil. Un officier anglais exhibe
un télégramme, signé du général Clarke (i), ordonnant
d'arrêter les cheikhs et de passer outre à la résistance
des officiers français, sous la garantie desquels les chefs
bédouins voyagent. Le lieutenant Pilley proteste ; on
le menace d'arrestation. Finalement Mundjem bey et
ses complices sont emmenés, jetés dans une prison humide
et repoussante où ils resteront trente-six heures.
Les réclamations du lieutenant Pilley obtiennent
cependant l'élargissement des quatre cheikhs les moins
importants. Il pourra continuer avec eux sa route sur
Beyrouth sans nouveaux incidents. Toutefois, avant de
quitter Homs, notre représentant s'est fait promettre
que les cheikhs incarcérés ne seront pas livrés aux ché-
rifiens ; s'ils sont ramenés à Alep, ils y resteront libres.
L'officier anglais s'y est engagé sur l'honneur.
Mundjem bey est en effet renvoyé à Alep avec ses cinq
compagnons de geôle, dans un wagon à bestiaux, pour
(i) Faussement, car à la date du 20 juillet, le général Ciaike était
absent d'Alep. Cet officier était le beau-frère de M. Defrance, ancien
ministre de France au Caire, à cette époque haut commissaire français
à Constantinople.
LES COUPS DE FORCE BRITANNIQUES 287
y comparaître devant un tribunal. Le 22 juillet au soir,
ils sont à Alep. Le télégraphe a déjà annoncé leur cap-
ture et leur retour. Une grande manifestation a été pré-
parée pour les recevoir. Quatre cents apaches alépins
vont faire escorte au « traître » et le couvrir d'immon-
dices. « Un flot de lie humain déferlait des soukhs vers
le faubourg d'Et-Tellal, raconte M. Huvelin. Ainsi
qu'aux plus beaux jours des massacres et des pillages,
la cour des miracles vomissait ses loqueteux, ses coupe-
jarrets, ses mendigots, ses malandrins de tout acabit,
ses larrons de tout poil, ses gueux de toute envergure,
sous l'œil paterne des cipayes complices... Ah! le bon
billet qu'avait le lieutenant Pilley ! La police chéri-
fienne tenait ses victimes et les livrait aux bêtes. Les
mains liées, les Bédouins suivaient péniblement, à tra-
vers les ruelles, une lanterne fumeuse qui dissipait à
peine l'ombre... A chaque pas les quolibets, les injures,
les crachats, les cailloux pleuvaient sur leurs maigres
échines. » Mundjem bey dut alors évoquer l'entrée glo-
rieuse qu'il faisait dix mois plus tôt dans cette même
ville. En tête de ses cavaliers, poussant devant lui les
arrière-gardes turques en fuite, il devançait de quelques
heures les chérifiens. A cette époque les amis de la France
n'étaient pas encore par le fait même les ennemis de
l'Angleterre. Aujourd'hui, à Alep, nos clients tremblaient
et se terraient.
Le grand chef des Anézés resta trois jours dans sa nou-
velle prison. Ali Riza Pacha Rekab le fit ensuite trans-
porter à Damas avec ses compagnons. Ce transfert rui-
nait tout espoir d'évasion, et enlevait aux Anézés toute
possibilité de délivrer leurs chefs par la force. A Damas,
les cheiklis bédouins, traités comme des criminels de
droit commun, furent enfermés dans un cachot sans
lumière et privés de nourriture. Nul ne croyait plus que
les prisonniers en pussent sortir vivants. Aux mains des
Arabes, les locaux pénitentiaires sont si malsains !
288 LA FRANCE EN SYRIE
Pendant trois semaines, un échange interminable de
notes se poursuivit entre Beyrouth, le Caire, Paris et
Londres, et durant ces mortelles journées, Mundjem bey,
sous la perpétuelle menace d'être assassiné, expiait son
crime d'avoir demandé la protection française pour ses
tribus. Cette protection allait-elle se manifester et venger
l'insulte faite, en la personne d'un grand chef ami, à la
France elle-même? L'heure était venue enfin de punir
les outrages chérifiens, accumulés depuis six mois. Une
sévère sanction s'imposait en outre envers ces autorités
britanniques d'Alep qui, responsables de l'ordre, avaient
toléré l'ignoble attentat d'Alep. A grand'peine, le gou-
vernement français obtint du cabinet de Londres la
libération de Mundjem bey et de sa suite. Mais en ré-
ponse au premier télégramme de protestation du haut
commissaire, le maréchal AUenby avait exigé le rappel
du lieutenant Pilley, devenu « indésirable » aux auto-
rités britanniques d'Alep !
II
La France, humiliée par une première avanie, n'avait
pas réagi. D'ailleurs la presse française avait fait le silence
complet sur la « Passion de Mundjem bey ». Le 2 sep-
tembre seulement, par une note sommaire, et d'accent
très atténué, le Temps divulgua le fait, à propos du
second attentat qui se produisit contre l'émir Saïd. Nos
alliés, mis en goût par notre passivité, venaient de renou-
veler leur coup de force.
Ce jour-là, 15 août 1919, le commandant du 2i« corps
britannique quittait Aïn-Sofar, petite ville libanaise où
l'état-major britannique s'était transporté pendant la
saison chaude. Le général Fane arrivait à Beyrouth, sur
l'ordre exprès du maréchal Allenby, pour s'assurer de la
LES COUPS DE FORCE BRITANNIQUES 289
personne de l'émir Saïd. Celui-ci, après avoir été retenu
à Caïffa par les Anglais depuis octobre 1918, avait obtenu
vers la fin de juillet l'autorisation de résider à Beyrouth.
Lors du passage de la Commission américaine, il avait
joint sa voix à celle des Libanais et demandé la tutelle
française pour l'ensemble de la Syrie.
Vers onze heures du matin, une force militaire anglaise,
encadrée de trois auto-mitrailleuses, cerne l'habitation de
l'émir Saïd. Les policiers britanniques font irruption dans
la maison, se saisissent de l'émir, et le conduisent directe-
ment sur un navire anglais, qui appareille aussitôt pour
Port-Saïd. De là, après un court passage dans un camp
britannique, l'émir sera enfermé à la citadelle du Caire.
Lorsque l'arrestation de l'émir Saïd fut connue en
France, elle y causa une vive émotion. L'agence Reuter
(31 aoiît 1919) en expliqua l'opportunité pour des raisons
de sécurité publique. La dépêche officieuse ajoutait que
l'arrestation de l'émir avait été opérée avec le plein
assentiment et le concours du haut commissaire français
à Beyrouth. Mais le lendemain, i^r septembre, la presse
française publiait le démenti suivant : « Contrairement
à une note émanant de l'agence Reuter, il est complè-
tement inexact que l'arrestation de l'émir Saïd, à laquelle
ont procédé récemment les autorités britanniques en
Syrie, ait été faite d'accord avec le haut commissaire
français à Beyrouth et effectuée avec son concours. »
Une seconde note britannique, prenant acte de la rec-
tification française, déclarait que l'arrestation de l'émir
avait été effectuée, d'accord, non pas avec le haut com-
missaire, mais avec l'administrateur en chef de Beyrouth.
Cette seconde version n'était pas plus vraie que la pre-
mière. Le 15 août, jour de l'arrestation, tous les services
chômaient. M. Georges Picot était en route pour la France,
et son remplaçant, M. Laforcade, se trouvait absent de
Beyrouth. L'intendant militaire Copiu, administrateur en
chef, était à Aley, sa résidence d'été, et son adjoint, le
19
290 LA FRANCE EN SYRIE
colonel Niéger, à Lattakieh. Le commandant Mignot
remplaçait l'administrateur en chef à Beyrouth. Il n'eut
pas à autoriser l'arrestation ni à s'y opposer, car on ent
soin de l'en aviser seiilement après qu'elle fut accomplie.
Sa protestation ne pouvait donc être que de pure fonne,
Les réclamations du gouvernement français ame-
nèrent la libération de l'émir Saïd ; celui-ci fut remis à
notre consul à Port-Saïd, sous condition de l'embarquer
à destination de la France. C'était moins qu'une demi-
satisfaction. On s'étonne que le gouvernement français
s'en soit contenté et n'ait pas exigé réparation complète,
c'est-à-dire des excuses par la voie diplomatique et la
remise en liberté de l'émir Saïd sur les lieux mêmes de
son arrestation. L'offense était double en effet : en sa
qualité d'Algérien, l'émir Saïd était protégé français,
de plus il avait été appréhendé dans la zone dévolue à
l'administration française, sans même que ceUe-ci ni
le haut commissariat en aient reçu avis préalable. L'effet
produit en Syrie fut désastreux. « Les musulmans fran-
cophiles sont terrorisés, écrivait-on de Beyrouth, ils se
demandent s'ils ne .subiront pas le même sort demain et
ne peuvent comprendre que la France laisse ainsi, sans
protester, persécuter et emprisonner ses amis, qui n'ont
commis d'autre crime que de lui être fidèles. >> Et une
pétition signée de 20 000 habitants de Beyrouth deman-
dait la liberté de l'émir Saïd.
L'attitude scandalisée qu'affecta le Times, en cette
circonstance, surprend de la part d'un journal aussi
mesuré. Il accusa l'émir Saïd d'espionnage, le repré-
senta comme un agent des Turcs, et s'étonna de nous
voir méconnaître en cette affaire, où tout s'était, disait-
il, passé le plus correctement du monde, le service que
les Anglais nous avaient rendu. Une verte réplique de
l'Asie française remit les choses au point : « Le Times
passe avec dextérité sur les circonstances qui rendirent
cet abus de pouvoir particulièrement offensant pour
LES COUPS DE FORCE BRITANNIQUES 2gi
notre dignité : coupable ou non, indésirable ou non, il
reste qu'un protégé français a été arrêté à Beyrouth, en
terre soumise à l'administration française, par des sol-
dats anglais, et dans des circonstances .telles, que le
commandant du bureau militaire français, seul présent,
et incapable de donner son assentiment à une mesure qui
dépassait ses pouvoirs, dut s'incliner devant le fait
accompli. Cet abus de pouvoir, dont tout l'odieux retom-
bait sur la France, produisit la plus pénible impression
dans les milieux musulmans francophiles. De tout cela
qui se douterait en lisant le Times? (i). »
En débarquant à Marseille, le 8 septembre, le maréchal
Allenby ramena, lui aussi, dans une interview, le coup de
force britannique aux proportions d'un « léger malen-
tendu ». Il prétendit justifier l'arrestation de l'émir Saïd
par l'active propagande qu'il menait parmi les Arabes
contre les règlements édictés par lui, Allenby, en vertu
de ses pouvoirs de commandant en chef. Le régime
d'armistice durant toujours, la loi martiale demeurait
en vigueur en Syrie ; elle autorisait toutes les mesures
propres à maintenir l'ordre, contre lequel l'émir Saïd
conspirait. Le maréchal ajoutait qu'apprenant par la
protestation de M. Laforcade, remplaçant le haut com-
missaire, que l'émir était « un ami de la France », — pou-
vait-il l'ignorer? — il consentit aussitôt à le faire relâcher,
tout en le maintenant expulsé de Syrie. Après quoi,
ayant constaté qu'il n'avait pas à s'occuper de politique
en Syrie, mais qu'il n'y était qu'au point de vue pure-
ment militaire, le maréchal Allenby déclarait avec le
plus grand sérieux : « Nous sommes donc entièrement
d'accord les uns et les autres... »
Le gouvernement français ne pariit pas ou ne voulut pas
voir dans cet événement un coup droit porté à l'honneur
de la France. L'inconscience du cabinet français se révèle
(i) Asie française^ août-novembre 1919.
292 LA FRARCE EN SYRIE
dans les confidences de M. Pichon à M. Ward Price, cor-
respondant du Daily Mail : « Pour ma part, déclare le
ministre, j,e regarde ces incidents de Syrie comme n'ayant
au fond qu'unp importance locale, et j'estime qu'il serait
absolument inexact et injuste de les regarder comme la
preuve d'un changement de poMtique de l'Angleterre en
cette contrée. » M. Pichan faisait de l'ironie sans le savoir.
La politique britannique ne variait pas en effet ; elle deve-
nait simplement plus arrogante. Et M. Pichon de conclure
avec bonhomie : « Mais de toutes manières, il serait bon
qu'après entente les Anglais consentissent à retirer peu à
peu leurs troupes de Syrie. «
III
L'entente allait se faire, mais la France, encore une
fois, devait en payer les frais.
M. Barthou, rapporteur général de la Commission de
la paix, avait cependant, le 2 septembre 1919, prononcé
à la tribtme de la Chambre des paroles très applaudies,
que le président du Conseil eût été heureusement inspiré
de suivre à la lettre :
« Le gouvernement anglais a fait pour la Syrie des décla-
rations dont je me garderais bien de mettre en doute la
sincérité, mais ces déclarations..., vous savez tous au banc
des ministres combien elles sont chaque jour trahies par
des actes que nous ne pouvons pas accepter au nom des
intérêts de la France. Oui, nous saluons l'alliance avec
l'Angleterre, mais nous la voulons complète, loyale, et
nous voulons qu'elle soit pratique. »
Le 16 septembre, le Temps annonçait que les deux gou-
vernements de Paris et de Londres se préparaient à exa-
miner en commun les affaires d'Orient. « Nous croyons
savoir, disait la note, que le principal objet de cet échange
LES COTJPS DE FORCE BRITANNIQUES ^93
de vues n'est pas, comme on l'a dit, d'établir définitive-
ment le statut du Levant, mais simplement de régler
entre la France et la Grande-Bretagne le mode d'occupa-
tion des territoires intéressés et de fixer la limite des
territoires où chacune des deux Puissances aura désor-
mais la responsabilité du maintien de l'ordre.
« Le statut définitif du Levant ne saurait être en effet
arrêté que par la Conférence de la paix, qui aura notam-
ment à décider de l'attribution et de la nature des
mandats...
« La question posée est plus simple. Les troupes britan-
niques occupent encore des territoires pour lesquels la
Grande-Bretagne a fait publiquement connaître qu'elle
n'accepterait en aucun cas im mandat. Il s'agit de s'en-
tendre entre France et Grande-Bretagne sur la relève
des troupes en question, en se basant sur les accords
passés au sujet du Levant entre les deux gouvernements.
•Il va sans dire que le retrait des troupes britanniques
conférera à la France, dans les régions visées, des préro-
gatives qui devront être précisées.
« En d'autres termes, ni la France, ni l'Angleterre ne
songent à disposer arbitrairement 'des populations du
Levant, mais seulement à se mettre d'accord sur la répar-
tition de leurs responsabilités militaires et politiques
actuelles dans l'Orient méditerranéen. »
Il était en effet nécessaire d'aboutir à une solution. Les
arrestations de Mundjem bey et de l'émir Saïd avait plei-
nement mis en lumière les vices du dualisme anglo-fran-
çais, qui, contre toute raison, subsistait encore en Syrie.
L'opinion française s'en était émue, tandis que, de l'autre
côté du détroit, le public supportait avec impatience le
fardeau d'une occupation qui réclamait encore, pour la
Syrie, près de loo ooo soldats. La nervosité se manifestait
dans les deux pays ; la révélation de l'Accord anglo-persan
du 9 août 1919 n'était pas faite pour la calmer. En Angle-
terre, cet Accord, attentatoire aux droits de la Perse, gros
294 LA FRANCE EN SYRIE
de complications pour la politique britannique, soulevait
une vive opposition de la part des travaillistes (i). En
France, il provoquait une stupeur compréhensible.
Lorsqu'il fut connu à Paris, on comprit que la diplo-
matie française s'était, une fois de plus, laissé jouer.
Elle avait fait confiance aux paroles rassurantes de lord
Curzon en 1918 : « Nous désirons que la Perse demeure
neutre pendant la guerre, et, qu'après la guerre, elle con-
serve sa complète indépendance. » Et pourtant, « la main-
mise sur la Perse a été, de la part de nos alliés, non pas
une mesure prise à l'improviste, mais la dernière étape
d'une propagande savamment calculée, à notre insu,
depuis l'effondrement de l'empire des tsars (2). » Certains
symptômes auraient dû cependant tenir notre vigilance en
éveil : la Grande-Bretagne s'obstinait à empêcher l'envoi
de conseillers juridiques français à Téhéran ; les autorités
anglaises, seules maîtresses des voies ferrées du Caucase
depuis la guerre, multipliaient les obstacles à la reprise
de nos transactions commerciales avec la Perse, au point
de décourager nos exportateurs ; autant de points inquié-
tants dont le quai d'Orsay ne semble pas s'être soucié.
Le Traité du 9 août violait l'article 10 du pacte de la
Société des nations et portait le premier coup de hache
dans la charpente fragile de cet édifice bâtard. Signé
après la proclamation de l'état de siège à Téhéran, l'épu-
ration du ministère, l'exil des patriotes persans, il con-
sacrait l'effondrement de l'indépendance politique de la
Perse contre un prêt de 50 millions à 7 pour 100. C'était
(i) Le 16 août, dans un discours prononcé à Manchester, M. Philippe
Snowden avait stigmatisé avec âpreté l'Accord anglo-persan : « La Perse,
s' écriait -il, est une nation ancienne, avec une histoire millénaire. Son
empçreur est un jeune garçon que l'on a déterminé par des menaces
et des pressions de toutes sortes à signer l'infâme Accord... Le Traité avec
la Perse est une annexion. C'est l'histoire de l'Egypte qui recommence.
De nouvelles charges sont imposées aux contribuables anglais ; les com-
plications internationales s'en trouvent aggravées. »
(2) Asie française, août-novembre lyiy.
LES COUPS DE FORCE BRITANNIQUES 295
une péripétie nouvelle dans la chasse aux matières pre-
mières. Pour l'Angleterre le pétrole est le salut. Il sup-
pléera au charbon insuffisant et cher, et l'intense besoin
de combustible de la flotte militaire et commerciale bri-
tannique oblige les grands marchands et les courtiers
de la cité de Londres à rechercher partout les gîtes
pétrolifères. La Mésopotamie a été jugée de bonne
prise, mais les nappes de pétrole de la vallée du Kha-
roun offrent des perspectives encore plus brillantes que
celles de l'Euphrate. Le Daily Herald du 25 sep-
tembre 1919 les décrivait ainsi, d'après un ouvrage
spécial anglais : « On assure maintenant que les gise-
ments pétrolifères reconnus et essayés par les compa-
gnies productrices de ÏAnglo-Persian OU Company sont
parmi les plus vastes et les plus féconds du monde... Ce
qui donne quelque idée de la richesse de ce gisement, c'est
la déclaration selon laquelle la production actuellement
réalisable dépasserait celle de tous les puits galiciens et
roumains avant la guerre. »
La France, de son côté, avait aussi des droits à faire
valoir, droits que sa situation morale dans ces contrées
lui faisait un devoir de revendiquer, que les intérêts de
la Syrie, dont elle avait pris la charge, lui imposaient
de défendre.
Vers 1880, la France jouissait en Perse d'un prestige
exceptionnel, grâce aux efforts de notre ministre à
Téhéran, M. de Balloy, du médecin du Shah, le docteur
Tholozan, et des missionnaires lazaristes. Quarante ans
plus tard, en 1919, notre influence demeurait encore
prédominante. C'est ce que, le 25 juin 1920, M. Briand
rappelait à la Chambre. Il avait tenu, par les Accords
de 1916, à nous acquérir le Kurdistan, parce qu'à tra-
vers le Kurdistan, la Syrie pourrait communiquer avec
la Perse. Des Persans étaient venus le trouver pour lui
dire : « En Perse, on parle français comme en France.
Il y existe i 800 écoles françaises. Votre pays représente
296 LA FRANCE EN SYRÏE
pour nous la garantie de notre indépendance. Prenez
contact avec nous. »
Question persane et question syrienne sont connexes. Il
ne faut pas oublier que le transit est et sera de plus en plus
l'un des principaux éléments de prospérité de la Syrie. De
tous temps, les terres de l'Euphrate et du Tigre ont
appartenu à la sphère d'attraction des Échelles syriennes;
depuis l'antiquité, les caravanes apportèrent vers la Médi-
terranée les richesses de l'Iran et du Kurdistan. Une soli-
darité économique étroite unit la Syrie à la Mésopotamie
et à la Perse. Quels magnifiques espoirs s'ouvraient pour
le port d'Alexandrette, lorsque entièrement aménagé, il
se relierait directement par le rail à l'arrière-pays et cen-
traliserait le trafic de l'Asie antérieure vers l'Europe ! Les
négociateurs de igi6 avaient donc été sages, qui ratta-
chaient à la Syrie toute la Mésopotamie septentrionale et
le Kurdistan. Il s'en est trouvé depuis qui furent moins
clairvoyants et moins fermes. Sans protester, sans même
paraître se rendre compte du coup porté aux intérêts fran-
çais et syriens, ils ont laissé la Grande-Bretagne élever
comme ime cloison étanche entré les territoires mêmes que
nous reconnaissaient les Accords de 1916 et la Syrie. Per-
somie ne s'est ému lorsque les courants commerciaux de
Mésopotamie ont été artificiellement déviés vers Bas-
sorah et les Indes. La mainmise de l'Angleterre sur la
Perse couronnait l'expulsion diplomatique de la France ;
peu à peu, notre éviction de l'Orient s'accomplissait ; et
nous laissions saper notre prestige, attenter à notre
honneur, et usurper nos privilèges acquis au prix de tant
de patience et d'efforts. L'Accord anglo-persan diminuait
de moitié la valeur économique de la Syrie. Les tracta-
tions qui se préparaient allaient nous réserver d'autres
renoncements (i).
(i) Après des réactions diverses, qui avaient empêché l'application
pratique de l'Accord anglo-persan, cet accord a été dénoncé par le shah,
le 27 juin 1921.
CHAPITRE XV
l'accord du 15 SEPTEMBRE I9I9
. Uae campagne conciliante de la presse britannique avant les
négociations de septembre. — La Convention anglo-arabe du
24 octobre 1915. - — La déclaration dite des Sept Syriens. —
Un article du Daily Telegraph et la politique anglaise vis-à-vis
des Arabes. — IL L'Accord du 15 septembre. — La controverse
des quatre villes. — Résultats fâcheux de l'Accord. ■ — IIL La
question de Mossoul. — La cession de Mossoul aux Anglais.
— Les discussions Briand-Tardieu. — Abandon définitif de
Mossoul.
Une active campagne de presse préluda, en Angle-
terre, à la réunion du Conseil suprême, où devaient se
traiter les affaires d'Orient. En relisant les journaux
britanniques de cette époque, on est frappé de leur style
conciliant et de leur empressement à faire état des
intérêts français. Ils jettent un voile sur les aspérités
de la politique britannique, sans doute afin de lui rega-
gner notre confiance quelque peu ébranlée. Pas un jour
ne se passe sans que l'un d'eux étudie en détail la ques-
tion syrienne sous l'angle le plus propre à nous satisfaire.
Oubliant l'aigreur ou l'ironie que, tel le Daily Express,
ils nous témoignaient parfois la veille encore, ils font au
gouvernement britannique un devoir de se déclarer,
publiquement et sans équivoque, favorable à un mandat
français sur la Sja"ie, pourvu cependant que cette solu-
tion agrée à la population intéressée.
La discussion tourne toujours autour de l'application
298 LA FRANCE EN SYRIE
du Traité de 1916. Le Times ne se le dissimule pas.
« L'obligation morale » qu'implique ce Traité « ne saurait
être méconnue », écrit-il déjà le 21 août, et, le 8 sep-
tembre : « Assurément nous respecterons ses clauses,
dans tous les points où les Français eux-mêmes ne les
jugeront pas impraticables. » Le grand journal londonien
se refuse à ajouter foi aux machinations ténébreuses qui
auraient compliqué le problème syrien, mais attribue le
retard de la solution à de grandes difficultés d'ordre
purement technique. Le Times reconnaît toutefois que
la situation ne se fût probablement pas envenimée, si,
dès l'armistice, la Syrie avait été uniquement occupée
par des troupes françaises (i). Il formule enfin l'espoir
que tout « sera aisément réglé » grâce « à la bonne volonté
et au bon sens qui sont la base morale >> de l'aUiance
franco-britannique (2).
Le Times publie en même temps une lettre de Syrie
où se reflète le plus loyal désir de mettre fin à toute
ambiguïté. On y adjure le gouvernement britannique
de rapprocher l'émir Faïçal des Français et de faire
donner à la France le mandat sur la Syrie (3). Dans un
éditorial, où il envisage même l'hypothèse d'un mandat
français sur la Palestine, le Times paraît bien se faire
(i) Le Times du 8 septembre 1919.
(2) « Nous admettons entièrement qu'il a été commis en Syrie des fautes
de nature à exciter les soupçons et l'irritation des Français, mais comme
nous savons que notre nation désire et veut aller au-devant des justes
réclamations de la France avec une entière bonne foi, nous avons tou-
jours assiu'é que, lorsque la question serait discutée sur un terrain
général, les incidents locaux seraient réduits à leurs justes proportions. »
— Le Times, g septembre.
(3) 11 C'est pour nous une obligation d'honneur de préparer également
la voie pour la France comme mandataire en Syrie. Il faut que nous
fassions tout ce qui est en notre pouvoir pour faciliter la tâche de ses
garrùsons et de ses administrateurs, lorsqu'ils prendront l'autorité dans
cette région, et que nous travaillions, directement et indirectement, à
faire régner la meilleure entente possible entre la France et l'émir Faïçal,
que la grande majorité des Syriens, à ce qu'il semble, désirent avoir
pour prince. »
l'accord du 15 SEPTEMBRE I9I9 299
l'interprète des idées du maréchal Allenby. Ce dernier
se dit en effet disposé à faciliter « de tout son pouvoir «
le mandat français sur la Syrie ; il l'a déclaré à l'envoyé
du Temps, en débarquant à Marseille, le 8 septembre ;
mais — il y a deux mais, qui équivalent à deux impossi-
bilités, et lord Allenby le sait mieux que personne, — les
bons offices du maréchal nous sont acquis « sous réserve
que nous reconnaissions l'autorité de l'émir Faïçal » ;
la Palestine pourrait nous faire retour, si nous consen-
tons à y favoriser le sionisme (i). La Westminster Gazette
ne conteste pas davantage « la priorité des revendica-
tions françaises en Syrie » ; toutefois, dit-elle, il faut
arriver à « un ajustement », étant données les positions
respectives « de la France et de l'Angleterre à l'égard
des revendications arabes en ce qu'elles ont d'équitable
et de légitime » (2). Cependant la Westminster Gazette
présente la question sous un jour au moins inattendu.
Dans la répartition de l'Orient, dit-elle, les Anglais sont
les plus mal servis. « Le travail de la Conférence de la
paix a tendu à faire de la Grande-Bretagne la légataire
universelle de toutes les régions difficiles et ingrates dont
personne ne voulait... Nous serions bien heureux de faire
cadeau à nos voisins d'une grande partie des territoires
qu'on nous accuse de saisir (3). » M. Lloyd George était-
il de cet avis?
Le Daily Mail est plus net : « Personne ne pardonne-
rait à un gouvernement britannique, quel qu'il fût, qui
permettrait que la friction avec la France s'accentuât
(i) Il Le mouvement sioniste, écrit le Times, avec son idéal d'un foyer
national en Palestine, est un fait, une force qu'on ne saurait nier... Le
gouvernement britannique s'est engagé à favoriser l'établissement de
ce foyer national israélite ; il ne peut pas et ne doit pas se rétracter...
Que le mandat de Palestine soit attribué à la France ou à l'Angleterre,
une entente entre la France et les sionistes est aussi indispensable qu'une
entre la France et l'émir Faïçal. »
(2) Westminster Gazette des 8 et 12 septembre 1919.
{3) Ibiii,, 12 septembre 1919.
300 LA FRANCE EN SYKIE
sur une pareille question (i). » Le Moming Post ne veut
pas davantage que « l'ampoule sj^ienne devienne une
plaie (2) » ; il excuse de son mieux la présence des troupes
anglaises en Syrie, où, dit-il, « des désordres éclateraient
si nous nous retirions. » Le Morning Post dénonce ainsi
sans s'en douter les résultats de l'agitation antifran-
çaise menée sous l'œil mieux que tolérant de l'autorité
militaire britannique. Ainsi que l'écrivait M. Chekri
Ganem au Times, « le général AUenby n'avait qu'à le
vouloir, et aucun parti contraire au mandat français
ne se fût formé en Syrie. »
Quant au Daily Telegraph, il proteste, le 10 septembre,
de la droiture des intentions et des procédés de l'Angle-
terre : « La Grande-Bretagne a été constamment loyale
et honnête dans l'exécution de ses engagements... Nous
n'hésitons pas à proclamer que nous avons été unifor-
mément corrects, et qu'on ne saurait prouver contre
nous la moindre accusation d'inimitié... Personne en
Angleterre ne doute un seul instant que les Français ont
en Syrie des droits indiscutables, et que nous serions les
premiers à défendre s'ils étaient attaqués... En ce qui
nous concerne, la France a la main absolument libre pour
poursuivre en Orient son œuvre civilisatrice, avec notre
■sympathie et toutes les marques de notre amitié... »
Le journal ajoute que malheureusement les Français
ne sont pas populaires en Syrie et conclut : « Il nous
■tarde de voir notre alliée se charger en Syrie des respon-
sabilités qui lui incombent, soit sous la forme d'un
mandat, soit sous celle d'un protectorat. Mais il est
clair qu'il faudra obtenir d'abord le consentement des
Syriens eux-mêmes. »
Cette réticence se retrouve en conclusion de toutes les
(i) Daily Mail, 16 septembre 1919.
(2) « I.a plupart des questions, qui sont aujourd'hui en litige, ont, pour
l'Angleterre, beaucoup moins d'importance que la perspective d'un
désDccord avec la France, surtout pour un motif pareil. »
L'ACCORD DU I5 SEPTEMBRE I919 30I
démonstrations de sympathie des feuilles anglaises à
notre égard. Si la polémique a tout à coup perdu son
âpreté pour se faire courtoise, obligeante même, la
méthode n'a pas varié : nos alliés esquivent la discussion,
et nous laissent seuls en présence des Arabes, envers
lesquels la France est invitée à tenir les promesses de
l'Angleterre.
Car l'Angleterre avait pris « un engagement formel >► (i)
envers le chérif de La Mecque. Le ii septembre, le Daily
Telegraph publiait un très long article, inspiré sinon dicté
par M. Lloyd George, et dans lequel la Convention, signée
par l'Angleterre le 24 octobre 1915 avec Hussein, était
enfin avouée. Une lettre du colonel Lawrence au Times
en révélait aussi l'essentiel dans le même moment. Par
la Convention anglo-arabe de 1915, la Grande-Bretagne
« s'obligeait à reconnaître et à assister... l'indépendance
des Arabes dans une sphère dont les limites nord et nord-
ouest seules ont une importance... » (2).
Le Temps du 18 septembre 1919 résumait dans une
note d'allure officieuse les négociations de 1915.
« Les échanges de vues, disait cette note, entre le
gouvernement britannique et Hussein, chérif de La
Mecque, puis roi du Hedjaz, au sujet des conditions ter-
ritoriales de la paix dans le Levant, se ramènent à huit
lettres échangées entre juillet 1915 et janvier 1916 :
« 1° En juillet 1915 le chérif propose sa coopération
militaire au gouvernement britannique et demande en
échange l'indépendance des Arabes limitée dans un ter-
ritoire comprenant au nord Mersine et Adana, et limitée
ensuite par le 37^ degré de latitude jusqu'à la frontière
persane ; la limite est devait être la frontière persane
jusqu'au golfe de Bassorah ; au sud, le territoire devait
border l'océan Indien tout en laissant de côté Aden ; à
(i) El Ahram, septembre 1919.
(2) Daily Telegraph, ii septembre 1919.
302 LA FRANCE EN SYRIE
l'ouest, enfin, il devait avoir pour limites la mer Rouge
et la Méditerranée jusqu'à Mersine.
« 2° Le 30 août 1915, sir Henry Mac Mahon, résident
britannique au Caire, répondait évasivement en faisant
observer que la discussion des frontières futures était
prématurée.
« 3° Dans une lettre du 9 septembre, transmise au
Foreign Office, le 18 octobre, par sir Henry Mac Mahon, le
chérif insistait pour qu'on discutât immédiatement la
question des frontières. En transmettant cette lettre, sir
Henry Mac Mahon rapportait une déclaration faite à lui
par le représentant du chérif en Egypte et ainsi conçue :
L'occupation par la France des districts purement arabes
d'Alep, Hamah, Honas et Damas se heurterait de la part des
Arabes à une résistance par les armes, mais ces districts exceptés,
ils accepteraient quelques modifications des frontières nord-est
proposées par le chérif de la Mecque.
« 40 Le 24 octobre 1915, sir Henry Mac Mahon, sur
l'ordre de son gouvernement, adressait au chérif une
lettre contenant la note suivante :
Les districts de Mersine et d'.A.Iexandrette, et les parties de la
Syrie situées à l'ouest des districts de Damas, Homs, Hamah et
Alep ne peuvent être considérés comme purement arabes et doivent
être exclus des limites et frontières envisagées. Avec les modifi-
cations ci-dessus et sans préjudice de nos traités actuels avec les
chefs arabes, nous acceptons ces limites et frontières ; et en ce
qui concerne, à l'intérieur de ces limites, les parties des territoires
où la Grande-Bretagne est libre d'agir sans porter atteinte aux
intérêts de son alliée, la France, je suis autorisé par le gouver-
nement britannique à vous donner les assurances suivantes et
à faire la réponse suivante à votre lettre :
Sous réserve des modifications ci-dessus, la Grande-Bretagne est
disposée à reconnaître et à soutenir l'indépendance des territoires
compris dans les limites et frontières proposées par le chérif de La
Mecque.
« 50 Le 5 novembre 1915, le chérif répondait qu'il con-
sent à l'exclusion de Mersine et d'Adana, mais il conti-
L ACCORD DU 15 SEPTEMBRE igiQ 303
nuait à réclamer les autres territoires et notamment
Beyrouth.
« 6° Le 13 décembre, sir Henry Mac Mahon prenait
acte de la renonciation du chérif à Mersine et Adana.
« 7° Le I'''' janvier 1916, le chérif faisait connaître qu'il
renonçait, pour ne pas troubler l'alliance franco-britan-
nique, à insister pendant la guerre sur ses revendications
concernant le Liban ; mais il annonçait que, la guerre
terminée, il les ferait valoir à nouveau.
« 8° Le 30 janvier 1916, sir Henry Mac Mahon prenait
acte du désir du chérif d'éviter tout ce qui pourrait nuire
à l'alliance entre la France et la Grande-Bretagne, et
r avertissait que cette amitié entre la Grande-Bretagne et
la France sera maintenue ccprès la guerre.
« Depuis cette époque, la question des conditions terri-
toriales de la paix n'a plus fait l'objet, entre le chérif et
la Grande-Bretagne, ni d'aucune correspondance nou-
velle, ni d'aucun traité.
« Il résulte de ces documents :
« 1° Que dans sa lettre du 24 octobre 1915, qui formule
le seul engagement pris par la Grande-Bretagne à l'égard
du chérif, le gouvernement britannique n'a contracté
aucune obligation qui puisse être opposée au Traité franco-
britannique de mai 1916.
« 2° Qu'aucun engagement nouveau n'a été contracté
par la Grande-Bretagne à l'égard du chérif, après l'ouver-
ture des pourparlers que M. Georges Picot a été chargé
de conduire à Londres pour préparer le Traité de 1916.
La première entrevue des négociateurs eut lieu en effet
le 23 novembre 191 5, et les deux dernières lettres échan-
gées en janvier igi6 n'ajoutent rien aux engagements
pris envers le roi Hussein dans la lettre du 24 octobre
précédent. »
Cette note du Temps, très détaillée en apparence, était
malheureusement incomplète. Le gouvernement britan-
nique n'y publiait en effet pas tout au long la lettre de
304 LA FRANCE EN SYRIE
sir Henry Mac Mahon, en date du 24 octobre 1915. Il
n'était sans doute pas de son intérêt de provoquer la
comparaison entre la façon dont il s'était entremis pour
la sauvegarde de nos droits sur la Syrie côtière, et son
énergie à réserver avec la plus grande précision ceux de
l'Angleterre sur tout ce qu'il y a de substantiel en Méso-
potamie. Dans la lettre en question se trouvait en efïet
une phrase disant, à peu près textuellement, qu'en vertu
des droits acquis, le chérif Hussein reconnaissait au
« gouvernement britannique le droit d'exercer un con-
trôle administratif spécial » sur les vilayets de Bassorah
et de Bagdad.
Lorsqu'on en vint aux négocations franco-britanniques
qui aboutirent à l'Accord de 1916, il fallut préciser les
situations respectives de la France et de l'Angleterre
dans l'ancien empire ottoman. Le Foreign Office commit
alors une lourde faute, dont les conséquences devaient
avoir une grande répercussion. Il n'avoua pas à nos
représentants ses engagements antérieurs. Mais, pour se
ménager une échappatoire dans l'avenir, il imagina de
diviser la Syrie en deux zones à régime distinct, la zone
côtière et la zone intérieure. Cependant le silence du
cabinet de Londres ne suffisait pas à régler la question.
Les Arabes étant restés en dehors du pacte de 1916, les
Accords de 1915 demeuraient pour eux leur charte-
partie, et Hussein pouvait à la rigueur se déclarer lui-
même joué.
Le Times du 8 septembre 1919 rappelait brièvement
une déclaration, dite des Sept Syriens, faite au Caire,
le II janvier 1917, par sir Mark Sykes à une délégation
de musulmans de Syrie. Elle promettait l'indépendance
complète aux États arabes à fonder à la suite de la guerre,
comme à ceux qui existaient déjà. Le colonel Lawrence
consacra à cette déclaration un commentaire signifi-
l'accord du 15 SEPTEMBRE I9I9 305
catif. La déclaration, disait-il, pouvait difficilement se
concilier avec l'Accord de 1916, d'autant qu'elle allait
encore au delà de la Convention conclue en 1915 avec le
roi Hussein. Cette discordance, rappelait le colonel
Lawrence, avait fait depuis, entre le général Allenby
et l'émir Faïçal, l'objet d'un arrangement qui limitait
l'action des troupes chérifiennes aux territoires attribués
aux Arabes par l'accord Sykes-Picot. C'est en vertu de
cette entente secrète, qui, sans doute, avait été très pré-
cise, que le fils du chérif put installer à Damas, en
mai 1919, un véritable gouvernement arabe, sans qu'au-
cun des' engagements alors connus n'ait légitimé cette
initiative.
Au moment où M. Lloyd George allait à nouveau dis-
cuter à Paris la question syrienne, il lui importait, à
défaut de l'approbation du public français, de se ménager
l'appui de l'opinion britannique. C'est à quoi tendait
manifestement l'article du Daily Telegrafh du 11 sep-
tembre. Il fallait démontrer que l'efficacité de l'aide mili-
taire arabe pendant la guerre faisait à l'Angleterre un
devoir de tenir sa parole envers Hussein et Faïçal. Il
n'était pas moins nécessaire d'afi&rmer la constante rec-
titude des procédés britanniques à l'égard de la France,
sur laquelle on rejetait tous les torts. L'Angleterre pou-
vait-elle négliger les ambitions de Faïçal, après que les
Arabes avaient « jeté dans la lutte une armée de 30 000 à
100 000 hommes ». L'approximation est large. Mais la
polémique n'a que faire des précisions. « Nous mîmes sur
pied, continue le journal anglais, plus d'un million
d'hommes et dépensâmes des centaines de millions, et
la défaite de cette armée turque, conduite par les Alle-
mands, a été un triomphe pour les armées anglaises,
triomphe dans lequel aucune Puissance, sauf l'Arabie,
ne joua un rôle. » Triomphe modeste, s'il fallut un mUlion
d'hommes pour venir à bout des 80 000 Turcs de l'armée
de Palestine et des 70 000 qui défendaient la Mésopo-
20
^06 LA FRANCE EN SYRIE
tamie. Mais, puisque triomphe il y a, le contingent fran-
çais méritait, semble-t-il, d'y être associé. Jadis, le com-
mandement britannique l'avait couvert d'éloges. C'était
au temps où, sur le front d'Occident, les troupes fran-
çaises rétablissaient les situations les plus Compromises
et conduisaient l'assaut victorieux contre l'Allemagne.
Le puissant effort des Arabes appelle une récompense ;
aussi, parlant de Faïçal, le Daily Telegraph n'hésite-t-il
pas à déclarer : « Nous nous considérons, comme liés à
lui autant qu'aux Français. » Il tait l'affaire de Mundjem
bey, dont notre presse n'a pas soufflé mot, mais récrimine
longuement contre l'incident de l'émir Saïd, trop insi-
gnifiant pour « qu'on en fît même un malentendu ».
L'arrestation de l'émir fut opérée en effet « de la manière
la plus correcte ». Cette affaire a prouvé « avec queUe
regrettable ténacité on continue à se méprendre sur nos
intentions en France » ; la presse française et le gouver-
nement français lui-même « se sont emparés d'un incident
pour en faire un acte commis pour défier l'autorité et
les protestations de la France... » Nos alliés sont encore
tout surpris de voir « la manière unanime et prématurée
dont les Français ont dénoncé l'incident comme un acte
délibérément inamical ».
L'article du Daily Telegraph nous dépeint la mentalité
de M. Lloyd George à la veille de la négociation sur la
Syrie. Les intentions du ministre anglais étaient dès lors
vraisemblablement arrêtées ; le Daily Telegraph se préoc-
cupe en effet de réfuter par avance certaines objections
qu'on lira dans la presse française, après la conclusion
de l'Accord du 15 septembre. La question s'est posée
alors de savoir dans quelle mesure, pendant la prépara-
tion des Accords de 1916, M. Georges Picot avait été ren-
seigné sur les tractations anglo-arabes de 1915. Le Daily
Telegraph écrivait à ce sujet ; « Ceux qui ne connaissent
pas les termes de la convention entre l'Angleterre et le
chérif de La Mecque affirment que M. Picot n'avait pas
l'accord du 15 SEPTEMBRE I9I9 307
été avisé de l'existence de cette convention. Ce n'est pas
exact. Il est à peine nécessaire de signaler à l'attention
des lecteurs le fait que tous les détails de la ligne de
démarcation arrêtés avec Hussein ont été exposés à nou-
veau par les Anglais, comme c'était leur devoir de le
faire, et acceptés par les Français dans la convention
Sykes-Picot. »
Il est certain que M. Georges Picot eut connaissance
en 1915 des pourparlers qui se poursuivaient. Il ne paraît
pas moins avéré qu'on ne lui communiqua pas les lettres
échangées entre la Grande-Bretagne et le chérif. Les
informations que notre haut commissaire reçut, le 23 no-
vembre 1915, de la bouche de sir Arthur Nicholson
n'étaient malheureusement ni complètes, ni précises. On
ne l'instruisit pas de la teneur, de la portée et du résultat
final des négociations anglo-arabes. M. Georges Picot
eut au contraire l'occasion de repousser, devant sir
Arthur Nicholson, l'idée d'un État arabe indépendant.
Le 21 décembre suivant, il apporta au Foreign Office
l'acceptation des bases du Traité de 1916, mais non celle
de l'Accord du 24 octobre précédent, que le gouverne-
ment français ignorait, et dont il reçut communication
complète seulement en février 1919.
Connaissant l'Accord de 1915, M. Georges Picot n'eût
d'ailleurs pas signé celui de 1916, radicalement incom-
patible avec le premier.
Le Foreign Office affirm.a dans la suite que le Traité
de 1916 reconnaît l'indépendance des émirats arabes dont
0 prévoit la constitution, indépendance promise par l'An-
gleterre en 1915. Tout au contraire, le Traité de 1916
mentionne que ceux de ces émirats situés en zone A
seront placés sous une tutelle française. L'article 23 du
pacte de la Société des nations a même été rédigé confor-
mément à cette stipulation. On doit en conclure que,
dans les négociations sur la Sj^ie, le prince Faïçal
n'avait pas à figurer sur le même pied queïla France.
308 LA FRANCE EN SYRIE
Lorsqu'en septembre 191g, l'Angleterre abattit son
jeu, la France ne pouvait donc s'arrêter à des promesses
défavorables à ses intérêts, et contradictoires avec les
arrangements qu'elle-même avait signés.
L'Asie française a clairement défini la situation dans
les lignes suivantes : a Lorsque nous nous liions avec
l'Angleterre par l'Accord de 1916, aucune mention n'était
faite dans la convention de la lourde hypothèque dont
se trouvait grevée la zone A, oii nous devions exercer une
influence réelle, bien qu'indirecte. Depuis, nous avons
été mis en présence du fait accompli ; on a sorti des
« papiers », où notre signature eût dû figurer, parce que
nous étions en cause, on nous a mis en face de l'émir
Faïçal, que nous ne connaissions que comme le chef d'un
parti de cavaliers du Hedjaz ; on a encouragé ses préten-
tions sur la S5n:ie, en équivoquant sur cette langue com-
mune, l'arabe, qui laisse croire à une identité de race et
de population entre l'Arabie et la S3n:ie ; des « Syriens »
on a tenu à faire des « Arabes », et à ces « Syriens » en
majorité musulmane, on a laissé entendre que leur auto-
nomie ne pourrait se réaliser que grâce à la fiction d'un
panarabisme qui risque de compromettre les intérêts les
plus graves de la France.
« Enfin, cet émir Faïçal, on nous l'a imposé, on l'a intro-
duit à la Conférence de la paix comme représentant de
notre zone de la Syrie intérieure, tandis que l'on se gar-
dait bien de trouver en Mésopotarnie quelque autre émir
qui vînt, ne fût-ce que par compensation, représenter
les vœux d'autonomie ou d'indépendance de la Mésopo-
tamie anglaise. Et maintenant (^'on a créé de toutes
pièces un prétendant arabe, on nous a mis en demeure
de nous entendre avec lui (i). »
Le correspondant du Times à Damas voyait juste,
lorsqu'il écrivait : « Le défaut fondamental de notre posi-
(i) L'Asie française, août-novembre 1919.
l'accord du 15 SEPTEMBRE I9I9 309
tion est la diplomatie secrète. C'est elle qui est la cause
de toutes les aigreurs, c'est elle qui nous empêche de
trouver une issue entièrement favorable à la difficulté
actuelle. Nos diplomates secrets, pendant la guerre,
croyaient si peu à notre victoire, qu'ils ont distribué des
promesses à droite et à gauche, cherchant des alliés dans
tous les coins, sans même se donner la peine d'éviter des
contradictions dans leurs promesses. C'est ainsi que la
Convention Sykes-Picot donnait à la France toute la
Syrie, ainsi que les vilayets d'Adana, de Diarbékir et de
Mossoul ; cet accord contredisait formellement les enga-
gements secrets pris antérieurement avec les Arabes (i). »
II
Pour assister M. Lloyd George dans la négociation sur
l'Orient, le maréchal Allenby fut appelé spécialement
d'Egypte.
Le gouvernement français avait précisément la bonne
fortune de posséder à Paris son haut commissaire en
Syrie, seul compétent pour parler avec pleine autorité
des affaires syriennes. On ne doutait pas que M. Georges
Picot n'accompagnât M. Clemenceau. Mais sa présence
n'était-elle pas agréable à M. Lloyd George, ou M. Cle-
menceau se croyait-il suffisamment éclairé pour tenir
seul la partie en face de ses deux interlocuteurs? Le fait
est que, la veille du jour où la discussion devait s'ouvrir,
M. Georges Picot reçut l'ordre de quitter Paris sur l'heure
pour la Syrie.
Au point où se trouvait la question syrienne en sep-
tembre 1919, la négociation projetée semblait devoir
porter d'abord sur la relève des troupes britanniques par
(i) Le Times du 6 septembre 1922.
310 LA FRANCE EN SYRIE
des effectifs français, ensuite sur l'élaboration d'un statut
politique définitif pour la Syrie.
La relève revenait à l'ordre du jour. Préparée depuis le
5 février par l'état-major interallié, elle demeurait encore
en suspens. Il n'était plus possible de la retarder. Le Times
prétendait, que, pour s'imposer en Syrie, la France n'au-
rait pas trop de loo ooo hommes. Nous dûmes, plus tard,
envoyer dans le Levant des effectifs approchant de ce
chiffre, pour tenir tête au double péril kemaliste et faïça-
lien. En septembre 1919, 25 à 30 000 hommes suffisaient.
Il n'en aurait jamais fallu davantage si Londres ne nous
avait lié les mains, et si le gouvernement français,
adoptant enfin une politique nette, avait pris les moyens
de faire respecter son autorité.
Notre intérêt ne nous engageait guère à revendiquer
la partie de l'Arménie que le Traité de 1916 avait inscrite
dans notre zone d'influence. C'était du moins une mon-
naie d'échange; comme, d'autre part, le' récent traité
anglo-persan lésait nos intérêts, nous étions fondés à ré-
clamer, non pas des compensations, mais raffermissement
de notre situation générale dans le Levant. L'expérience
montrait que toute idée de collaboration avec l'émir
Faïçal devait être écartée. Celui-ci ne l'avait jamais
acceptée que dans les mots. Le malencontreux essai de
négociations tenté par M. Clemenceau, quelques mois
auparavant, en était la preuve. Nous ne pouvions nous
entendre avec l'émir que s'il savait n'avoir plus à compter
sur le concours secret d'une tierce Puissance. Et tel n'était
malheureusement pas le cas. D'ailleurs, à cette heure-là
même, Faïçal continuait à nous susciter en Syrie toutes
sortes de difficultés. S'il déclarait ne pas vouloir sacrifier
la Syrie à la France, pourquoi aurions-nous plus long-
temps sacrifié les Syriens à sa politique personnelle? Il n'y
avait donc qu'à revenir purement et simplement aux sti-
pulations de igiô.'fPour faire triompher notre conception
du mandat syrien, quels obstacles restaient à surmonter,
l'accord du 15 SEPTEMBRE IQIi) JIl
après les témoignages de bienveillance de la presse bri-
tannique? Lord Curzon n'avait-il pas lui-même déclaré,
vers le milieu d'août, dans une conversation que les jour-
naux anglais publièrent : « Bien loin de faire obstacle aux
revendications de la France, le gouvernement britannique
les a toujours soutenues à la Conférence de la paix, dans
l'esprit le plus amical et sans aucune arrière-pensée. » Si le
gouvernement britannique gardait encore ces heureuses
dispositions, un bref entretien pouvait tout régler.
L'entretien fut bref, en effet. Le 15 septembre le débat
s'était ouvert ; le même jour l'Accord était conclu.
Contrairement à ce qu'on attendait, l'Accord se limi-
tait strictement à la relève des troupes britanniques par
les nôtres « à l'ouest de la ligne Sykes-Picot ». Il conservait
le caractère « d'un arrangement purement temporaire
et provisoire réglant l'occupation militaire sans préjuger
la solution définitive des questions de mandat et de fron-
tières... » Rien de plus restreint par conséquent. Une note
officieuse du Temps du 17 septembre donnait en ces
tenues un aperçu général de l'Accord :
Nous croyons savoir que MM. Clemenceau et Lloyd George
se sont mis d'accord sur les changements qu'il convient d'apporter
au mode d'occupation militaire des territoires du Levant par les
troupes françaises et britanniques.
Tîn vertu de cet accord, les troupes britanniques doivent, à la
date du 1°'' novembre prochain, évacuer tous les territoires situés
au nord de la frontière entre la Syrie et la Palestine, étant
entendu que cette frontière n'a qu'un caractère provisoire, et
que son tracé pourra être remanié quand la Conférence de la paix
statuera définitivement sur l'organisation politique du Levant.
Il ne semble pas que le district de Mossoul soit compris dans
les régions où la Grande-Bretagne entend cesser d'être respon-
sable du maintien de l'ordre.
D'autre part, il est convenu que le départ des troupes britan-
niques n'aura pas pour conséquence l'occupation par les troupes
françaises des cjuatre villes de Damas, Hamah, Homs et Alep,
lesquelles se trouvent dans la « zone A », où r.\ccord franco-bri-
tannique de 1916 prévoit la constitution d'un État arabe ou d'une
3T.: LA FRANCE EN SYRIE
confédération d'États arabes. Néanmoins, c'est au gouvernement
français, et non au gouvernement britannique, que ce pouvoir
arabe devra désormais demander un appui et des conseils.
Parmi les territoires où la relève des troupes britanniques
devra être opérée par les troupes françaises elles-mêmes, figure
la Cilicie, où se trouvent déjà des unités françaises, ainsi qu'une
mission française dirigée par le colonel Brémond.
Cette répartition actuelle des responsabilités et des forces d'oc-
cupation ne préjuge d'ailleurs en rien les communications ulté-
rieures qui pourront être échangées entre les deux gouvernements,
à propos des questions politiques qui se posent en Syrie, ni, répé-
tons-le, les solutions déiinitives qui ne pourront être arrêtées que
par la Conférence de la paix.
La presse britannique présenta néanmoins cet Accord
comme constituant une solution définitive des affaires
de Syrie. C'était en élargir singulièrement la portée. Dès
lors que nos troupes étaient admises à s'établir dans la
zone littorale, nous n'avions plus rien à demander. Nos
alliés cherchaient à nous convaincre que la question était
réglée, les engagements de l'Angleterre tenus et toute
espèce de dissentiment dépourvu de raison d'être.
Mais la presse française souleva alors ce qu'on a appelé
la Controverse des Quatre villes. Suivant la thèse britan-
nique, l'Accord du 15 septembre confirmait simplement
les clauses de la Convention de 1915 et du Traité de 1916,
relatives aux villes de Damas, Alep, Homs et Hamah.
C'était là ime interprétation erronée.
Le dernier accord aggravait à notre détriment celui
de 1916, muet en ce qui concerne l'occupation militaire.
Il limitait la relève à la zone Bleue, spécifiant que « le
départ des troupes britanniques n'aurait pas pour consé-
quence l'occvipation par les troupes françaises des villes
de Damas, Hamah, Homs et Alep. »
Or, en 1916, il n'avait nullement été prévu que l'aban-
don par les troupes britanniques des quatre villes de la
zone A entraînât l'indépendance absolue pour ces villes
et l'interdiction pour les troupes françaises d'y paraître.
l'accord du 15 SEPTEMBRE IQiq 313
Les stipulations de l'Accord du 15 septembre étaient
en raison inverse des nécessités. Laisser le littoral dégarni
de troupes semblait à la rigueur admissible ; là vivaient
des populations tranquilles et suffisamment développées
pour se gouverner elles-mêmes. Elles souhaitaient au
surplus notre collaboration. Une gendarmerie bien orga-
nisée eût donc suffi à assurer l'ordre dans la majeure
partie de la zone Bleue.
Il en allait tout autrement de la zone A, où le gouver-
nement chéri fien entretenait à plaisir l'anarchie, e bien
des habitants, la tranquillité du pays y rendaient indis-
pensable la présence de nos soldats. Et c'est là qu'elle
était proscrite !
L'Accord de 1919 restreignait encore notice part en
Syrie et rendait l'application du Traité de igi6 à peu près
impossible. En nous laissant évincer de la Syrie inté-
rieure, nous renoncions par là même tacitement à fournir
à l'Etat arabe les conseillers et les capitaux prévus par
les Accords de 1916. A l'exercice de l'autorité des premiers
à la sage utilisation des seconds, il importait d'assurer
des garanties formelles. Tout au contraire on laissait
subsister à notre porte un foyer d'agitation qui risquait
d'embraser tout l'Orient, et qu'il nous était défendu
d'étouffer. On pouvait néanmoins prévoir que tôt ou
tard nous serions obligés d'entreprendre en Syrie une
action militaire vigoureuse pour tenir nos voisins en res-
pect. Pourquoi donc laisser à nos adversaires tout le
loisir de s'armer et de s'organiser?
La frontière palestinienne demeurait telle que sous
l'occupation britannique. Elle débordait la ligne Sykes-
Picot. Frontière provisoire, disait-on. Elle devait en
effet dans l'avenir subir des rectifications, mais qui nous
retireraient encore un morceau de territoire syrien (i).
(i) Accord du 23 décembre 1920, signé par M. Georges Leygues
alors président du Conseil et ministre des Affaires étrangères.
314 Î-Â FRANCE EN SYRJE
Loin de quitter la Syrie, l'Angleterre s'y installait par
l'Accord de 1919. Sans doute nous laissait-elle enfin seuls
dans la zone côtière au nord de la Palestine ; mais elle
s'implantait plus solidement au sud, a Caïffa, à Jaffa, à
Jérusalem. A Damas, à Alep, à Homs et à Hamah, elle
régnait derrière son homme-lige, l'émir Faïçal. A Tékrit, à
Mossoul dans r Assyro-Chaldée elle ne cessait pas « d'être
responsable de l'ordre ».
Ainsi, non seulement la France n'obtenait pas l'appli-
cation intégrale de l'Accord de 1916, mais acceptait à cet
accord des modifications qui lui étaient défavorables.
Elle n'exigeait pas même le traitement de réciprocité. Sa
promesse de ne pas intervenir clans le zone A, n'engageaii
les Anglais à rien de pareil en zone B. Ces derniers con-
servaient ainsi la faculté d'exercer une action dominante
sur le monde arabe qu'ils fermaient à notre influence.
Enfin, la Grande-Bretagne retenait une partie de la zone
d'influence française, puisqu'elle demeurait à Mossoul. Le
régiiaae de transition auquel le gouvernement français
consentait n'était-il pas précurseur d'un abandon?
En somme, l'Angleterre, prise entre les assurances don-
nées au roi du Hedjaz, puis à son fils, l'émir Faïçal, et
ses engagements formels envers la France, avait essayé de
s'évader au mieux de ses intérêts. Certaine doctrine avait
prévalu, attribuant à toutes les alliances le même poids,
la même valeur à toutes les signatures. Mais comment la
reprocher à nos alliés, lorsque si légèrement nous abdi-
quions des droits que le cabinet de Londres nous avait
lui-même reconnus.
III
Le Temps du 18 septembre 1919 terminait ainsi son
article sur l'Accord franco-anglais : « Les troupes britan-
niques ne doivent pas évacuer la région de Mossoul, qui
L ACCORD t>V 15 SEPTEMBRE I9I9 315
a pourtant été placée dans la zone A par le Traité de 1916.
Même si cette exception n'est que provisoire, nous la
regrettons. Et, si elle devait engager l'avenir, l'opinion
française protesterait à bon droit. »
Cependant, dans son article du 11 septembre, le Daily
Tdegraph nous avait appris que la question était de-
puis longtemps réglée. En décembre 1918, y lisait-on,
il fut admis que « le district de Mossoul, jusque-là
attribué à la sphère française, serait transféré aux
Anglais. »
Si Mossoul était, pour la Syrie, l'un des éléments indis-
pensables-de sa prospérité, sa possession n'était pas moins
précieuse pour la France. Les lignes suivantes du Temps
n'en surestimaient pas la valeur : « Les gisements pétro-
lifères de I\Iésopotamie, aussi vastes que ceux du Mexique,
représentent, non seulement des milliards, mais aussi
l'iadépendance maritime et industrielle pour les nations
qui en auront le contrôle méditerranéen. » C'étaient les
mêmes raisons qu'invoquait M. Briaud devant la Cham'ore
le 27 mars 1920 : « Eh oui ! Mossoul, et cela pwur des rai-
sons d'ordre économique sur lesquelles je ne devrais pas
avoir besoin d'insister. Mais, messieurs, est-ce que, en
France, nous ne ferons jamais que de la politique senti-
mentale? N'aurons-nous pas aussi parfois des vues sur
les grands intérêts économiques auxquels la vie des
nations est de plus en plus liée?... Aujourd'hui, une
nation n'est pas grande, parce qu'elle possède politique-
ment un pays. Si elle ne le possède pas réellement, c'est-
à-dire économiquement, U n'en résulte pour elle que des
charges d'administration.
« Ne comprendrons-nous pas que demain, si la France
victorieuse n'a pas su sauvegarder dans le monde entier
ses intérêts matériels, si elle doit tomber, faute de pré-
voyance dans le domaine économique, sous la sujétion
d'autres pays, quoique victorieuse, elle sera, en réahté-
vaincue ?
3l6 LA FRANCE EN SYRIE
« J'avais donc le droit et le devoir de me préoccuper de
l'avenir, et si nous avions étendu nos accords jusqu'à
Mossoul, c'est parce que Mossoul, pour nous, était en
quelque sorte un prolongement de l'hinterland d'Alexan-
drette : Alexandrette était le débouché indiqué des
pétroles de cette région. Le pétrole ! Ai-je besoin de com-
menter ce mot pour faire comprendre ce qu'il contient
de promesses d'avenir pour le pays qui n'en sera pas
démuni? »
Pourtant M. Clemenceau avait en principe cédé Mos-
soul aux Anglais. Dans le procès-verbal du Conseil
suprême du 21 mai 1919, on peut en effet lire le dialogue
suivant entre M. Clemenceau et M. Lloyd George :
« M. Clemenceau. — Quand je suis allé à Londres
l'automne dernier, je vous ai dit : « Faites-moi connaître
« ce que vous voulez en Asie, afin de supprimer entre
« nous toute cause de malentendu. » Et vous m'avez
dit : « Nous voulons Mossoul, que le traité Sykes-Picot
« place dans la zone d'influence française. »
« Je vous ai promis d'arranger la chose et je l'ai fait
malgré l'opposition du Quai d'Orsay. «
« M. Lloyd George. — A Londres, la Syrie étant pro-
mise à la France, la Mésopotamie à la Grande-Bretagne,
je vous ai en effet demandé de faire passer Mossoul dans
la zone britannique, et vous y avez consenti. »
Le 22 mai, M. Clemenceau confirme ses paroles de la
veille : « Quand je suis allé à Londres l'automne dernier,
comme il y avait sur place des différends entre Anglais
et Français sur lesquels je ne désire pas revenir, j'ai
demandé à M. Lloyd George quel était son dernier mot.
Il m'a dit sans hésiter qu'il désirait que Mossoul fût com-
prise dans la zone britannique. Je lui ai déclaré que
j'étais prêt à imposer cette solution au ministère des
Affaires étrangères. »
Le Quai d'Orsay paraît d'ailleurs avoir connu deux
l'accord du 15 SEPTEMBRE igig 317
mois plus tard seulement le sens et la portée d'un entre-
tien dont M. Clemenceau négligea même d'informer son
propre ministre des Affaires étrangères ! Et le haut com-
missaire à Beyrouth fut lui-même longtemps encore tenu
dans l'ignorance de la tractation qui nous dépossédait de
Mossoul (i). Cet abandon ne fut pas davantage connu à
Londres qu'à Paris. Sinon, qu'eût signifié la campagne
persistante des journaux de Londres en faveur de l'exten-
sion de la zone anglaise à la Haute-Mésopotamie ? M. Scott-
land Liddel, représentant de la presse britannique en
Mésopotamie, fournissait les arguments : tous les chefs
spirituels des mahométans chiites, écrivait-il, « furent
d'avis que Mossoial et le pays voisin sont, par la race, la
politique, le commerce et les liens économiques, attachés
à Bagdad, et devraient être liés à cette ville sous une
administration centrale. Les notables de Bagdad et de
Mossoul qui ont parlé de la sorte insistent dans ce sens... »
Lorsque l'on se rappelle les procédés mis en œuvre
pour orienter dans la zone française les souhaits des
populations, on ne peut se défendre d'un certain scep-
ticisme en présence des vœux émis dans une sphère où
l'Angleterre agissait sans concurrent et sans contrôle.
On peut en outre se demander de quelle autorité pouvait
être l'avis des « chefs spirituels >> en matière économique,
dont ils étaient parfaitement ignorants. De ces vœux
cependant, M. Lloyd George fit état, le 25 juin 1920,
devant la Chambre des Communes.
Évacuée par les Turcs, le 15 novembre 1918, Mossoul
avait été sur-le-champ occupée par le général Marshall,
commandant les troupes britanniques de Mésopotamie.
Celui-ci n'y toléra aucun agent français, pas même un
consul, incîispensable cependant pour prendre en main
les intérêts nombreux en cette région des Français et
(i) Voir chapitre vin, le Sionisme et la question de Palestine, page 155,
note 2.
3l8 LA FRANCE EN SYRIE
protégés français. Le haut cominissaire ne put envoyer
un délégué à Mossoul, où le commandant Sciard, officier
de liaison français auprès de l'état-major de l'armée de
Mésopotamie, reçut défense de paraître. On se demande
pourquoi les deux gouvernements gardaient si longtemps
secrète une tractation qui, im jour ou l'autre, ne pouvait
manquer d'être rendue publique. Il y avait là du mystère
dont s'entovirent deux complices après un mauvais coup.
Le 10 juin 1920 seulement, la question de Mossoul fut
discutée à la Commission des Affaires étrangères de la
Chambre par M. Briand et M. André Tardieu. Selon ce
dernier, les procès-verbaux des conversations de M. Lloyd
George et de M. Clemenceau, conservés dans les archives,
font ressortir les avantages qui compensaient largement
nos propres concessions. Le lendemain, M. André Tar-
dieu publiait dans la presse le résumé des négociations
concernant Mossoul :
« La marche des négociations a été la suivante :
« 1° En décembre 1918 M. Lloyd George demande à
M. Clemenceau de faire passer Mossoul de la zone arabe
d'influence française dans la zone d'influence anglaise,
et d'accepter en Palestine un mandat anglais au lieu d'un
mandat international.
« M. Clemenceau s'y déclare en principe disposé, à
condition que :
Il a) La France ait sa part des pétroles de Mossoul, que
lui refusait l'Accord de 1916 ;
« b) Tout le mandat syrien, avec les limites de l'Accord
de 1916, lui soit acquis.
« 2° Le 8 février 1919, l'Angleterre nous présente une
carte, qui modifie à l'est et au sud les limites du mandat
français de Syrie par rapport à l'Accord de 1916. A partir
de ce moment, M. "Clemenceau refuse de conclure. Il en
sera ainsi jusqu'à son départ du pouvoir, le 17 jan-
vier 1920.
« 3° Dans une note du 17 mai's 1919 remise à M. Lloyd
l'accord du 15 SEPTEMBRE I9I9 319
George, M. Clemenceau déclare : « Pas un instant le gou-
« vernement français ne peut accepter une telle dimi-
« nution. » Il ne s'arrête pas un instant à une suggestion
oii il ne peut voir que l'expression des vues des colo-
niaux anglais. Si de telles vues devaient être prises à
son compte par le gouvernement anglais, M. Clemen-
ceau préférerait s'en tenir aux Accords de 1916. Effecti-
vement, le projet relatif à notre participation aux pé-
troles de Mossoul, conclu le 8 avril et ratifié le 16 mai par
le Foreign Office, est laissé en suspens par M. Clemenceau,
toujours résolu à ne pas conclure dans ces conditions.
« 4° Les 21 et 22 mai, une longue discussion a lieu
entre MM. Clemenceau et Lloyd George. Elle se conclut
par cette phrase de M. Clemenceau : « Si en décembre 1918
« vous m'aviez dit qu'en demandant Mossoul vous de-
« manderiez en même temps une grande partie de l'est
« et du sud de la Syrie, je vous aurais, dès ce moment,
« refusé Mossoul. »
« Donc le refus de conclure persiste de notre part.
« 5° Le 12 décembre 1919, une note française est re-
mise à l'Angleterre. On y lit : « La France refuse d'étendre
« au nord les limites de la Palestine... aussi bien que de
« renoncer, en plus de Mossoul, à l'hinterland du mandat
u français à l'est et au nord... En outre, la concession sur
« Mossoul devrait avoir pour contre-partie essentielle
u la stricte égalité dans l'exploitation des pétroles de
« Mossoul et du Kurdistan. » Le refus de conclure est
par conséquent maintenu.
« 6° Ce refus est constaté, sans réticences, par les dé-
légués britanniques.
« a) Le 22 décembre, l'un d'eux précise la situation en
disant : « La France fait dépendre sa décision dans la ques-
« tion de Mossoul, non seulement de la solution de l'af-
(( faire des pétroles, mais aussi d'un règlement syrien qui la
« satisfasse. » Cette déclaration souligne l'absolue liberté
dont bénéficie à ce momimt le gouvernement français.
320 LA FRANCE EN SYRIE
« b) Le 23 décembre, après une nouvelle discussion
sans résultat, lord Curzon résume la situation en disant :
« Dans ces conditions, il n'y a pas d'accord possible pour
« le moment, et nous devons en référer à nos premiers
« ministres et à nos gouvernements. »
« Ces documents démontrent qu'il est faux que la
France eût pris en décembre 1918 des engagements.
Quand M. Clemenceau a quitté le pouvoir, elle était dans
la situation définie par lord Curzon en disant : « Aucun
accord n'est possible (i). »
Les fructueuses compensations entrevues se réduisaient
finalement à rien.
Le 25 juin, une longue controverse s'engageait de nou-
veau, et cette fois devant la Chambre, entre M. Tardieu
et M. Briand. Elle portait sur certaines interprétations
abusives des Accords de 1916 par les Compagnies pétro-
lières britanniques et sur les vaines négociations de
M. Clemenceau. Dans cette controverse, M. Briand éclaira
la qiiestion sous son véritable jour, et ses paroles seules
sont à retenir : « Monsieur Tardieu, vous avez dit : « Les
« pétroles, mais cela a été la question importante de la
« guerre... » Eh bien ! le vrai moyen d'en avoir, c'est de
posséder les territoires où ils se trouvent. Même si la conces-
sion des pétroles était devenue pleinement anglaise, le
fait que vous étiez, en temps de guerre, maîtres des
territoires qui les produit, vous assurait plus sûrement
les pétroles que le simple recours à la bonne volonté
d'un ami. Par conséquent, la possession de ces terri-
toires n'était pas négligeable. »
Des explications données par M. André Tardieu, il
(i) M. Aiidi-O Tardieu a exposé en détail la genèse de l'affaire de Mos-
soul dans l'Illustration du 19 juin 1920. Son article, intitulé « Mossoul
et le pétrole », présente un récit très complet des négociations poursuivies
entre M. Clemenceau et M. Lloyd George. 11 démontre que nos alliés
n'ont pas rempli leurs engagements, alors qu'ils nous obligeaient à tenir
les nôtres, par une mainmise anticipée sur les territoires contestés.
l'accord du 15 SEPTEMBRE I919 32I
semblait résulter que, restés finalement sur un refus qui
persistait, nous reprenions simplement nos positions des
Accords de 1916. La Commission des Affaires extérieures
était fondée à le croire après avoir entendu, le 25 février,
M. Millerand lui déclarer que, dans ce problème difficile,
« le gouvernement français avait les mains libres ».
M. Lloyd George devait quelques mois plus tard, le jour
même (25 juin) où cette affaire occupait la Chambre
française, prononcer à la Chambre des Communes des
paroles bien faites pour dissiper toute illusion : « Il n'a
été fait aucun arrangement avec des Compagnies parti-
culières, a dit le Premier britannique. Tout appartiendra
à l'État arabe, en conformité, bien entendu, des arrange-
ments conclus avec la Turquie, avant la guerre, car il y
a à sauvegarder des intérêts américains. Nous devons
respecter tous les contrats conclus avant la guerre. Il est
essentiel au développement des territoires en question
que l'État arabe possède les pétroles de Mossoul, non pas
simplement pour le développement de Mossoul même,
mais pour celui de toute la Mésopotamie. Ces pétroles
seraient très précieux pour tout État qui serait rétabli
dans ces régions... »
M. Lloyd George composait avec les intérêts améri-
cains, il ne soufflait mot de ceux de la France. Celle-ci
pouvait ne pas posséder de contrats antérieurs à la guerre,
relativement aux concessions de pétroles, il semblait ce-
pendant juste de soutenir que dans ces régions elle possé-
dait, et de longue date, d'autres intérêts matériels sans
même parler de ses intérêts moraux.
Si le fin du fin de la politique britannique consistait
toujours à nous laisser seuls en face d'un État arabe aux
gages de puissantes firmes britanniques, pouvions-nous
admettre semblables substitutions? Dès 1919, nous
étions suffisamment édifiés sur l'avenir de nos relations
avec un tel État arabe, pour avoir le droit de nous mon-
trer méfiants.
322 LA FRANCE EN SYRIE
Quoi qu'en ait prétendu M. Tardieu, et que nous ayons,
explicitement ou non, cédé aux exigences britanniques,
il n'en reste pas moins que Mossoul n'a pas cessé un seul
jour d'être aux mains des Anglais. Au moment de l'Ac-
cord de 1919, il semble que le moment était venu, si notre
refus persistait aussi intransigeant qu'on a bien voulu
le dire, de rendre ce refus effectif, et d'annoncer notre
intention d'être, conformément aux Accords de 1916,
« responsables de l'ordre » à Mossoul. Nous en avons
laissé le soin à la Grande-Bretagne.
L'affaire ne fut réglée définitivement, en même temps
que la participation de la France aux entreprises pétro-
lières anglaises, que le 24 avril 1920. Cette dernière con-
vention porte la signature de M. Millerand. La France
abandonnait Mossoul. Des pétroles de Mésopotamie, un
droit de préférence lui garantissait 25 pour 100 de la pro-
duction. Compensation infime en regard des abdications
consenties. Et c'est donc avec raison que M. Briand clôtu-
rait ainsi le débat devant la Commission des Affaires
étrangères : « Il est établi que la politique que nous
avons suivie pour les intérêts de la France en Orient
été abandonnée (i). »
(i) L'Accord iranco-britannique du 23 décembre 1920, concernant
la Palestine et la Mésopotamie, nous élimine définitivement de la
région de Mossoul, en axant le nouveau tracé des frontières entre les
zones anglaises (de Palestine et de Mésopotamie) et la zone française.
Le Traité de Sènes avait déjà consacré notre éviction du Kurdistan
et de la province de Mossoul et, par conséquent, notre effacement
dans la majeure partie du Levant. — Il n'a depuis lors jamais été
question de reviser ces clauses particulières du Traité, tout au moins
au profit de la France, si complètement sacrifiée aux intérêts britan-
niques et sionistes.
CHAPITRE XVI
LA POSITION FRANÇAISE A LA FIN DE IQIQ
I. Une sommation du maréchal Allenby à l'émir Faïçal. ^ L'eflort
militaire chérifien. — Yassim Pacha mandé au Caire. ^ L'émir
Faïçal à Londres ; ses intrigues. — Les négociations de l'émir
avec M. Clemenceau. — Après l'Accord du 15 septembre 1919-
— Attitude de la presse britannique. — Le général Gou-
raud nommé haut commissaire. Violences de la presse ché-
rifienne. — •' IL M. Georges Picot rentre en France en passant
par Sivas. — Le mouvement nationaliste turc. — Ses buts. ■ —
Les Alliés en méconnaissent l'importance. — Entrevue de
M. Georges Picot et de Moustapha Kemal. — La question des
frontières. — La Cilicie. • — Propositicns de Moustapha Kemal :
un mandat économique de la France sur la Turquie.
Si l'Accord du 15 septembre 1919 nous délivrait enfin
de l'ingérence britannique, il laissait malheureusement
la porte grande ouverte à toutes les difficultés qu'il plai-
rait au gouvernement arabe de nous susciter. L'hosti-
lité des chérifiens agitait même notre propre zone, où
des brigandages et des coups de main perpétuels trou-
blaient à présent la sécurité. Beaucoup de gens virent
dans un malencontreux accident survenu à l'amiral
Mornet, un attentat chérifien prémédité (i). En zone
(I) M. Georges Pjcot, rendant visite au chef religieux des Druses eu
sa résidence de Bàklin (Liban), invita l'amiral Mornet à l'accompagner.
Au cours des fantasias exécutées en leur honneur sur la route, et pour
lesquelles les Libanais ont coutume de tirer des coups de feu en l'air.
324 LA FRANCE EN SYRIE
Est, les manifestations se répétaient aussi violentes
qu'aux temps où le discours de M. Pichon et la consul-
tation américaine servaient de prétexte au déchaîne-
ment des passions. Le bruit courait que le Conseil des
Quatre allait se décharger sur la France et l'Angleterre
du soin de régler entre elles le problème syrien. Les
Arabes affectèrent d'y voir le retour pur et simple au
Traité de 1916. L'effervescence redoubla.
Pour y mettre un terme, le commandant en chef dé-
pêcha auprès de l'émir Faïçal son political officer, le
colonel Meinherzhagen, muni d'instructions sévères. Le
maréchal Allenby invita M. Laforcade, qui gérait alors
le haut commissariat, à s'associer à la démarche de son
délégué, sans attendre le retour de M. Georges Picot.
L'entrevue eut lieu à Damas, le g septembre. Le co-
lonel Miiinherzhagen lut à l'émir un avertissement
auquel il le pria de se conformer à l'avenir. Ce document
peut se résumer ainsi :
1° La Grande-Bretagne a déclaré refuser tout mandat
sur la Syrie.
2° Elle approuve le principe de créer pour les juifs une
patrie en Palestine.
3° Elle n'a pas l'intention d'imposer aux Syriens un
gouvernement contre le gré des populations.
40 Le maréchal Allenby, commandant en chef de toute
l'armée d'occupation, responsable de la sécurité du pays
vis-à-vis de la Conférence de la paix, n'hésitera pas à
réprim.er les troubles.
L'émir Faïçal s'éleva aussitôt avec force contre cette
dernière sommation. Il s'efforça de démontrer que l'objet
des manifestations visées était précisément d'exprimer
une balle vint frapper l'amiral Mornet au ventre. Accident ou attentat,
le fait ne put jamais être complètement éclairei ; mais, étant donnée
la tension qui e>â5tait alors avec les chéri&ens, U parut très vraisem-
blable qu'un sicâire de Faïçal ait -voulu atteindre une des hautes per-
sonnalités françaises en Syrie.
LA POSITION FRANÇAISE A LA FIN DE I919 325
la volonté populaire, résolue à ne tolérer ni le démembre-
ment de la Syrie, ni sa colonisation par une Puissance
étrangère. Il en appela pour finir à la « justice " du com-
mandant en chef. Le représentant britannique se borna
à répondre que, justifiés ou non, les désordres qui se pro-
duiraient seraient châtiés par la force.
Parlant de la Palestine, l'émir Faïçal feignit de s'en
remettre à la décision de la Conférence de la paix. Or,
le colonel Gousse et le colonel Toulat venaient de re-
cueiUir auprès de lui des confidences tout opposées.
M. Laforcade réclama des éclaircissements, si bien que,
mis au pied du mur, l'émir finit par refuser toute divi-
sion de la Sjrie, dans laquelle la Palestine est incluse. Il
demanda en outre la confirmation officielle, par les gou-
vernements de Londres et de Paris, de la déclaration
du 9 novembre igi8 (i). Dans ce cas, dit-il, la parole est
au peuple syrien, et toutes les tractations postérieures à
la déclaration sont dépourvues de valeur.
Faïçal cherchait à gagner du temps. Il attendait
l'heure où, libéré de la tutelle pourtant légère de l'occu-
pation britannique, il aurait entre les mains l'instrument
de ses ambitions.
Cet instrument, le Comité de Défense nationale de Damas
le lui préparait. Récemment constitué, sous la présidence
de Hussein Pacha, cet organisme s'efforçait, en dépit de
la défense qui lui en avait été faite, de recruter une
armée, dont Yassim Pacha dirigeait l'organisation. Notre
service de renseignements put saisir un document, daté
du 2 septembre 1919, et signé : le président du conseil de
la guerre, Yassim el Hachimi. Cette pièce indiquait les
bases de départ de l'armée chérifienne pour une offensive
vers l'ouest, en prévision d'une guerre avec « un grand
gouvernement ». Une première et deuxième divisions régu-
lières, formées de Bédouins et de Druses, étaient placées
(i) Voir chapitre iv.
326 LA FRANCE EN SYRIE
face à Beyrouth ; une troisième division devait marcher
sur Alexandrette ; enfin une sixième brigade avait Tripoli
pour objectif ; elle se grossissait de tribus bédouines dont
le concours était prévu.
Informé de cet essai de mobilisation, le maréchal
Allenby manda Yassim Pacha au Caire, le 24 septembre.
Cependant il se contenta d'infliger une semonce à l'agi-
tateur chérifien, malgré les avis du colonel Cousse et de
l'officier de liaison britannique, qui, tous deux, recom-
mandaient l'arrestation. Il n'était, en effet, que trop
facile de deviner les désordres auxquels se livrerait l'ar-
mée arabe, émancipée de toute surveillance.
Après le retour de Yassim Pacha à Damas, le recrute-
ment parut se ralentir. Les enrôlements forcés avaient
d'ailleurs ébranlé la popularité de l'émir Faïçal. Le
Sj^ien n'est pas guerrier, et l'impôt du sang ne lui ré-
pugne pas moins que l'impôt en argent. D'ailleurs un
grand nombre de recrues désertaient à peine enrégi-
mentées.
Cependant, au 10 octobre 1919, les forces arabes, bien
qu'en grande partie composées d'éléments jeunes, n'étaient
plus négligeables. Les troupes, dont les effectifs n'étaient
pas encore au complet, faisaient bonne impression. De
grands progrès avaient été réalisés depuis trois mois.
L'armée chérifienne se répartissait comme il suit :
Alep. — Une division à quatre brigades :
Deux brigades d'infanterie :
à trois compagnies de trois sections de
90 hommes et une compagnie de mitrail-
leuses à 4 mitrailleuses.
Une brigade d'artillerie :
à deux batteries de 4 pièces de 75.
Une brigade de cavalerie :
à trois escadrons de 115 cavaliers et une com-
pagnie de mitrailleuses à 4 mitrailleuses.
LA POSITION FRANÇAISE A LA FIN DE I9I9 327
Homs et Hamah. — Une brigade de cavalerie en for-
mation.
Damas. — Une division à trois brigades :
Une brigade d'infanterie.
Une brigade de cavalerie.
Une brigade d'artillerie (celle-ci possédait la même
dotation que celle d'Alep, plus une batterie
de 105).
Déraâ, Amman, Maan. — Une division à trois brigades,
comme à Damas.
Alors que se préparait le nouvel accord, l'émir Faïçal
avait adressé, au début de septembre, le télégramme
suivant à la Conférence de la paix :
Les nouvelles qui viennent avec persistance concernant des
négociations secrètes entre gouvernements, visant le partage de
la S5'rie, ont produit une grande effervescence. Le peuple se révolte
à l'idée de se voir traité en serf et d'être un jabjet d'échange.
Fort de son unité et de sou droit, décidé à lutter pour son exis-
tence, il décline toute responsabilité présente et à venir, quant
aux conséquences possibles, si une décision était prise au mépris
de ses justes revendications.
L'Accord du 15 septembre surexcita les esprits. Les
passions religieuses se ranimèrent à tel point que la si-
tuation des chrétiens devint inquiétante. Entre Druses
et Maronites des coups de feu furent échangés.
Poursuivant son dessein, Faïçal partit inopinément
pour Londres à la fin de septembre. Sans rien modifier
de son propre programme, il se flattait d'y amener le
gouvernement anglais ; l'expérience l'autorisait à pré-
voir qu'ensuite on aurait aisément raison des objections
de la France. A peine débarqué, il accordait un inter-
view au Jewish Chronicle : « La Palestine, disait-il, doit
rester partie intégrante de la Syrie, Il n'y a aucune fron-
328 LA FRANCE EN SYRIE
tière naturelle entre ces deux provinces. Au point de
vue arabe, la Palestine est une province et non un pays,
et notre intention est de constituer un empire arabe qui
devra comprendre au minimum la Mésopotamie, la Syrie
et la Palestine. Nous ne céderons rien de ce minimum.
II n'y a pas un Arabe dans le monde entier qui admet-
trait une réduction quelconque de ce programme (i). »
A l'agence Reuter, l'émir déclarait qu'aux yeux des
Arabes, le Traité de igi6 n'avait pas de validité. Acti-
vement il intriguait, usant de tous les moyens pour con-
vertir à ses idées les cercles britanniques. On perçoit ses
suggestions dans un article du Times du 8 octobre, qui
proposait une solution globale pour la question syrienne.
L'auteur rangeait délibérément sous le mandat anglais
la Palestine, la Syrie et la Mésopotamie, y compris
Mossoul, Il abandonnait à la France le Liban et quelques
territoires avoisinants, soit à peine, sur la superficie
totale que nous attribuait le Traité de 1916, le cinquième
le plus déshérité au point de vue économique. Le Times
ne parlait pas de la Cilicie.
Dans la seconde quinzaine d'octobre, Faïçal se rendit
à Paris où il se prétendit convoqué par M. Clemenceau.
Il venait en réalité l'entretenir d'un projet assez inat-
tendu, celui de réunir à Londres une Commission de
quatre délégués, un français, un anglais, un américain
et lui-même. Cette Commission examinerait la situation
en Sjrrie en raison du prochain départ des troupes bri-
tanniques. L'idée de l'émir n'avait guère de chances
d'être agréée à Paris ; elle servait au moins d'entrée en
matières pour une nouvelle négociation. L'agence Reuter
avait en effet publié le 20 octobre un communiqué offi-
cieux confirmant la décision du gouvernement britan-
nique de « rester loyalement fidèle aux engagements
mutuels déjà pris ; » en conséquence, le règlement de la
(i) Jeuish Ckronich, 3 octobre 1919.
LA POSITION FRANÇAISE A LA FIN DE IQIQ yz:)
question incombait dorénavant « à la France et à l'émir
lui-même ». L'émir s'offrait donc à discuter et nous
eûmes la faiblesse de nous prêter une fois de plus à son
jeu. Déjà la question de la Békaâ était restée en dehors
de l'Accord du 15 septembre, et nous avions consenti à
fixer la nouvelle frontière de notre zone après « entente »
avec Faïçal. Le 22 octobre, M. Clemenceau, assisté de
M. Philippe Berthelot, eut avec l'émir un long entretien.
Ce dernier réclama l'application de la Convention conclue
en 1915 par sir Henry Mac Mahon. La conversation
n'aboutit à aucun résultat.
Faïçal avait manqué son voyage. Il aurait voulu faire
revenir le cabinet de Londres, puis celui de Paris, sur
l'Accord, y être associé sous une forme ou sous une autre,
ce qui lui eût permis de le ruiner dans l'application. Il
ne réussit pas. Il se retourna alors vers M. Polk, sous-
secrétaire d'État à Washington, de passage à Paris, pour
solliciter de lui l'arbitrage des États-Unis. A cette re-
quête, le ministre américain ne put qu'opposer une fin
de non-recevoir, en faisant observer à l'émir que la con-
vention militaire de septembre avait été approuvée par
le Conseil suprême.
Furieux de l'inanité de ses efforts, Faïçal, avant de
quitter la France, nous lança la flèche du Parthe. Il sous-
entendit que le gouvernement français lui avait tenu un
langage en opposition avec l'alliance britannique et les
accords en vigueur au sujet de la Syrie et de la Méso-
potamie. L'entourage de l'émir insinua même que nous
avions poussé celui-ci à rompre avec l'Angleterre et à
s'en remettre à la France seule de la réalisation de ses
désirs.
On perdrait son temps à réfuter de telles allégations ;
cependant il n'est pas superflu de poser une question :
les propositions ainsi attribuées au gouvernement fran-
çais ne venaient-elles pas plutôt de Faïçal lui-même?
L'hypothèse a quelque vraisemblance si l'on se souvient
330 LA FRANCE EN SYRIE
qu'aux entrevues du mois de mai précédent à Damas,
M. Georges Picot avait reçu de l'émir des oiïres analogues,
encore renouvelées dans la suite auprès du général Gou-
raud, qui les rejeta avec indignation (i).
A son retour, en Syrie, à la fin de 1919, l'émir Faïçal
rapportait cependant un accord de nature à le satisfaire.
La France le reconnaissait pour chef du gouvernement
arabe de Damas, à charge de rétablir le calme et de
prouver son autorité. De son côté, Faïçal se soumettait
à un mandat français, d'ailleurs très mitigé. Mais, revenu
à Damas, l'émir est impuissant à modérer le mouvement
qu'il a déchaîné, et doit suivre le parti extrémiste sous
peine de se voir débordé. Il semble s'y être assez facile-
ment résigné. Il laisse donc s'affermir les résistances et
bientôt n'hésitera même pas à mettre finalement les
Alliés devant le fait accompli. Le 8 mars 1920, à la suite
d'une ardente campagne contre la France, où certaines
manifestations réunirent plus de 150 000 personnes, le
Congrès syrien, assemblée sans mandat, proclamera
Faïçal roi de Syrie.
Au lendemain du 15 septembre, l'avenir de la France
en Orient paraît assez menacé. Elle vient d'y subir des
diminutions qui risquent d'être interprétées par l'Islam
comme un recul et une défaite. En décembre 1919,
M. Flandin, notre résident général à Tunis, observe en
effet qu'en se plaçant au point de vue méditerranéen,
comme à celui de notre situation dans le monde arabe
et musulman, il est nécessaire de « sauvegarder notre
prépondérance morale et politique dans le bassin oriental
de la Méditerranée... Les postes français en Tunisie,
ajoute M. Flandin, comme dans le reste de l'Afrique du
(i) En mars igzo, jugeant le général Gouraud à sa mesure, l'émir
lui proposa de conquérir sur les Anglais, et pour le compte de la
France, la région pétrolifère de Mossoul.
LA POSITION FRANÇAISE A LA FIN DE IQIQ 331
Nord, ne sauraient présenter des garanties durables, s'ils
ne s'étendent pas à la Syrie, à Alep, à Damas surtout,
ce grand centre de l'Islam. »
L'Accord du 15 septembre igig marque un nouveau
changement dans le ton de la presse britannique à notre
égard. Les journaux d'outre-Manche cessent d'épiloguer
sur les événements et d'émousser leur dialectique sur les
pactes antérieurs ; ils s'attaquent aux personnes. Le
Times attribue « le malaise syrien aux fautes réciproques
de quelques maladroits et de quelques chauvins. » Les
maladroits sont en l'espèce nos agents en Syrie. D'autres
journaux, plus osés, déclarent sans ambages que « le
courant souterrain d'antagonisme » entre Français et
Anglais s'explique par l'anglophobie de notre repré-
sentant. Sans doute ce reproche n'eût pu même être for-
mulé, si M. Georges Picot et ses collaborateurs s'étaient
constamment plies aux exigences britanniques. A Cons-
tantinople, il est vrai, l'accord se maintint sans nuages
entre nos alliés et nous : c'est que la politique française
s'y traîna docilement à la remorque des conceptions
anglaises.
Afin d'exécuter la relève et prendre le commandement
des troupes françaises, dont l'effectif en Syrie allait être
considérablement accru, il fallait un chef militaire d'un
grade supérieur à celui du général Hamelin. Le gouver-
nement français estima également qu'il y aurait avan-
tage à faire cesser un dualisme, si fâcheux pour notre
action, et à concentrer tous les pouvoirs civils et mili-
taires dans une même main. Pensa-t-on du même coup
désarmer les rancunes britanniques en rappelant celui
dont la politique énergiquement française les avait
suscitées? Le 9 octobre 1919, M. Georges Picot était rem-
placé par le général Gouraud, nommé haut commissaire
en Syrie et commandant en chef de l'armée du Levant.
La nomination du général Gouraud, favorablement
accueillie par l'ensemble des populations, provoqua
332 LA FRANCE EN SYRIE
parmi les chérifiens une explosion de colères. La répu-
tation de ce grand soldat fit trembler les fauteurs d'anar-
chie. La presse de Damas et d'Alep vomit en ces circons-
tances les pires injures et se répand en menaces : « L'ar-
rivée de Gouraud, écrit le Moufid (i), et de ses 30 000 com-
battants, laisse assez voir la mauvaise intention des Puis-
sances. Notre devoir est de chasser l'étranger par des
coups de feu. » Le Tabl du 23 novembre appelle tout
l'Orient aux armes, n Alors, dit-il, aura lieu un combat
dont la férocité fera claquer les dents d'effroi... » L'Al-
Urdon surenchérit : « Le sang coulera à flots et c'est avec
une frénésie haineuse que nous engagerons la bataille
qui décidera de notre indépendance (2). >i La même
feuille certifie que le général Gouraud « est connu pour
son énergie, pour sa dureté et l'épanchement du sang...
Il a accompli au Maroc... des gestes illustres qui révèlent
la réunion de ces qualités horribles dans sa personne...
Tout porte à la peur et à l'inquiétude... Pourquoi donc
a-t-on désigné Gouraud qui est un militaire sanguinaire
pour une mission essentiellement politique (3) ? >>
Tous les jours, on cherche à ridiculiser le nouveau
haut commissaire et à exaspérer contre lui les haines
musulmanes. Les folliculaires ne le désignent que sous
les noms du « fervent catholique » ou de « Gouraud le
Croisé. ))
En attendant l'arrivée du général Gouraud, M. Georges
Picot continua à diriger la politique française en Syrie.
Il demeura même quelque temps auprès de son succes-
seur afin de l'initier complètement aux questions si
complexes et si délicates qui ne manqueraient pas de se
poser à lui.
Enfin, le 30 novembre, M. Georges Picot s'éloignait
définitivement de ce pays, où il avait lutté, le plus sou-
(i) 22 novembre 1919.
(2) 15 novembre 1919.
(3) Al-Urdon, 21 novembre 1919.
LA POSITION FRANÇAISE A LA FIN DE I919 333
vent avec succès, contre tant de difficultés, au moment
où le drapeau français pouvait enfin y flotter librement-
ri
M. Georges Picot n'estimait pas cependant sa mission
encore complètement remplie. Dans le nord, les natio-
nalistes turcs agitaient la Cilicie, la petite Arménie et se
répandaient jusque dans le Kurdistan. Il pouvait être
intéressant et utile de connaître avec précision leurs re-
vendications de la bouche même de leur chef, Mousta"
pha Kemal Pacha. M. Georges Picot se proposait d'en
instruire le gouvernement français, et de tenter la con-
clusion d'un accord, qui mît un terme à l'effervescence
des marches syriennes. Il se dirigea donc vers Sivas. Ce
voyage fut très discuté à l'époque. L'avenir a montré
quelle erreur ce fut d'en méconnaître les avantages.
Les atermoiements des Alliés à régler le sort de l'Orient
produisaient en Turquie des effets aussi dangereux qu'en
Syrie. Le Conseil suprême avait remis aux calendes la
conclusion du traité de paix, et cavalièrement renvoyé
à Constantinople les plénipotentiaires turcs ; il autori-
sait le débarquement des Grecs à Smjnrne et envisageait
même le partage de l'empire en secteurs. Le grand-vizir,
Damad Férid, attendait vainement une paix honorable
de ses avances aux Anglais et de sa soumission totale à
leurs volontés.
Alors se dessina, parmi les cadres de l'armée turque
licenciée, un mouvement nationaliste qui gagna très
rapidement les masses populaires d'Anatolie. Son chef,
Moustapha Kemal Pacha, avait exercé plusieurs com-
mandements importants pendant la guerre, notamment
a:ux Dardanelles et en Palestine. Au moment de la re-
traite turque, il se trouvait à Adana qu'il essaya de
334 LA FRANCE EN SYRIE
mettre en état de défense. Très habilement, le général
ottoman sut exploiter la politique irrésolue des Alliés
pour réveiller chez ses compatriotes le sentiment reli-
gieux et national, et créer, avec les débris de l'armée
vaincue, une solide organisation mihtaire, dans les régions
de Sivas et d'Erzeroum. Il appela les populations à la
« sainte lutte nationale pour sauver la patrie contre les
Grecs et les Arméniens ». Le vif courant d'opinion que
provoqua cette proclamation permit d'intensifier le re-
crutement rendu obligatoire.
Puisque le cabinet de Constantinople se révélait im-
puissant à obtenir, par les seuls moyens diplomatiques,
une solution satisfaisante, Moustapha Kemal se jugeait
de taille à l'imposer par la force. On se rappelle les rapides
progrès enregistrés en 1919 par les nationalistes, depuis
le Congrès d'Erzeroum, le 7 août (i), jusqu'à l'entrée de
leurs troupes à Konia, le 15 septembre suivant. Peu
après, maîtres de tout l'intérieur de l'Anatolie, ils y ins-
tallaient une administration nationaliste sous la protec-
tion de l'armée reconstituée. Moustapha Kemal ne re-
connaissait plus Damad Férid, qui tombait peu après
sous un ultimatum du chef nationaliste.
En quelques mois, le nationahsme turc était devenu
une force avec laquelle désormais il fallait compter. Dans
sa méconnaissance complète des affaires orientales, et
'i) Parmi les décisions essentielles, votées par le Congrès d'Erzeroum,
figuraient les suivantes :
i" Sauvegarder le khalifat et le sultan, .issurer l'indépendance natio-
nale et l'intégrité de la patrie ottomane;
z" Refus de nouvelles concessions aux races chrétiennes, dont les droits
acquis, confirmés par la loi ottomane, seront pleinement respectés ;
3" Renoncement au morcellement du pays, qui doit comprendre les
parties incluses dans les limites de l'empire le jour de l'armistice,
30 octobre 1918, où la majorité écrasante et la supériorité intellectuelle
et économique appartient aux musulmans ;
4° Acceptation de l'aide économique, industrielle et scientifique d'un
État ne nourrissant- pas d'idées d'expansion contre le pays,, et sous
condition que l'indépendance intérieure et extérieure du gouvernement
et l'intégrité de la patrie soient sauvegardées.
LA POSITION FRANÇAISE A LA FIN DE IQIQ 335
dans son indifférence à se renseigner, le Conseil suprême
avait agi comme si pareille force ne dût jamais réagir
pour défendre l'indépendance et l'intrégrité des pays
proprement turcs. Sans la nier absolument, Damad
Férid, lui aussi, l'avait sous-estimée. « Ce mouvement,
confiait-il en septembre 1919 au correspondant du
Temps, n'a aucune structure militaire et ne repose pas
sur les assises de la nation... C'est un feu de paille dont
les flammes sont déjà éteintes. »
Les adversaires du mouvement nationaliste, parmi
lesquels Damad Férid lui-même, n'y ont voulu voir
qu'une campagne nouvelle du Comité Union et Progrès.
Il n est pas contestable que les chefs nationalistes,
presque tous issus du parti jeune-turc (i), aient utilisé
les nombreuses ramifications du Comité pour propager
leurs idées, principalement dans les régions où ils ne pou-
vaient agir directement. Mais le but poursuivi, essen-
tiellement patriotique, n'avait rien de commun avec les
principes des unionistes d'avant-guerre. L'influence de
ces derniers s'était effondrée. Leur chef, Enver Pacha,
se trouvait en rivalité déclarée avec Moustapha Kemal.
« Tant que le gouvernement central et l'Occident, disait
alors ce dernier, ne commettront pas la faute de donner
lieu à la reconstitution de l'unionisme, la nation turque
ne veut même pas entendre parler d'une telle renais-
sance. »
On a reproché aux nationalistes d'avoir eu partie liée
avec l'Allemagne, et d'en avoir reçu des instructeurs, de
s'être jetés dans les bras des bolcheviks, qui leur four-
nirent munitions et matériel. Sans analyser les raisons
accessoires de sympathies ou de combinaisons politiques
(i) Les principaux collaborateurs de Moustapha Kemal Pacha furent,
dès l'origine, l'ancien ministre de la Marine, Réouf bey, qui avait négocié
le trait* de Brest-Litowsk et l'armistice du 30 octobre 1918 ; Rustem
bey, précédemment ambassadeur à Washington, et Bekir-Sami bey,
yajj de Beyrouth eij 1914-
336 LA FRANCE EN SYRIE
secrètes, raisons qu'il est permis de déplorer, on peut
appliquer aux nationalistes turcs la célèbre phrase du
sultan Mahmoud IT, lorsqu'il implora l'assistance des
Russes contre Méhémet-Ali : « Un homme qui se noie
s'accroche à la queue d'un serpent. »
Vers quelle Puissance, au demeurant, le nationalisme
turc pouvait-il se tourner pour demander de l'aide? Ses
principaux ennemis, les Grecs, voyaient leurs prétentions
exorbitantes accueillies d'un Conseil suprême ensorcelé
par M. Venizelos. L'Angleterre soutenait les ambitions
hellènes et travaillait à susciter dans le Kurdistan un
séparatisme hostile à la Turquie. La France en était déjà
réduite, pour obtenir l'application du Traité de Versailles,
à laisser la politique britannique libre d'agir à sa guise
en Orient.
Or, Moustapha Kemal entendait faire restituer à la
Turquie les territoires laissés au dedans de ses frontières
par l'acte d'armistice du 30 octobre 1918. De cette con-
vention, l'amiral Calthorpe avait minutieusement pesé
les termes en tout ce qui pouvait intéresser l'Angleterre,
c'est-à-dire les vaisseaux, les ports, les Détroits, les che-
mins de fer de Transcaucasie, enfin les villes de Batoum
et de Bakou. Mais les stipulations étaient demeurées
étrangement imprécises quant aux limites provisoire-
ment assignées à la Turquie. Deux articles seulement,
sur vingt-cinq, s'y référaient :
Art. II. — L'évacuation des troupes turques, se trouvant dans
le nord-ouest de la Perse jusqu'à la frontière d'avant guerre, a
été commandée et a déjà été efiectuée. Les parties de la Trans-
caucasie, dont l'évacuation a déjà été effectuée, seront libérées
par les troupes turques, le reste devant être évacué, si les Alliés
le demandent, après qu'ils auront étudié la situation de ce pays.
Art. 24. — En cas de désordres dans les six vilayets armé-
niens, les Alliés se réservent le droit d'en occuper tout ou partie.
Ces clauses étaient tellement vagues qu'il fallut éta-
blir avec les Turcs des arrangements ultérieurs, pour les
LA POSITION FRANÇAISE A LA FIN DE I919 33
contraindre à l'évacuation de la province de Mossoul et
de la Cilicie. Le porte-parole britannique avait entiè-
rement omis d'assurer l'application éventuelle du Traité
de 1916 !
Les revendications nationalistes visaient principale-
ment les Grecs, contre lesquels Moustapha Kemal dirigea
son principal effort. EUes nous menaçaient également
dans nos projets sur la Cilicie, que nous occupions, sur
l'Arménie et le Kurdistan, où notre influence était
appelée à prévaloir, suivant le Traité de 1916
Moustapha Kemal ne disposait pas, il est vrai, à l'au-
tomne 191g, ae moyens suffisants pour se lancer en
même temps, à l'ouest et à l'est, à la conquête des régions
qu'il projetait de rendre à la patrie ottomane. Il se borna
donc à favoriser la formation de bandes dont les anciens
gendarmes de Cilicie constituèrent le noyau, et leur pro-
cura cadres et armement. Ces bandes s'infiltrèrent en
Cilicie, en Arménie, passèrent dans le Kurdistan, avec
mission de rendre la place intenable aux Alliés. Elles
fraternisèrent avec l'agitation chérifîenne. On les vit
partout à la fois, opérant avec une audace inouïe et
s'aventurant jusqu'à Marach, Ourfa, Aïntab, Killis, et
même aux alentours d'Adana. Elles répandaient la ter-
reur parmi les Arméniens, envers lesquels elles se li-
vraient aux plus sanglantes représailles.
Les Alliés ne comprirent pas qu'en présence d'un mou-
vement aussi redoutable, ils n'avaient plus que le choix
entre trois alternatives : le réduire, le neutraliser ou se
l'associer. Ils préférèrent se cantonner dans le provisoire
et l'expectative, et laissèrent le temps travailler contre
eux.
C'est à ce moment que, frappé de la nécessité pour la
France d'aboutir à une solution et de lui éviter en Syrie
de nouvelles et graves complications, M. Georges Picot
22
338 LA FRANCE EN SYRIE
conçut le projet de négocier avec Moustapha Kemal. La
rencontre fut préparée par Bekir Sami bey, dont, avant
la guerre, à Beyrouth, M. Georges Picot avait apprécié
la modération et la droiture.
Le 5 décembre, notre représentant est reçu par Mous-
tapha Kemal, qu'entourent Bekir Sami bey, Récuf bey
et Rustem bey. Les entrevues dureront deux jours, au
cours desquels toutes les questions fondamentales inté-
ressant la France et la Turquie seront examinées et réso-
lues. Bien que Moustapha Kemal s'en tienne obstinément,
à propos du droit des minorités, aux concessions formu-
lées par le Congrès d'Erzeroum, et que Réouf bey juge
la République d'Erivan, reconnue p?r la Sublime Porte,
un refuge suffisant pour les Arméniens, notre négocia-
teur marque dès l'abord un premier point en obtenant
l'assentiment des nationalistes à trois conditions pri-
mordiales : garanties en faveur des minorités, concours
économique français et réorganisation de la police.
Les frontières de la Turquie et la Cilicie nécessitent une
discussion plus serrée. Moustapha Kemal réclame les
frontières fixées par l'armistice du 30 octobre 1918. Il
rappelle que l'amiral Calthorpe, devant le refus inflexible
des délégués ottomans, a renoncé à un article où l'on
prévoyait pour la Cilicie un régime spécial. Si, dit-il, les
cabinets ottomans, sous l'entière dépendance de l'Angle-
terre, n'ont pas protesté contre l'occupation de la Cilicie,
les nationalistes, par contre, n'ont jamais cessé de le
faire. Ils ne consentiront aucune autre cession territo-
riale que le Djezireh, l'Irak et la Syrie, et ne renonceront
jamais à la Cilicie, « un morceau de notre chair », suivant
la propre expression de Moustapha Kemal. M. Georges
Picot conseille à ses interlocuteurs de modérer leur
intransigeance, propre à paralyser les sympathies qui
agissent pour éviter le démembrement de la Turquie.
Les Turcs, dit-il, sont obligés de tenir compte de l'hypo-
thèque prise par la France sur la Cilicie, à la suite d'une
LA POSITION FRANÇAISE A LA FIN DE IQIÇ 339
année d'occupation et d'administration française. L'or-
ganisation du pays nous a entraînés à d'assez fortes dé-
penses, et nous avons contracté des devoirs vis-à-vis des
habitants, notamment des minorités.
En ce qui concerne la Syrie proprement dite, sa fron-
tière doit s'amorcer au nord de Payas (i). Il y a là une
raison d'ordre économique. Alexandrette appartient à
la Syrie en tant que débouché naturel d'Alep. Mousta-
pha Kemal dévoile alors certaines tractations de l'émir
Faïçal avec Djemal Pacha pendant la guerre. En ce
temps là, Faïçal acceptait de laisser Alep à la Turquie.
Négociations secrètes auxquelles M. Georges Picot oppose
les renvendications officielles de Riza Pacha qui portent
non seulement sur Alep, mais sur Killis et Aïntab. Enfin
pour clore la discussion, Moustapha Kemal nous aban-
donne Alep.
Revenant à la Cilicie, M. Georges Picot communique
à Moustapha Kemal les garanties que la France exigerait
si elle évacuait cette province :
Droit de regard du gouvernement français sur l'admi-
nistration locale et la protection des minorités. Ce droit
serait exercé par des fonctionnaires français, la souve-
raineté ottomane étant entièrement respectée dans la
forme.
Réorganisation de la gendanuerie sous la surveillance
d'officiers français.
Collaboration franco-turque au point de vue écono-
mique, des techniciens français étant chargés des grands
travaux.
Moustapha Kemal accepte la clause relative à la gen-
darmerie. Pour contrôler l'administration, il n'admet
que des consuls à compétence plus étendue. Il demande
que, dans ce cas, la France garantisse à son tour l'inté-
(i) Au fond du golfe d' Alexandrette, à environ 15 kilomètres au nord
de cette ville.
340 LA FRANCE EN SYRIE
grité de l'empire ottoman vis-à-vis de ses alliés (Angle-
terre, Grèce et Italie).
Il veut s'entendre avec la France seule, à l'exclusion
de toute autre Puissance. Il récuse formellement le con-
cours britannique ; celui des États-Unis lui agréerait, s'ils
ne répugnaient pas à intervenir en Orient (i). Les natio-
nalistes sont disposés à s'adresser à une grande Puis-
sance pour une aide économique telle que l'a prévue le
Congrès d'Erzeroum, mais ils exigent une entière liberté
d'administration et une complète indépendance poli-
tique. Sur ce point, M. Georges Picot recueille la pleine
approbation de ses partenaires, lorsqu'il leur dépeint sa
conception d'un concours français éventuel. La France,
dit-il, n'interviendrait pas en Turquie pour contrôler,
mais pour collaborer. Des conseillers français seraient
adjoints aux ministres ottomans, en particulier pour
l'Intérieur, les Finances et la Justice. Ces conseillers
pourraient même, à la rigueur, être fonctionnaires otto-
mans. C'est alors que, pour couper court aux ambitions
rivales, Moustapha Kemal propose à la France un man-
dat général sur toute la Turquie, dans les limites prévues
par M. Georges Picot.
Ce dernier pouvait regagner la France. Il rapportait
au gouvernement un projet d'accord susceptible d'être
aussi fécond que les anciennes capitulations. Les propo-
sitions de Moustapha Kemal nous rendaient d'un seul
coup en Orient la situation prépondérante que la guerre
nous avait fait perdre. A Paris, on ne parut pas le com-
prendre ; aucune suite ne fut donnée à la négociation de
Sivas. Avait-elle éveillé des inquiétudes en Angleterre?
Qui donc en douterait?
La question fut enterrée jusqu'au jour où, après avoir
jeté au vent plusieurs centaines de millions et sacrifié
(i) Le général américain Harbord eut, vers le 20 septembre 1919,
de longs entretiens à Sivas avec Moustapha Kemal, qui lui témoigna les
plus grands égards.
LA POSITION FRANÇAISE A LA FIN DE I919 34I
quelques milliers de vies, nous dûmes passer sous les
fourches caudines de l'Assemblée nationale d'Angora, et,
vainqueurs, signer avec les kémalistes un véritable traité
de vaincus, où nous avons tout cédé sans contre-partie.
On ne peut se défendre d'envisager la portée des faits
que rapporte cette étude à la lumière des événements
qui suivirent. Rappelons à ce propos les réflexions parues
dans le Temps du V-^ novembre 1919 : « Nous souhaitons
que tout le monde comprenne, sur les deux rives de la
Manche, la nécessité de s'entr'aider en Orient sans riva-
lités mesquines, sans méfiances rageuses ou obtuses, sans
arrière-pensées d'aucune sorte. » Sinon, la France et
l'Angleterre « seront exposées toutes deux à des surprises
politiques ou militaires dont la gravité dépassera celle
de leurs déboires financiers ». Lignes prophétiques, dont
les prévisions ne se sont réalisées que trop tôt et trop
complètement.
ANNEXES
ACCORD ANGLO-FRANCO-RUSSE
DU 19 FÉVRIER I916
En janvier 1918, l'organe officiel des Soviets, la Pravda,
donnait le résumé suivant de l'Accord du 19 février-
4 mars 1916, concernant Constantinople et les détroits :
Le 19 février /4 mars 1916, le ministre des Affaires étrangères
du tsar transmit aux ambassadeurs de France et d'Angleterre
un mémorandum où était exprimé le désir que, comme résultat
de cette guerre, les territoires suivants soient réunis à la Russie :
la ville de Constantinople, la rive ouest du Bosphore, la mer de
Marmara, les Dardanelles, la Tlu-ace du sud jusqu'à la ligne
Enos-Midia, les rives de l'Asie Mineure entre le Bosphore et le
fleuve Sakaria et certains points du golfe d'Ismidt, les îles de la
mer de Marmara et les îles Imbros et Téuédos. Les droits spé-
ciaux de la France et de l'Angleterre dans les territoires indiqués
restaient inviolés.
Les gouvernements français et anglais donnèrent leur consen-
tement à nos demandes, à condition que la guerre fût finie rapi-
dement et avec succès, et que satisfaction fût donnée à toute
une série de revendications de la France et de l'Angleterre, aussi
bien dans l'empire ottoman que dans d'autres endroits.
Ces revendications en tant qu'elles concernaient la Russie
aboutissent à ce qui suit :
Reconnaître Constantinople port libre pour le transit des mar-
chandises ne sortant pas de Russie et n'y entrant pas et le libre
passage des détroits pour les navires de commerce ;
Reconnaître dans la Turquie asiatique les droits de l'Angle-
terre et de la France qui demandent à être exactement déter-
ANNEXES 343
minés par une entente spéciale entre la France, l'Angleterre et
la Russie ;
Conserver les Lieux-Saints musulmans et l'Arabie sous une
domination musulmane indépendante ;
Inclure, conformément à l'accord anglo-russe de 1907. '^ zone
neutre de Perse dans la zone d'influence anglaise ;
Reconnaître ces revendications comme devant être satis-
faites.
Le gouvernement russe fit cependant quelques réserves ; vu
notre désir concernant les Lieux-Saints musulmans, il est néces-
saire de décider immédiatement si ces Lieux-Saints resteront sous
le pouvoir de la Turquie, le sultan gardant le nom de khalife, ou
se propose-t-on de créer un nouvel État indépendant? A notre
avis, il serait désirable que le khalifat soit séparé de la Turquie.
En tout cas, la liberté du pèlerinage doit être assurée... (suivent
des réserves relatives à la Perse et à l'Afghanistan), puis :
A l'entrée en guerre de l'Italie, nos revendications furent com-
muniquées au gouvernement italien, et ce dernier y donna son
consentement à condition d'une fin victorieuse de la guerre,
donnant satisfaction aux désirs de l'Italie en général et à l'est
en particulier, et lui accordant les mêmes droits que la France
et l'Angleterre, dans les territoires non concédés.
Voici le texte de l'Accord anglo-franco-russe du 19 fé-
vrier 1916, tel que l'a publié la Pravda du 21 févrierigiS :
En résultat des pourparlers qui ont eu lieu au printemps de
1916a Londres et à Petrograd, les gouvernements aUiés de Grande-
Bretagne, de France et de Russie sont arrivés à un accord rela-
tivement à la future répartition des zones d'influence et des
acquisitions territoriales en Turquie d'Asie et relativement à la
formation dans les limites de l'Arabie d'un État indépendant ou
d'une conférération d'États arabes.
Dans ses lignes principales, l'accord se résume comme suit :
la Russie acquiert les provinces d'Erzeroum, de Trébizonde, de
Van et de Bitlis, ainsi que les territoires du Kurdistan du sud sui-
vant la ligne Mouch-Seert-Djezireh ibn Omar-Amadia-frontière
persane. Le point terminus des acquisitions territoriales russes
sur les rives de la mer Noire serait un point à déterminer ulté-
rieurement à l'ouest de Trébizonde.
344 LA FRANCE EN SYRIE
La France reçoit la bande littorale de la Syrie, le vilayet d'Adana
et un territoire délimité au sud par la ligne ; Aïntab-Kharpout
jusqu'à la frontière russe et au nord par la ligne : Ala Dagh-Kes-
saria-Ak Dagh-Yldiz Dagh-Zara-Eghin-Kharpout.
La Grande-Bretagne acquiert la partie méridionale de la Méso-
potamie avec Bagdad et se réserve en Syrie les ports de Caïffa et
d'Acre.
Suivant convention entre la France et l'Angleterre, la zone
entre les régions française et anglaise constituera la confédéra-
tion des États d'Arabie ou d'un État d'Arabie indépendant, dont
les zones seront déterminées à ce moment.
Alexandrette est déclaré port franc.
Dans le but de garantir les intérêts religieux des Puissances
alliées, la Palestine et les Lieux-Saints sont exclus du territoire
turc et seront soumis à un régime spécial, suivant une conven-
tion entre la Russie, la France et l'Angleterre.
En règle générale, les Puissances contractantes s'engagent
mutuellement à reconnaître les conventions et les prérogatives
existant avant la guerre dans les rayons acquis par elle.
Elles acceptent une part de la dette ottomane proportionnelle
aux territoires acquis.
ACCORD FRANCO-BRITANNIQUE
DU l6 MAI I916
L'Accord franco-britannique de 1916 résulte d'un
échange de lettres entre M. Paul Cambon, ambassadeur
de France à Londres, et sir Edward Grey, ministre des
Affaires étrangères anglais. Ces lettres forment la con-
clusion des négociations engagées précédemment entre
M. F. Georges Picot et sir Mark Sykes. Il semble utile
de les rappeler ici.
M. Paul CaniboH, ambassadeur de France à Londres,
à sir Edward Grey, baronnet, secrétaire d'État.
Londres, le 9 mai 1916.
J'ai été chargé de faire connaître à Votre Excellence que le
gouvernement français accepte les limites telles qu'elles ont été
ANNEXES 345
fixées sur les cartes signées par sir Mark Sykes et M. Georges Picot,
ainsi que les conditions diverses formulées au cours de ces dis-
cussions.
II demeure donc entendu que :
1° La France et la Grande-Bretagne sont disposées à recon-
naître et à protéger un État arabe indépendant ou une confédé-
ration d'États arabes dans les zones A et B indiquées sur la carte
ci-jointe, sous la suzeraineté d'un chef arabe. Dans la zone A,
la France, et dans la zone B, la Grande-Bretagne auront un droit
de priorité sur les entreprises et les emprunts locaux. Dans la
zone A, la France, et dans la zone B, la Grande-Bretagne auront
seules à fournir des conseillers ou des fonctionnaires étrangers à
la demande de l'État arabe ou de la confédération d'États arabes.
2° Dans la zone Bleue, la France, et dans la zone Rouge, la
Grande-Bretagne seront autorisées à établir telle administration
directe ou indirecte ou tel contrôle qu'elles désirent et qu'elles
jugeront convenable d'établir après entente avec l'État ou la
confédération d'États arabes.
3° Dans la zone Brune sera établie une administration interna-
tionale dont la forme devra être décidée... d'accord avec les autres
alliés et les représentants du chérif de La Mecque.
4° Il sera accordé à la Grande-Bretagne : i" les ports de Caïfïa et
d'Acre ; 2" la garantie d'une quantité définie d'eau du Tigre et de
l'Euphrate dans la zone A pour la zone B. Le gouvernement de Sa
Majesté de son côté s'engage à n'entreprendre à aucun moment
des négociations en vue de la cession de Chypre à une tierce Puis-
sance sans le consentement préalable du gouvernement français.
5" Alexandrette sera un port franc en ce qui concerne le com-
merce de l'empire britannique et il ne sera pas établi de diffé-
rence de traitement dans les droits de port, ni d'avantages par-
ticuliers refusés à la marine ou aux marchandises anglaises ; il
y aura libre transit pour les marchandises anglaises par Alexan-
drette et par chemin de fer à travers la zone Bleue, que ces mar-
chandises soient destinées à la zone Rouge, la zone B, la zone A
ou en proviennent ; et aucune difiérence de traitement ne sera
établie directement ou indirectement, aux dépens des marchan-
dises anglaises, sur quelque chemin de fer que ce soit comme aux
dépens de marchandises ou de navires anglais dans tout port
desservant les zones mentionnées.
Caïfïa sera un port franc en ce qui concerne le commerce de
la France, de ses colonies et de ses protectorats et il n'y aura ni
différence de traitement ni avantage dans les droits de port qui
puisse être refusé à la marine et aux marchandises françaises. Il
y aura libre transit pour les marchandises françaises par Caïffa
346 LA FRANCE EN SYRIE
et par le chemin de fer anglais à travers la zone Brune, que ces
marchandises soient en provenance ou à destination de la zone
Bleue, de la zone A ou de la zone B, et il n'y aura aucune diffé-
rence de traitement directe ou indirecte aux dépens des marchan-
dises françaises sur quelque chemin de fer que ce soit, comme aux
dépens des marchandises ou des navires français dans quelque
port que ce soit desservant les zones mentionnées.
6" Dans la zone A le chemin de fer de Bagdad ne sera pas pro-
longé vers le sud au delà de Mossoul, et dans la zone B vers le
nord au delà de Samara, jusqu'à ce qu'un chemin de fer reliant
Bagdad à Alep par la vallée de l'Euphrate ait été terminé et cela
seulement avec concours des deux gouvernements.
7» La Grande-Bretagne aura le droit de construire, d'adminis-
trer et être seule propriétaire d'un chemin de fer reliant Caïffa
avec la zone B. Elle aura en outre un droit perpétuel de transporter
ses troupes en tout temps le long de cette ligne. Il doit être entendu
par les deux gouvernements que ce chemin de fer doit faciliter
la jonction de Bagdad et de Caïffa, et il est de plus entendu que
si les difficultés techniques et les dépenses encourues pour l'en-
tretien de cette ligne de jonction dans la zone Brune en rendent
l'exécution impraticable, le gouvernement français sera disposé
à envisager que ladite ligne puisse traverser le polygone Barries-
Keis Harib-Tsil-Deraâ-ïel Hotsda-Mesuire avant d'atteindre la
zone B.
8° Pour une période de vingt ans les tarifs douaniers turcs
resteront en vigueur dans toute l'étendue des zones Bleue et
Rouge, aussi bien que dans les zones A et B, et aucune augmen-
tation dans les taux des droits ou changement des droits ad
valorem en droits spécifiques ne pourra être faite si ce n'est avec
le consentement des deux Puissances.
II n'y aura pas de douanes intérieures entre aucune des zones
ci-dessus mentionnées. Les droits de douanes prélevables sur
les marchandises destinées à l'intérieur seront exigés aux ports
d'entrée et transmis à l'administration de la zone destinataire.
9° Il sera entendu que le gouvernement français n'entrepren-
dra, à aucun moment, aucune négociation pour la cession de ses
droits et ne cédera les droits qu'il possédera dans la zone Bleue
à aucune tierce Puissance, si ce n'est l'État ou la confédération
d'États arabes, sans l'agrément préalable du gouvernement de
Sa Majesté qui, de son côté, donnera une assurance semblable au
gouvernement français en ce qui concerne la zone Rouge.
lo» Les gouvernements anglais et français, en tant que protec-
teurs de l'État arabe, se mettront d'accord pour ne pas acquérir
et ne consentiront pas à ce qu'une tierce Puissance acquière des
ANNEXES 347
possessions territoriales, dans la péninsule arabique, ou construise
une base navale dans les îles de la côte est de la mer Rouge. Ceci
toutefois n'empêchera pas telle rectification de la frontière d'Aden
qui pourra être jugée nécessaire par suite de la récente agression
des Turcs.
11° Les négociations avec les Arabes pour les frontières de
l'État ou de la confédération d'États arabes continueront par les
mêmes voies que précédemment au nom des deux Puissances.
12° Il est entendu en outre que des mesures de contrôle pour
l'importation des armes sur le territoire arabe seront envisagées
par les deux gouvernements.
Je serais obligé à Votre Excellence, au cas oii ces conditions
auraient l'agrément du gouvernement du roi, de vouloir bien me
le faire connaître.
Quelques jours plus tard, sir Edward Grey écrivait
à M. Paul Cambon une lettre en anglais dont voici la
traduction :
Sir Edward Grey, baronnet, secrétaire d'Etat, à M. Paul Cambon,
ambassadeur de la République française à Londres.
Foreign Office, 15 mai 1916.
J'aurai l'honneur de répondre complètement dans une note
ultérieure à la note de Votre Excellence du 9 courant relative à
la création d'un État arabe, mais je serais, en attendant, recon-
naissant à Votre Excellence si Elle pouvait m'assurer que, dans
ces régions qui, sous les conditions énoncées dans cette commu-
nication, deviendront entièrement françaises ou dans lesquelles
les intérêts français seront reconnus prédominants, toutes les
concessions britanniques existantes, les droits de navigation et
les droits de privilèges de tous les établissements religieux, sco-
laires ou médicaux anglais seront maintenus.
Le gouvernement de Sa Majesté est, comme de juste, prêt à
donner une assurance réciproque en ce qui concerne la sphère
britannique.
Le même jour, M. Paul Cambon adressait à sir Edward
Grey une lettre reproduisant les termes de la lettre ci-
dessus et ajoutant :
J'ai l'honneur de faire connaître à Votre Excellence que le gou-
vernement français est prêt à sanctionner les diverses conces-
348 LA FRANCE EN SYRIE
sions britanniques ayant date certaine antérieure à la guerre dans
les régions qui lui seraient attribuées et qui relèveraient de son
action. Quant aux établissements religieux, scolaires et médicaux,
ils continueraient à fonctionner comme par le passé, étant entendu
toutefois qu'une telle réserve ne comporte pas le maintien des
droits de juridiction et de capitulation dans ces territoires.
Le lendemain, i6 mai, sir Edward Grey, conformé-
ment à la promesse contenue dans sa lettre du 15, fai-
sait parvenir à M. Paul Cambon une réponse complète
à la note française du 9 mai. Après avoir accusé à notre
ambassadeur réception de cette note, sir Edward ajou-
tait :
J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que l'acceptation
de tout le projet comme il se comporte maintenant impliquera
l'abandon d'intérêts britanniques considérables. Mais comme le
gouvernement de Sa Majesté britannique reconnaît l'avantage
devant résulter pour la cause générale des Alliés de la création
d'une meilleure situation politique intérieure en Turquie, il est
prêt à accepter l'arrangement auquel on est arrivé, c'est-à-dire
que la coopération des Arabes soit assurée et que les Arabes rem-
plissent les conditions et obtiennent les villes de Homs, Hamah,
Damas et Alep. Ils est donc entendu entre les gouvernements
français et anglais que...
Et la note reproduisait en anglais les termes de la
lettre du 9 mai de M. Paul Cambon.
TABLE DES MATIERES
AVANT.PROPOS.
CHAPITRE PREMIER
LA FRANCE ET LA QUESTION d'ORIENT
LES NÉGOCIATIONS DE I915-I916
I. Prépondérance de la France dans l'empire ottoman avant 1914. —
Ambitions respectives des Alliés sur les provinces de l'empire turc.
— II. Les intérêts moraux et matériels de la France en Syrie. —
III. Les origines du mouvement d'émancipation arabe. — La révolte
du Hedjaz. — L'Accord anglo-franco-russe du 19 février 1916. —
L'Accord franco-britannique du i5 mai 1916 i
CHAPITRE II
LE TRAITÉ DE I916
I. La Syrie. — Son importance. — Description géographique et écono-
mique. — Races et religions. — IL L'Accord du i6 mai. — Les
cinq zones. — Alexandrette et Caïfîa. — L'internationalisation
de la Palestine ; ses dangers. — Les États arabes. — Mossoul et la
Cilicie i6
CHAPITRE III
la participation française a la campagne de palestine,
l'occupation
I. L'effort britannique en Palestine. — Les armées en présence. — Le
D. F. P. S. — Son rôle dans la bataille du 19 septembre. — La mis-
sion du Hedjaz. — Valeur de la coopération arabe aux opérations
350 LA FRANCE EN SYRIE
militaires. — Affaire de Déraâ. — Chute de Médine. — II. Tentative
des chérifiens de s'installer en Syrie. — L'émir Saïd à Damas. —
Assassinat de l'émir Abd-el-Kader. — Interdiction d'arborer les
emblèmes nationaux. — Arrivée des Français à Beyrouth. — Occu-
pation de la Syrie par les contingents franco-britanniques. — Situa-
tion lamentable du D. F. P. S. à l'arrivée du général Hamelin. —
Pénurie d'effectifs et de matériel. — Les T. F. L. — III. Les T. F. !..
chargés de surveiller la retraite turque. — La légion d'Orient. — Inci-
dents de Beyrouth, Peurtyol et Alexandrette. — La légion d'Orient
occupe la Cilicie 36
CHAPITRE IV
l'applic.\tion des accords de igi6
I. Nécessité pour les Alliés de régler en premier lieu les questions orien-
tales. — La prédominance britannique en Syrie; l'application des
Accords ajournée. — II. La Convention du 30 septembre 1918. —
Ses conséquences. — Le plan des coloniaux britanniques. — III. La
théorie de la caducité des Accords. — La déclaration du 9 no-
vembre 191 S. — IV. Les Instructions du 22 octobre 1918. — Le rôle
du haut conunissaire de la République en Syrie. — Ses rapports avec
le général en chef de l'armée d'Egypte 58
CHAPITRE V
LE RAVITAILLEMENT ET LES ŒUVRES d'ASSISTANCE
I. La famine au Liban. — L'organisation du ravitaillement. — Les
pères Sarloutte et de Martimprey. — Mesures administratives. —
Le ravitaillement de Beyrouth. — Le père Rémy. — Le frère Gou-
taudier au Liban. — II. L'hospitalisation des orphelins. — Les
ouvroirs. — Organisation des services sanitaires dans le Liban et à
Beyrouth. — III. Le rapatriement des Arméniens. — Rôle de la
division navale et de la base navale. — Les abus 83
CHAPITRE VI
LA RÉORGANISATION ADMINISTRATIVE, JUDICIAIRE ET FINANCIÈRE
I. L'administration française des T. E. O. Ouest. — • Situation délicate
vis-à-vis des autorités militaires britanniques. — Les circonscriptions
administratives de la zone Ouest. — ■ Les administrateurs militaires
français. — Mesures libérales. — Pénurie de personnel et de matériel
de l'administration française. — II. Les réformes judiciaires. — La
question des loyers. — III. La réorganisation financière. — Le boule-
versement monétaire. — Le budget loi
TABLE DES MATIÈRES 351
CHAPITRE VII
l'administration française
et le kelèvement économique et intellectuel
I. I,a réfection du réseau routier. — Les chemins de fer syriens. — Dans
quel état les Alliés les ont trouvés. — Les grands travaux britanniques
en Mésopotamie et en Palestine. — Mainmise britannique sur nos
chemins de fer et nos ports. — Entraves à la reprise du commerce
français. — L'indifférence française pour le marché syrien. — Réor-
ganisation du service postal. — L'aide donnée à l'agriculture par
l'administration française. — II. Situation des œu\Tes d'enseignement
françaises après la guerre. — En Palestine. — Difficultés opposas
par les autorités britanniques. — Le service de l'instruction publique
en Syrie. — L'enseignement officiel. — L'enseignement privé. —
Les établissements congréganistes français. — Les Facultés françaises.
— La Faculté de médecine 128
CHAPITRE VIII
LE SIONISME ET LA QUESTION DE PALESTINE
I. Les origines. — L'Amérique et les juifs. — Déclarations des gouver-
nements alliés. — La prise de Jérusalem. — Les Allemands et- le
sionisme. — Politique britannique et sionisme. — Objections que
soulève le sionisme. — Objections morales. Objections pratiques. —
L'État juif théocratique et communiste. — L'État juif quartier géné-
ral du panjudaîsme international. — Les oppositions au sionisme. —
Un article du professeur Jastrow. — les Palestiniens et le sionisme,
— II. Le sionisme invoque les principes wilsoniens. — Les reven
dications sionistes au Congrès de la paix. — Le sionisme en Palestine
— Agitation parmi les indigènes. — Les différents mouvements d'opi
nion. — Los manifestations. — Arrestation du lieutenant Durieux
— Une cérémonie commémorative à Caiffa. — Les Anglais préco-
Disent une tutelle américaine 149
CHAPITRE IX
LA PROPAGANDE ANTIFRANÇAISE ET L'ANARCHIE CHÉRIFIENNE
I. Dispositions des officiers anglais. — Ceux-ci prennent part à la pro-
pagande antifrançaise. — Les Syriens d'Egypte et d'Amérique. —
Départ de l'émir Faïçal pour le Congrès de la paix. — Le colonel
LawTence. — -Accueil fait à l'émir en France. — Il expose les
revendications arabes devant la Conférence. — II. L'agitation en
Syrie. — Le Nadi el Arab. — • La conspiration turco-arabe. — L'affaire
du conseiller financier à Damas. — Procédés du gouvernement arabe
352 LA FRANCE EN SYRIE
à Damas. — III. Déclarations de M. Pichon du 29 décembre 1918.
— La campagne de protestations contre les paroles du ministre fran-
çais. — La propagande chérifienne. — Manifestation à Damas. —
L'opinion publique. — Fragilité du pouvoir du roi Hussein au Hedjaz.
— Les Anglais favorisent le mouvement chérifien. — IV. Les mas-
sacres d'Alep. — Complicité des autorités chérifiennes. — V. La pro-
pagande chérifienne se poursuit. — Eflervescence à Damas. —
Danger du mouvement arabe pour l'Angleterre. — Le bolchevisme
en Syrie 185
CHAPITRE X
l'administration française en cilicie
L'administration de la Cilicie confiée aux autorités françaises. — La
zone Nord. — ■ Pacification du pays. — L'administration du colouel
Brémond. — Sympathies des habitants 213
CHAPITRE XI
UNE POLITIQUE D'ÉQUILIBRE
I. Le dualisme entre l'autorité militaire française et le pouvoir civil. —
Erreur d'envoyer en Orient trop de troupes musulmanes et trop
d'officiers venus du Maroc. — Médiocrité des renforts envoyés au.x
T. F. L. — L'affaire des Ansariehs. — II. Le retard dans le règlement
de la question syrienne. Vaines négociations avec l'émir Faîçal. —
Retour de Faîçal en Syrie. — Son arrivée à Beyrouth. Ses discours
à Beyrouth et à Damas. — Dispositions équivoques de l'émir. —
Négociations de l'émir avec M. Georges Picot. — • Elles n'aboutissent
pas. — ni. La question du Liban. — Les vœux du Liban. — La
première délégation libanaise à Paris. — Les Libanais demandent
l'indépendance. — Leurs répulsions pour un prince musulman. —
La question de l'unité économique de la Syrie. — La deuxième délé-
gation libanaise au Congrès de la paix. — Lettre de M. Clemenceau au
patriarche maronite. — Fâcheuses conséquences pour le Liban du
retard apporté à régler les affaires d'Orient 222
CHAPITRE XII
LA PROPAGANDE AMÉRICAINE
I. La Faculté américaine de Beyrouth foyer de la propagande. — Le
Cl désintéressement » américain. — L'organisation de la propagande
aux États-Unis. — ■ En Syrie, l'idée d'une tutelle américaine séduit
les musulmans. ■ — La propagande américaine s'appuie sur les Syriens
d'Egypte. — Un article du Mokatlam. — Le docteur Nimr. — ■ Les
nouvelles tendancieuses ; les dispositions du président Wilson ; l'An-
TABLE DES MATIÈRES 353
gleterre favorable au mandat américain ; articles du Near EasI. —
II. La Croix-Rouge américaine. — Moyens dont elle dispose. — -Son
activité. — La propagande américaine coopère avec l'action britan-
nique 246
CHAPITRE XIII
LA COMMISSION O'EKQUËTE AMÉRICAINE
I. L'initiative du président Wilson. — Les autorisés militaires britan-
niques pationent la Commission américaine. — H. La Commission en
Palestine ; les vœux des populations. — L'unanimité se fait contre
le sionisme en faveur de la « Syrie intégrale ■>. — III. A Damas. —
Motion du Congrès syrien. — La pression officielle. — Déclarations
contradictoires. — Le 14 juillet à Damas. — Les aspirations libanaises.
— Partialité de la Commission à Beyrouth. — L'échec des anglo-
chériiîens à Alep. — IV. La Commission en Cilicie. — L'enquête amé-
ricaine est un succès pour la France 262
CHAPITRE XIV
LA PÉRIODE DES COUPS DE FORCE BRITANNIQUES
I. Mundjem bey, grand chef des AIlé^é, se prononce pour la France
devant la Commission américaine. — Son arrestation. — Les bruta-
lités chérifiennes à son égard. — II. Arrestation de l'émir Saïd à
Beyrouth par les autorités britarmiques. — Les explications du gou-
vernement anglais. — - III. L'Accord anglo-persan du 9 août 1919. —
La politique anglaise du pétrole. — Situation de la France en Perse.
— Éviction de la France de ce pays 283
CHAPITRE XV
l'accord du 15 SEPTEMBRE I9I9
I. Une campagne conciliante de la presse britannique avant les négo-
ciations de septembre. — La Convention anglo-arabe du 24 oc-
tobre 1915. — La déclaration dite des Sept Syriens. — Un article du
Daily Tete^raph et la politique anglaise vis-à-vis des Arabes. — II. L'Ac-
cord du 15 septembre. — La controverse des quatre villes. — Ré-
sultats fâcheux de l'Accord. — III. La question de Mossoul. — La
cession de Mossoul aux Anglais. ■ — ■ Les discussions Bnand-Tardieu.
— Abandon définitif de Mossoul 297
CHAPITRE xvr
la POSITION FRANÇAISE A LA FIN DE igig
I. Une sommation du maréchal AUenby à l'éTnir Faïçal. — L'effort
militaire chériûen. — Yassira Pacha mandé au Caire. — L'émir Faïçal
23
354 LA FRANCE EN SYRIE
à Ijjndres ; ses intrigues. — Les négociations de l'émir avec M. Cle-
menceau. — Après l'Accord du 15 septembre 191g. — Attitude de la
presse britannique. — Le général Gouraud nommé haut commissaire.
Violences de la presse cbérifienne. — II. M. Georges Picot rentre en
France en passant par Sivas. — Le mouvement nationaliste turc. —
Ses buts. — Les Alliés en méconnaissent l'importance. — Entrevue
de M. Georges Picot et de Moust.ipha Kemal. — La question des fron-
tières. — La Cilicie. — Propositions de Moustapha Keinal : un mandat
économique de la France sur la Turquie 3^3
ANNEXES
I. Accord anglo-franco-russe du 19 février 1916 342
II. Accord franco-britannique du i5 mai 1916 344
PARIS
TY.POGRAPHIE PLON-NOURRIT ET C"
Rae Garancière, 8
PLEASE DO NOT REMOVE
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D Gontaut-Biron, Roger de,
651 comte )
S9G8 Comment la France s'est
installée en Syrie (1918-
1919)
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